Le capital en équilibre précaire

risques piketty

Piketty est-il un authentique économiste ou un comptable sans imagination qui cache ses approximations par des effets de manche ?

Piketty est-il un authentique économiste ou un comptable sans imagination qui cache ses approximations par des effets de manche ? Du point de vue d’un économiste mainstream, ce magnum opus est très décevant.

Par Ryan Decker, depuis les États-Unis.

risques pikettyLa principale contribution de Piketty consiste en l’impressionnante quantité de données relatives à la richesse et au revenu dans plusieurs pays, démarrant parfois dès les années 1700. Notons qu’il n’examine pas de données relatives à la consommation. L’ouvrage est un travail de titan, et mérite certainement qu’on s’y arrête, dans la mesure où les faits que fournit Piketty sont essentiels aux débats sur l’évolution du capital et des inégalités économiques dans les pays riches. De nombreuses critiques ont été positives, et il y a beaucoup de choses positives que je pourrais relever moi aussi, mais je laisserai cette tâche à d’autres. Le livre souffre de plusieurs défauts de fond : en un mot comme en cent, s’il est extensif quant aux données, il est superficiel quant à l’économie à proprement parler. Les lecteurs vont se retrouver à patauger dans des centaines de pages d’opinions et de railleries idéologiques, sans analyse économique, avec des graphiques intéressants éparpillés un peu partout. Le flot de ces données peut être écrasant, ce qui peut expliquer pourquoi certains critiques ont aveuglément accepté ses arguments. Les exploits de Piketty concernant la collecte de données sont admirables. Mais un livre de cette taille, avec « capital » dans son titre, aurait dû inclure au moins un peu de science économique.

Les données de Piketty concernant l’héritage sont les plus intéressantes et les plus convaincantes à mes yeux. L’héritage compte toujours, et joue un rôle non trivial dans la distribution de la richesse et du revenu. Réduire l’inégalité de richesse au fil du temps, s’il fallait prendre cette décision, nécessite qu’on prête attention à la question de l’héritage, qui bien plus que d’autres manque de lien avec la méritocratie (ce qui ne signifie pas que les incitations comptent pour du beurre). Il peut y avoir d’autres arguments, qui ne se basent pas exclusivement sur les inégalités, pour réfléchir à l’héritage. Ceci dit, tous les capitaux ne dont pas nés égaux, et l’ouvrage aurait bénéficié de mettre un accent sur la distinction entre les types de capital ; et en particulier dans le contexte de l’héritage.

La plus grande partie de l’analyse du livre tient plus de la comptabilité que de la science économique. Pikety considère à peu près tout comme exogène, puis calcule des divisions. Son heuristique « r > g » omniprésente considère les deux côtés de l’inégalité comme donnés pour la quasi-totalité de l’ouvrage. Des remarques comme « Les dix pourcent les plus riches s’approprient les trois quarts de la croissance » (p. 297 de l’édition américaine) permettent au lecteur fainéant d’éviter de réfléchir à ce qui détermine réellement le revenu. Des vocables comme « appropriation » suggèrent que nous vivons dans une économie de droits acquis, tout comme l’affirmation qu’après la Première Guerre Mondiale, l’inégalité des richesses est tombée « si bas que près de la moitié de la population était capable d’acquérir quelques richesses » (p. 350). Jamais entendu parler d’endogénéité ? Prendre le revenu comme exogène mène à d’autres problèmes graves d’interférences, comme l’assertion selon laquelle « l’extrémisme méritocratique peut ainsi mener à une course entre les supermanagers et les rentiers, au détriment de ceux qui ne sont ni l’un ni l’autre » (p. 417). Piketty ne considère pas la possibilité que cette course résulte en davantage de revenus que si elle n’avait pas lieu, pas plus qu’il ne considère l’idée qu’une augmentation du pouvoir de négociation des directions générales pourrait se faire au dépens des propriétaires de capitaux, plutôt que des travailleurs. Je ne dis pas que tel est le cas ; je suggère simplement que les sarcasmes idéologiques de Piketty ne reposent pas sur la certitude avec laquelle il les assène. Les modèles d’économies de droits acquis ont leurs objectifs, mais un livre de 600 pages devrait pouvoir discuter d’hypothèses moins arbitraires. Ses critiques de la mathématisation de l’économie (pp. 32 et 574) ne sont pas surprenantes dans la mesure où il se repose si fortement sur des hypothèses et des mécanismes qui seraient hautement vulnérables aux critiques s’ils étaient exposés dans la transparence d’un modèle formel.

Ce genre de raisonnement économique à la va-vite imprègne tout le livre. Piketty attribue la montée de la « classe moyenne patrimoniale » (la grande classe moyenne des propriétaires de leur logement dans les pays développés) entièrement à la hausse de l’imposition du capital (p. 373). Il est parfaitement raisonnable d’avancer que l’impôt joue un rôle, mais il est absurde de lui en donner tout le crédit sans davantage d’analyse. La thèse centrale de Piketty repose sur cette assertion douteuse : l’accumulation illimitée du capital ne poserait pas de problème si tout le monde en possédait un peu. Nier que les forces économiques aient joué le moindre rôle dans l’enrichissement de la classe moyenne aide Piketty à clamer que les inégalités vont exploser hors de tout contrôle et tous nous laisser dans la pauvreté à moins qu’une profonde réforme de l’impôt ne soit mise en œuvre. Cet argument exige aussi de sa part d’assurer les lecteurs qu’il n’existe pas d’arbitrage face à la fiscalisation du capital : « Il est important de noter que l’effet de l’impôt sur les revenus du capital n’est pas de réduire l’accumulation totale de richesse » (p. 373). On apprend aussi qu’il n’y a « pas de doute que l’augmentation des inégalités aux États-Unis a contribué à l’instabilité financière du pays » (p. 297). Pas de problème d’identification ici, mes amis ; l’inférence causale, c’est à la portée de tous ! Le livre est jonché d’allégations extrêmement fortes comme celle-là, malgré l’existence de bonnes raisons d’être au moins sceptique vis-à-vis de certaines. Peut-être Piketty a-t-il raison sur ces sujets, mais il ne l’a en rien démontré ici ; et même si sa collection considérable de graphiques et de table suffit à éblouir la plupart des commentateurs dans une soumission servile, les données ne suffisent pas pour appuyer ses conclusions audacieuses.

Les données de Piketty sur la montée de la propriété du capital dans la classe moyenne soulèvent un point important. Un thème clé du livre est que les pauvres ne possèdent pas d’actifs productifs, et doivent donc se reposer entièrement sur leur travail pour leur revenu. Mais l’impôt et la redistribution sont-elles les seules manières de remédier à cette situation ? Cela pose une question difficile aux opposants à la privatisation des systèmes de retraite publics. On ne peut pas simultanément affirmer que les propriétaires de biens de capital doivent s’attendre à gagner des mille et des cents dans les décennies à venir, et que la privatisation et le choix dans le domaine de la Sécurité Sociale seraient une mauvaise idée [la Social Security américaine ne couvre que ce qu’en France l’on nomme la « branche vieillesse », NdT]1. Ce n’est pas la seule possibilité face à l’impôt, mais ça nous remémore qu’une des manières de traiter le problème que les pauvres ne possèdent rien pourrait bien être d’aider ces pauvres, par exemple, à posséder quelque chose. Mais Piketty avance directement que « seul un impôt progressif sur le capital peut réellement empêcher » une concentration croissante de la richesse (439). Plus généralement, Piketty dénonce la possibilité qu’ont les plus riches à accéder à des opportunités de retours plus élevés sur leurs capitaux que ceux qui démarrent avec des fonds de départ plus limités, mais il ne mentionne pas le fait que ce soit dû en partie aux lois qui interdisent aux petits investisseurs de participer à des placements alternatifs. Selon la loi, si je veux investir dans une start-up, je ne peux le faire que d’une manière non diversifiée (comme démarrer ma propre entreprise, ou investir dans celle d’un ami). Il n’y a pas besoin d’impôts plus hauts pour aider les classes populaires à mieux investir.

Une autre faiblesse majeure du livre est que, comme en général dans le débat populaire sur les inégalités, il se concentre presque uniquement sur les plus grands écarts de revenus et de richesse, en ne faisant guère d’efforts pour les contextualiser en termes de niveaux absolus de revenu et de richesse. Piketty compare l’inégalité à travers les siècles, notant qu’elle est revenue aux niveaux précédant la Première Guerre Mondiale, puis affirmant que « la moitié la plus pauvre de la population est aussi pauvre aujourd’hui qu’elle l’était pas le passé » (p. 261) ? Cela ne peut avoir de sens qu’en termes relatifs ; comme Piketty le mentionne plusieurs fois (mais sans insister dessus), les pauvres de 2014 sont bien mieux lotis que la classe moyenne des siècles passés : « Avec cinq ou dix fois le revenu moyen de 1800, on serait aujourd’hui quelque part entre le revenu minimal et le revenu moyen. » (p. 415, cf. aussi p. 88), et même Piketty admet que cette assertion repose sur un ajustement pour l’inflation fort douteux (combien coûtait une voiture avec l’air conditionné en 1800 ?). La vérité, c’est que la plupart des pauvres des pays développés aujourd’hui sont astronomiquement, incomparablement plus riches que presque tous ceux qui vivaient en 1800. Ce qui soulève la question de savoir pourquoi Piketty sonne l’alarme contre une inégalité qui atteindrait des niveaux d’autrefois. Il prend brièvement acte du contexte international actuel dans le chapitre 12, mais n’examine que les inégalités de richesse2, ce qui est douteux, sans mentionner les inégalités mondiales de revenus, qui sont sur une pente descendante. En tous cas, Piketty a de fortes incitations à nous dire que tout ce qui compte, ce sont les inégalités à l’intérieur des pays riches (p. 432), même si l’Américain le plus pauvre est plus riche que la plupart des autres habitants de la planète.

C’est là le grand échec des obsédés de l’inégalité en général : une myopie centrée sur les pays riches qui ont connu une croissance massive du pouvoir d’achat de chacun. Pour que les inégalités au cœur d’un même pays deviennent une priorité des politiques publiques, ceux qu’elles préoccupent doivent en faire une analyse beaucoup plus solide. Il ne s’agit pas seulement de savoir si la société est totalement méritocratique ; elle ne l’est évidemment pas, comme Piketty l’écrit à plusieurs reprises. Le problème, c’est que Piketty s’est dispensé d’une analyse des inégalités optimales, choisissant au lieu de cela de s’appuyer sur des épouvantails rhétoriques et de vagues références à « la démocratie ». Il fournit une grande quantité de données qui montrent que les inégalités sont en hausse dans les pays qui fournissent le premier quintile de la richesse mondiale, et il suggère des remèdes politiques (dont ils clament qu’ils ne coûteront à peu près rien), mais ne fait aucune tentative sérieuse pour convaincre les indécis que cette question devrait être une priorité politique.

Il est difficile de croire que les prédictions de Piketty pour l’avenir (sur lesquelles reposent ses propositions politiques) sont davantage que des spéculations échevelées. Il n’a pas de modèle. Il nous montre des données historiques d’où il tire des inférences utilisant des scenarii comptables contrefactuels, et une bonne dose d’effets de manche. Il a fait des prévisions pour l’évolution future des revenus et des rendements du capital (deux éléments qu’il a explicitement considéré comme des processus exogènes). De ces prévisions, il tire des prédictions plus larges encore. Ces prédictions ne valent rien, parce que c’est un chercheur capable d’une formidable maîtrise de ses données, mais la façon qu’il a de rejeter (ou d’ignorer) les faiblesses de son cadre de pensée par de grands effets de manche limite les possibilités que ses spéculations ont de convaincre ceux qui ne sont pas déjà d’accord.

Les économistes qui écrivent de tels livres ont une opportunité d’initier le public au raisonnement économique. Le raisonnement macroéconomique est difficile. Les méthodes et la rhétorique de Piketty suggèrent aux lecteurs que c’est facile. Il peut rejeter n’importe quelle objection d’un revers de la main. Il peut ignorer les compromis politiques et les effets potentiels sur l’équilibre général en les écartant de ses hypothèses. Quelqu’un devrait compter le nombre de fois qu’il utilise des vocables comme « sans aucun doute » ou « clairement » quand il tire des conclusions très larges et hautement contestables sur à peu près tout (p. 511). En appuyant beaucoup de ses affirmations sur des graphiques uniquement (et parfois même pas), il nourrit la mode destructrice et dangereuse du « ce graphique prouve que… ! » qui s’est répandue dans la blogosphère ; un graphique ne suffit jamais à prouver une causalité ni à démontrer une politique optimale. En ce sens, Piketty rend à ses lecteurs un mauvais service. Il aurait dû leur demander de réfléchir avec plus d’attention plutôt que se contenter d’un coup d’œil à un graphique. Il aurait dû accompagner ses faits et prédictions d’arguments normatifs sérieux plutôt que de supposer que ses lecteurs partagent nécessairement ses préoccupations sur la richesse des 20% les mieux lotis au monde face aux 0,1% des mieux lotis. Il aurait dû expliquer les raisons pour lesquelles beaucoup d’économistes préfèrent des impôts modérés sur le capital productif autre que la terre ; même s’il trouve de tels arguments peu convaincants, il vole ses lecteurs la possibilité de les examiner d’eux-mêmes plutôt que d’accuser ouvertement ses rivaux de malhonnêteté intellectuelle3 (p. 514). Il aurait dû reconnaitre le problème massif de la « densité causale » en macroéconomie et montrer à ses lecteurs comment les économistes enquêtent sur les relations causales et, plus important, comment ils identifient les limites de leurs connaissances. Au lieu de ça, il prêche les convaincus et les esprits impressionnables par un déluge de graphiques, en abattant des hommes de paille tout en évitant les questions difficiles. Ce livre est beaucoup de choses, y compris une excellente ressource de faits chiffrés, mais ce n’est pas de l’analyse économique sérieuse.

Ce Capital est extrêmement instructif, et l’utilisation par Piketty d’anecdotes littéraires est un détail agréable ; mais au final c’est un livre de tableaux, rempli de données économiques, mais presque dépourvu d’analyse économique.

Thomas Piketty, Le Capital au XXIe siècle, Le Seuil, 2013, 970 pages.


Publié sur le blog Updted Priors sous le titre « Capital in partial equilibrium » à l’adresse . Traduction : Benjamin Guyot pour Contrepoints.

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  1. Au total, Piketty accorde deux paragraphes à cette idée (pp. 488-9), apportant deux arguments faibles et éculés contre cette politique. Il ne peut pas imaginer une transition de la répartition à des comptes d’investissement privés, et il croit que faire confiance aux marchés pour gérer les retraites revient à « tirer aux dés ». On en sait assez sur les choix optimaux de portefeuilles de retraite pour s’en tirer mieux qu’avec des dés. Pour quelqu’un de ma génération, voir une partie de ma paie aller vers un programme basé sur les suppositions absurdes qui sous-tendent la Sécurité Sociale, voilà le vrai pari. En tous cas, si Piketty croit vraiment que donner à tout le monde une chance de devenir propriétaire d’un capital est un coup de dés, il doit expliquer pourquoi il est si certain que les revenus du capital vont exploser dans les décennies à venir.
  2. Sa discussion des inégalités de richesse comporte même un aveu gênant : « La fortune moyenne dans le monde est d’à peine 60.000 euros par adulte, ce qui fait que beaucoup de gens dans les pays développés, y compris des membres de la « classe moyenne patrimoniale » ont plutôt l’air riches dans la hiérarchie mondiale de la richesse » (p. 438). Mais la classe moyenne n’a pas pas juste « l’air » riche. La classe moyenne du monde développé est riche selon n’importe quel critère objectif, ce qui souligne ma position selon laquelle les inégalités au sein des pays développés sont bien moins troublantes que la vraie pauvreté dans le monde.
  3. À part cette accusation insensée, Piketty ne mentionne jamais la littérature concernant l’imposition optimale, si ce n’est une poignée de ses propres articles. La recommandation centrale d’un impôt mondial sur les richesses n’apparaît pas comme le résultat d’une réflexion sur un impôt optimal. Il clame qu’« il est difficile de songer à un principe économique qui expliquerait pourquoi certains actifs devraient être imposés au huitième du taux d’autres actifs » (p. 529), comme si l’élasticité et les autres facteurs des modèles de taxation optimale n’étaient pas des principes économiques.