Dis Papa, c’est quoi un nègre ?

Justin Bieber (Crédits Joe Bielawa licence creative Commons)

Justin Bieber est sous le feu d’accusations de racisme pour avoir utilisé le mot « nègre ». Est-ce vraiment le sujet ?

Par Daniel Hannan, depuis Oxford, Royaume-Uni.

Justin Bieber (Crédits Joe Bielawa licence creative Commons)Le « chanteur » canadien Justin Bieber a fait de nouveau parler de lui avec une vidéo dans laquelle il utilisait le mot « nègre » (n-word en anglais). Cela fut l’occasion d’une discussion avec ma fille :

— « Dis Papa, c’est quoi un « nègre » ? »
— « C’est un terme choquant, vulgaire ma chérie. Je ne veux en aucun cas que tu l’utilises. »
— « Mais qu’est-ce qu’il veut dire ? »
— « Certaines personnes emploient ce mot pour désigner de façon blessante les gens noirs. Ils le font pour se démarquer, mais le plus souvent ils ne font que passer pour des idiots. »
— « Mais j’ai déjà entendu des gens noirs utiliser ce mot. »

À ce point de la discussion, j’aurais pu essayer d’offrir une explication superficielle sur le contexte, faire valoir que Papa a le droit de dire des choses sur toi, ma chérie, que Papa ne laisserait personne d’autre dire. J’aurais aussi pu me hasarder à préciser pourquoi quand le révérend noir américain Jesse Jackson se plaint que Barack Obama « dise aux nègres comment vivre », ce n’est pas à interpréter de la même façon que si c’était Jesse Helms, le sénateur raciste de Caroline du Nord, qui avait fait la même remarque.

Mais je ne pense pas que cela ait à voir avec le relativisme culturel, mais plutôt avec la courtoisie la plus élémentaire. Donc je poursuivis :

— « As-tu déjà entendu un de tes amis noirs utiliser ce mot ? »
— « Non. »
— « Ou n’importe quel enfant noir, ou leurs parents ? »
— « Non, seulement des acteurs dans des films. »
— « Correct : des gens vulgaires et idiots dans des films. Ils peuvent d’ailleurs être blancs ou noirs. Qu’importe leur couleur, utiliser ce terme les discréditent. »
— « Qu’est-ce que ça signifie « discréditer » ? »
— « C’est lorsque, par leurs propos, des gens se dévalorisent. Il y a certaines expressions que la décence interdit. » Ce qui s’applique notamment à toi, Jesse Jackson, pensais-je intérieurement.

L’emploi de la politesse est-il si difficile ? Plus difficile que je ne le concevais, il semble. Les mois derniers ont vu des gens couper les cheveux en quatre sur les contextes dans lesquelles l’utilisation du mot « nègre » serait acceptable. Si Jeremy Clarkson peut le dire, un DJ pourrait-il faire jouer une musique contenant ce mot ? Serait-ce différent si la musique, au lieu d’être jouée par un blanc, l’était par Ice-T, le rappeur noir américain ? Que faire si un chanteur blanc utilise un mot dans une chanson écrite par un compositeur noir, comme l’a fait Jennifer Lopez ?

Et que penser lorsqu’un interprète n’utilise pas ce mot sur scène, mais est enregistré le prononçant en privé : les membres de One Direction, par exemple ? Leur musique doit-elle être vouée aux gémonies pour cela ? Quid du ridicule Justin Bieber dont la blague stupide aura indirectement poussé ma fille à se poser des questions ?

Bref, venons-en aux faits : nous pouvons tous jouer à blâmer l’autre parti en nous référant à des événements passés, mais je maintiens la règle élémentaire que j’ai enseigné à ma fille : il y a certaines expressions que la décence interdit. En accord avec l’édition de 1928 du A Dictionary of Modern English Usa – la référence de mes collèges journalistes au Telegraph dans les années 1990 – ce mot « trahit chez son émetteur, si ce n’est une insolence délibérée, au moins une arrogante vulgarité. »

Et l’antidote contre l’insolence n’est pas une loi pour l’interdire mais la politesse. Il ne s’agit pas de dépasser les bornes. Cela n’est même pas une question de liberté d’expression ou de politiquement correct et de relations inter-raciales. Cela n’a rien à voir avec la politique mais avec un minimum de savoir-vivre. Est-ce un concept si difficile à intégrer ?


Sur le web – traduction jlouis/Alexis Vintray