Le problème de l’autorité politique

Des actes jugés injustes s’ils sont accomplis par des agents privés sont souvent considérés comme admissibles s’ils sont accomplis par des agents de l’État.

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Problem of Political Authority (Crédits : Michael Huemer, tous droits réservés)

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Le problème de l’autorité politique

Publié le 5 juin 2014
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Par Édouard H.

Problem of Political AuthorityVous vivez dans un petit village avec un problème de criminalité. Des vandales volent et détruisent la propriété des gens. Rien n’est fait pour les en empêcher. Ainsi un jour, vous décidez avec votre famille d’y mettre un terme. Vous prenez des armes et vous cherchez les vandales. Parfois vous en trouvez un, vous le ramenez chez vous et vous l’enfermez dans le sous-sol. Vous donnez de la nourriture pour que le prisonnier ne meure pas, mais vous le gardez enfermé pendant quelques temps. Après avoir opéré de la sorte pendant quelques semaines, vous frappez à la porte de vos voisins. « Vous avez remarqué qu’il y a moins de crime ces dernières semaines ? Eh bien c’est grâce à moi. Je suis là pour collecter votre contribution au fond de prévention du crime. Votre facture pour ce mois-ci est de 100$ ». Vous lui expliquez que, s’il devait refuser de payer, vous devrez malheureusement le considérer lui aussi comme un criminel, et alors vous devrez lui aussi le soumettre à un confinement de long terme dans votre sous-sol.

C’est avec cette histoire que Michael Huemer fait débuter son livre The problem of Political Authority : an examination of the right to coerce and the duty to obey. Comment réagiraient les voisins dans cette histoire ? Tout d’abord presque personne ne considérerait qu’ils vous doivent quelque chose. Ensuite, la plupart considéreraient vos actions comme scandaleuses : vos demandes de paiement seraient vues comme de l’extorsion brute et votre confinement de ceux qui refusent de payer serait vu comme du kidnapping. Pourtant votre comportement ressemble à celui d’un État rudimentaire puisque vous avez exercé deux rôles centraux d’un État : vous avez puni les gens qui violaient les droits des autres et qui désobéissaient à vos ordres et vous avez récupéré des contributions non volontaires pour financer vos activités. Certains diront que ce n’est pas vrai, dans l’histoire ce que fait le personnage principal ne correspond pas à ce que fait un État puisqu’il n’y a pas de juste procès ou de lois préétablies que le personnage suivrait, mais ce sont des détails et on pourrait modifier l’histoire pour qu’elle soit plus proche de la réalité de ce que fait un État.

Profondément, ce que cette histoire révèle, c’est qu’on considère que les États peuvent faire des choses que des organisations non-étatiques ne peuvent pas faire. Nos jugements éthiques diffèrent grandement selon qu’il s’agit d’actions étatiques ou non étatiques. Des actes qu’on considérerait injustes ou moralement inacceptables s’ils sont accomplis par des agents privés seront souvent considérés comme parfaitement admissibles, ou même louables, s’ils sont accomplis par des agents de l’État. « Pourquoi accordons-nous ce statut moral spécifique à l’État, et avons-nous raison de le faire ? », demande Michael Huemer. « C’est le problème de l’autorité politique ». C’est cette autorité politique qui permet à l’État d’utiliser la force d’une manière non admissible pour des agents non étatiques.

L’auteur procède alors à une étude de cette autorité politique. Comment a-t-elle été justifiée, ces justifications sont-elles valides ? Et pour cela, il prend une approche originale : plutôt que de partir d’une théorie morale exhaustive qui serait sujette à discussion et controverse, il part d’affirmations morales qui sont intuitives. Ainsi, guidés par le bon sens, nous sommes poussés à dire que le comportement décrit dans l’histoire est inadmissible. C’est toute la puissance de ce livre que de partir d’intuitions éthiques largement partagées pour en arriver à des conclusions qui, au premier abord, apparaissent comme radicales.

Alors d’où vient l’autorité politique ? Michael Huemer étudie une série des justifications les plus connues et admises. La théorie du contrat social explicite telle que la développe Locke ne tient pas puisque personne n’a jamais signé de contrat, et même si c’était le cas il ne peut lier les générations qui suivent.

img contrepoints365 autoritéLa théorie du contrat social implicite est plus subtile, notamment dans sa version qui lie le contrat social au fait de résider sur le territoire. C’est de cette théorie que vient le fameux argument que vous avez déjà probablement entendu « si tu n’aimes pas le système, tu n’as qu’à partir ! ». Michael Huemer propose une variation de l’histoire initiale où quand vous allez demander le paiement aux voisins, ils protestent qu’ils n’ont jamais donné leur accord de payer pour vos services de prévention du crime. « Au contraire, répondez-vous, vous avez donné votre accord en vivant dans votre maison. Si vous ne souhaitez pas me payer, vous pouvez quitter votre maison. » Est-ce raisonnable ? Certainement pas. Comme l’explique l’auteur : « si vous avez un locataire qui occupe votre maison, alors vous pouvez lui demander qu’il paie pour vos services de protection (dans la mesure où c’est possible en fonction du contrat existant). Mais vous n’avez aucun droit de demander que vos voisins quittent leur maison ou de mettre des conditions sur l’occupation à venir de leur propriété. » Ce que cette théorie du contrat social implicite suppose donc, c’est que l’État possède l’entièreté du territoire sur lequel il exerce son pouvoir, or rien ne permet de l’affirmer.

Un autre argument souvent utilisé est celui de la démocratie. Michael Huemer utilise une nouvelle histoire : vous êtes à un bar et on cherche à savoir qui va payer la facture. Un collègue suggère que vous devriez payer pour tout le monde. Vous déclinez, mais il propose un vote. Avant de procéder au vote, le groupe délibère, tout le monde a la possibilité de s’exprimer y compris vous. Malgré vos protestations, le reste du groupe avance des arguments que ce serait dans l’intérêt du groupe. Le vote a lieu et tout le monde sauf vous vote en faveur de la proposition. Êtes-vous obligé de payer ? Le reste du groupe peut-il vous forcer à payer via des menaces de violence ? Clairement pas. Vous avez des droits que même une majorité ne peut légitimement nier. Un vote même précédé d’une délibération qui semble juste ne donne pas de légitimité à l’État.

Mais un autre argument semble tenir, c’est celui des conséquences. L’auteur propose l’histoire d’un bateau qui court le danger de couler si la plupart des passagers ne commencent pas à retirer l’eau du bateau. Aucun des autres passagers ne le fait, malgré vos efforts pour les convaincre. Vous sortez alors votre arme à feu et vous ordonnez aux passagers de participer aux efforts. Dans cette situation, votre usage de la force semble justifié. Un principe se dégage donc : il est admissible d’utiliser la force pour contraindre une personne ou violer les droits de propriété d’une personne, dès lors que cela permet d’empêcher quelque chose de bien pire de se produire. Ainsi la capacité de l’État de contraindre les gens et de s’emparer de leur propriété à travers les impôts peut être justifiée si c’est nécessaire pour empêcher un effondrement total de la société. Toutefois cette légitimité est fortement contrainte aux seules activités absolument nécessaires pour éviter une catastrophe, donc aux fonctions dites « régaliennes » de défense et de justice.

Mais l’État est-il réellement nécessaire pour éviter le chaos ? Michael Huemer répond par la négative dans la deuxième partie de son livre, en décrivant la manière dont une société anarcho-capitaliste pourrait résoudre les conflits et produire de la sécurité. Je ne reproduirai pas en détail ses explications mais elles ne sont pas forcément originales, et peuvent être trouvés ici, ici, ici ou encore ici.

L’auteur se rend bien compte que ses conclusions anarchistes peuvent rebuter certains lecteurs. Il prévient au début du livre : « La plupart des gens semble être convaincue que l’anarchisme est une bêtise évidente, une idée qui peut être réfutée en 30 secondes avec une réflexion minimale. C’était mon attitude avant que je sache quoi que ce soit de la théorie. J’ai fait l’expérience que ceux qui ont cette attitude n’ont aucune idée de ce que pensent réellement les anarchistes. […] Je demande donc au lecteur de ne pas abandonner la lecture du livre simplement à cause de sa conclusion. L’auteur n’est ni stupide, ni fou, ni méchant ; il a une explication raisonnée de la manière dont une société sans État pourrait fonctionner. »

En conclusion, je ne peux que recommander aux anglophones de lire ce livre. The Problem of Political Authority est un bijou d’une extraordinaire rigueur intellectuelle avec une approche très originale basée sur l’application d’intuitions éthiques quasi-universelles. Dans cette description je n’ai fait que gratter la surface de ce que le livre a à offrir et le chapitre 6 sur la psychologie de l’autorité vaut à lui seul son prix. Bravo M. Huemer.

Michael Huemer, The problem of Political Authority, Palgrave Macmillan, 2012, 394 pages.

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  • Hannah Arendt : « L’autorité ne se décrète pas, elle s’incarne. »

    Une des particularités de François Hollande est de ne jamais incarner l’autorité, ce qui l’oblige à la décréter une fois par jour, via mille réformes, lois, règlements, déclarations « on » et « off », etc. D’où le puissant sentiment, omniprésent dans les média, que la France « manque d’autorité ».

    Incarnent l’autorité, par exemple : Reagan et Thatcher chez les gentils, Hitler et Staline chez les méchants. L’autorité n’est ni libérale, ni anti-libérale. Elle est ou elle n’est pas.

    Parfait exemple du manque d’incarnation de l’autorité : http://www.youtube.com/watch?v=RxBgCsF8ez8

  • Cela me semble être une excellente recommandation. La question de la légitimité de l’Etat même sans souhaiter nécessairement une société anarchique (dans le sens propre), doit être régulièrement nous être posée.
    Quant aux recommandations de lecture de l’auteur, elles devraient s’appliquer à toutes nos lectures, écoutes. Il faut savoir réfléchir avec un esprit vierge pour ne pas tomber dans le piège de » la pensée unique » et rester sourd, aveugle à toute réflexion critique.

  • Bravo pour ce post Edouard. C’est un beau livre de philosophie politique que je recommande également. A lire sur Coppet : http://www.institutcoppet.org/2014/04/07/michael-huemer-ou-le-libertarianisme-du-sens-commun/

  • l’expérience de milgram,explique le paradoxe soulevé.Nos sociétés post-modernes(ce qu’il reste du moderne lorsque l’on a éteint les lumières)laissent trop peu de place aux consciences individuelles.

  • Vous posez une question essentielle qu’on soit libertarien ou non.
    Pourquoi accepte-t-on certains actes de la puissance, de l’autorité publique qu’on ne supporterait pas de la part d’un individu ou d’un groupe d’individu isolés ? La réponse est un peu dans la question : justement parce que c’est une autorité publique. Cela repose sur l’idée que l’autorité publique va agir dans l’intérêt général, c’est sa mission, son but alors qu’une action d’un individu isolé sera toujours suspect d’agir dans son unique intérêt. Bien entendu, on peut discuter de la réalité de cette affirmation. Un contre-exemple historique : les Lumières en GB puis en France vont justement contester les actes de l’autorité publique de l’époque. Mais sans pour autant vouloir se débarrasser d’une puissance publique qui agirait dans l’intérêt de tous, on va tenter d’inventer un autre modèle d’autorité publique. Cela m’amène à revenir sur vos arguments et contre-arguments.
    1. Le contrat social. La critique libertarienne classique et simpliste qui consiste à dire : « je n’ai rien signé », ne tient pas. Il ne faut pas se laisser emprisonner par le mot contrat. Rousseau lui-même, pourtant un des théoriciens, explique qu’il ne s’agit pas d’un contrat comme on en trouve usuellement. Cela désigne plutôt, dans une société humaine, tout ce dont la légitimité a été déléguée à une autorité publique (certains actes, certaines pratiques). Il faut bien noter que ce contrat social préexiste à chaque individu puisque chacun naît dans une société qui en possède déjà un. L’individu va se l’approprier par l’éducation, la socialisation, mais pourra également agir pour le modifier, en changer. Aussi, il ne faut pas concevoir un contrat social comme quelque chose de statique mais au contraire de dynamique ou d’évolutif. Dans votre premier exemple : l’individu n’a pas cette légitimité pour agir de la sorte, il n’est pas difficile d’imaginer tous les abus qui pourraient en découler. J’ajoute qu’il agit sans demander à ses voisins ce qu’il en pense et les met devant le fait accompli, il y a donc un effet de surprise qui joue (« on ne vous a rien demandé ») qui n’existe pas dans une société où dès l’enfance on apprend que police et justice sont là pour faire respecter la loi (je note au passage qu’ici on parle de faire respecter la loi, ce qui veut donc dire qu’il faut qu’une loi soit construite ce qui nécessite une autorité publique). Ceci explique la différence d’attitude.
    2. Le contrat « territorial ». Ce qui pose un véritable problème dans votre exemple c’est l’analogie entre maison privée et pays voire même nation. Dans le premier cas, on désapprouve puisqu’on parle d’un bien totalement privé (reconnu comme tel d’ailleurs par la loi, donc par la collectivité, encore une fois), ce qui n’est pas le cas d’un pays ou d’une nation dont on a bien du mal a déterminer qui en est propriétaire, si le concept de propriété a un sens lorsqu’on parle de pays/nation, ce dont je doute.
    3. L’argument démocratique. Le côté affectif/proximité joue à mon avis un rôle non négligeable dans la conclusion que l’on tire de l’exemple : on est davantage choqué par la violence que pourrait exercer un groupe d’individu sur un autre, une violence d’ailleurs sûrement physique, que par la violence exercé par une autorité via un intermédiaire, surtout lorsque les deux types de violence ne se ressemblent tout de même pas. Mais ce n’est pas une justification. Ce qui pose problème c’est qu’avant de consommer, personne ne sait comment ils vont régler, rien à voir avec nos sociétés dans lesquelles les règles du jeu sont connues à l’avance, dès que l’individu vient au monde (cf. 1.). Ce qui choque d’ailleurs, c’est même le résultat du vote, obliger quelqu’un à payer pour tous. L’histoire serait plus convaincante si on proposait de partager également entre tous quelque soit le menu choisi. Mais si on ajoute comme hypothèse que dès le départ, la manière de payer l’addition était connue, la réponse n’est plus du tout la même. On est plutôt choqué par celui qui ne veut pas payer.

  • Il y un cas d’etude interessant. Les irlandais jusqu’en 2012 ne payaient pas d’impot foncier ni de taxe d’habitation. On peut donc dire que jusqu’en 2012 lls etaient pleinement proprietaires de leur foncier. Depuis 2012, une nouvelle taxe correspondant aux deux impots precites a ete instauree par le gouvernement Irlandais, sur le conseil de la troika pour avoir secouru l’Irlande dont le gouvernement avait lui meme garanti le passif de ses banques, notamment AIB et Bank of Ireland. C’est un peu plus complique car c’est le gouvernement precedent, responsable en partie du boom economique et du deboire de 2008 qui suivit, sans faire appel au referendum, qui a garanti la dette au nom du peuple « souverrain », Et c’est le gouvernement suivant qui s’est occupe de mettre en place un systeme taxatoire qui permette de faire face a cette garantie bipolaire – troika/dublin et aux remboursements. La creation de l’impot foncier fut donc dans cette optique. Son introduction, tel un voleur qui vole si lentement les poches de sa victime que la victime ne se rende compte de rien, a ete d’une delicatesse seraine avec 100 euro par habitation la premiere annee puis une moyenne de 200 a 300 euros l’annee suivante. Gageons que l’inflation se poursuivra. Quelques dizaines de milliers de manifestants sont descendus dans la rue, plusieurs centaines de milliers de contribuables se sont acquites de l’impot initial avec quelque retard, et puis tout s’est endormi. Le passage s’est fait avec une douceur relative. Et pourtant quelque chose d’essentiel s’est produit. Jusqu’a la creation de cet impot, on pouvait dire que l’irlandais moyen etait pleinement proprietaire de son habitation. Il est desormais locataire de l’etat.

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