Piketty détruit Marx et Keynes

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L’ouvrage de Piketty fournit les preuves historiques que Marx et Keynes se sont fourvoyés concernant la fameuse « baisse tendancielle du taux de profit ».

L’ouvrage de Piketty fournit les preuves historiques que Marx et Keynes se sont fourvoyés concernant la fameuse « baisse tendancielle du taux de profit ». Un surprenant sauvetage du capitalisme par l’ami Thomas !

Par Juan Ramón Rallo

balle_dans_piedUne des idées les plus répandues dans la littérature anticapitaliste est que les économies de libre marché souffrent de la malédiction de la « loi de la baisse tendancielle du taux de profit » : à savoir que, au fur et à mesure que le capital s’accumule, son taux de retour se réduit (et donc offrent des rendements décroissant de l’investissement en capital), de sorte qu’au final celui-ci finirait par disparaître et tout incitant pour un nouvel investissement s’éteindrait.

Le sophisme acquit une importance spéciale à partir de Marx, qui lui consacra la 3e partie du tomme III du Capital. Selon l’Allemand : « C’est une nécessité logique de la nature du mode capitaliste de production que, plus il se développe, le taux moyen de plus-value de l’ensemble de l’économie s’exprime en un taux de profit décroissant. » Pour Marx, l’accumulation de capital sous forme de moyens de production modifie la « composition organique du capital », faisant en sorte que la masse de plus-value créée au travers de l’exploitation du travail devienne relativement plus petite par rapport au capital total. Ce qui, à son tour, provoquerait l’incapacité du système économique pour réabsorber toutes les marchandises produites (en raison de l’insuffisant pouvoir d’achat des travailleurs) et, par conséquent, l’incapacité du capital pour continuer à se reproduire et à s’accumuler : c’est-à-dire, les crises seraient les conséquences des « contradictions internes » du capitalisme.

Des décennies plus tard, cette même théorie fut relancée par John Maynard Keynes, pour qui l’accumulation du capital provoquait une inexorable tendance vers la réduction de l’« efficacité marginale du capital ». Selon l’Anglais, l’accumulation de nouveaux biens de capital réduit la rentabilité des existants (plus de concurrences pour vendre des produits conduisent à moins de marges bénéficiaires). Pour Keynes, si le taux de profit n’avait pas complètement disparu déjà à son époque, c’est par ce que la thésaurisation de l’argent freinait le processus d’accumulation du capital quand ce dernier devenait trop peu rentable pour les capitalistes. C’est-à-dire que la thésaurisation permettait de rendre le capital disponible artificiellement rare : « Je suis convaincu du fait que la demande de capital se trouve strictement limitée dans le sens où il ne serait pas difficile d’augmenter le stock de capital jusqu’à un point où son efficacité marginale diminuerait à un niveau très bas […] Ce qui précède signifie l’euthanasie du rentier et, par conséquent, l’euthanasie de ce pouvoir d’oppression cumulatif dont jouit le capitaliste en exploitant la valeur d’un capital artificiellement rare. » C’était justement la chute et la volatilité des taux de rendement sur ​​du capital en dessous du taux d’intérêt de l’argent (à la fois causées par l’accumulation constante de capital fluctuant et par des attentes fluctuantes) qui, d’après l’opinion de Keynes, provoquaient les crises capitalistes par sous-investissement.

Mais le capitalisme souffre-t-il réellement d’un taux de profit décroissant ? Quoi de mieux que de consulter l’économiste à la mode : Thomas Piketty et son livre Le capital au XXIe siècle.

Le surprenant sauvetage du capitalisme par Piketty

Comme je l’ai déjà dit dans d’autres occasions, la meilleure partie du livre de Piketty est, de très loin, la diversité et la richesse des données historiques qu’il fournit. Son interprétation de celles-ci est beaucoup plus discutable, mais c’est une question que nous traiterons à un autre moment. Donc, en l’occurrence, le magnum opus de cet économiste français livre deux séries de chiffres qui nous serviront pour répondre à la question précédente.

D’abord, de combien a augmenté l’accumulation du capital ces deux derniers siècles ? En combinant Angus Maddison et Piketty, il est facile de calculer que le capital de l’Angleterre (en décomptant l’inflation) a été multiplié par 115 depuis 1700 et par 35 depuis 1820. Une tendance similaire s’observe en France : par 68 depuis 1700 et par 37 depuis 1820. Une telle explosion de capital aurait dû couler les taux de rendement du capital selon Marx et Keynes, non ? Eh bien non.

Précisément, et en second lieu, Piketty nous offre également une estimation du taux moyen de profit en Angleterre et en France depuis la fin du 18e siècle et la fin du 20e et, loin d’observer une tendance à la réduction du taux de profit, on observe une stabilité frappante de celle-ci dans une fourchette qui oscille entre 4% et 5% en Angleterre et entre 4% et 6% en France.

historique taux de profit Angleterre

Il est vrai que Piketty admet que le taux de profit pourrait avoir diminué très « légèrement » au 20e siècle par rapport au 19e, mais ce qui est sûr, c’est que cette chute ne doit rien à une moindre rentabilité des entreprises, mais bien au fait que le mix de composition du stock agrégé de capital a changé ces deux derniers siècles. Pendant le 19e siècle, quand on observait un taux de profit légèrement supérieur à l’actuel (autour de 5% en Angleterre et de 6% en France), le stock de capital était composé par des capitaux d’entreprises dans un pourcentage compris entre 60% et 70% (en France, entre 30% et 40%), par des terres de culture entre 30% et 20% (en France, entre 60% et 45%) et par le logement pour 10% (en France, entre 10% et 15%) : c’est-à-dire que 85-90% du capital national était du capital productif. Actuellement, dans les deux pays , le capital national est constitué à plus de 50% par du capital immobilier sous forme de logement familial, dont le rendement et les risques sont inférieurs à celui du capital productif (qu’il soit d’entreprise ou agricole). Le mix de capital change et son taux de rendement moyen aussi.

Par conséquent, en réalité, il n’y a eu aucune réduction réelle du taux de profit malgré la gigantesque accumulation de capital qui s’est produit depuis (ce n’est pas pour rien que tout le livre de Piketty s’articule autour de cette idée : que le taux de rendement du capital tend à se maintenir au-dessus du taux de croissance naturel de l’économie). L’évidence empirique illustre que Marx et Keynes se trompaient. Mais pourquoi ?

Le taux de profit ne décroît pas dans le capitalisme

L’idée que le taux de profit décroît se base sur une prémisse erronée : à savoir que le taux de profit dépend de la productivité marginale du capital et que les rendements du capital sont marginalement décroissants (Piketty, de fait, reste otage de cette erreur malgré le fait de montrer empiriquement son inconsistance). À ce sujet, nous devons à l’École de Cambridge (néo-ricardiens et post-keynésiens) d’avoir acculé académiquement les défenseurs de l’idée selon laquelle le taux de profit dépendrait de la productivité marginale du capital (Samuelson et Solow, en particulier). Leur argumentation était très simple : le capital n’est pas un facteur productif, mais la valeur monétaire d’un facteur productif (ou d’une combinaison de facteurs productifs), de sorte que, comme le sait n’importe quel étudiant en finance, pour calculer la valeur monétaire de ce facteur productif il sera nécessaire d’actualiser les revenus futurs prévus au taux d’intérêt du marché. Mais comment, alors, le capital peut-il déterminer le taux d’intérêt (qui à l’équilibre coïncide au taux de profit) quand le capital est déterminé par ce taux d’intérêt ?

En effet, la théorie de la productivité marginale de l’intérêt débouche sur un cul-de-sac, car la définition du capital requiert un taux d’intérêt déterminé de manière exogène au système productif ou, au mieux, co-déterminé (c’est là un des points que James Galbraith reproche avec justesse à Piketty : n’avoir pas compris les implications de la Controverse du capital). Face à cette situation, il n’existe que deux possibilités : ou suivre l’École de Cambridge dans sa conception pré-moderne de l’intérêt (la dénommée surplus approach) ou admettre que l’intérêt est un phénomène dérivé des préférences subjectives et marginales des agents économiques à propos du temps, du risque et de la liquidité. Cette dernière approche est celle qu’adopte l’École autrichienne.

Ainsi, la valeur du capital d’une économie est, simplement, la valeur présente des revenus nets futurs de ses facteurs de production (c’est-à-dire la valeur qui résulte de ces valeurs en tenant compte de la préférence temporelle et de l’aversion au risque des épargnants marginaux). Ceci implique que, sauf changements brusques dans l’impatience et la couardise des épargnants, le taux de rendement moyen subirait peu de variations (ce qui, à son tour, implique que la relation entre la valeur du capital et le PIN dépendra de la contribution relative du facteur travail dans la création du PIB : ce qui résout assurément toute l’énigme pikettyenne). Par exemple, si la valeur de la production à un an d’un facteur productif est de 100 et le taux d’actualisation de 10%, sa valeur actuelle sera de 90,9 ; si elle était de 200, sa valeur actuelle serait de 181,8 ; si elle était de 50, elle serait de 45,5. C’est-à-dire que quelle que soit sa production physique (et la valeur monétaire de cette production), la valeur actuelle du facteur productif est de 10% inférieur à sa production à un an et, donc, son taux de rendement se maintient constant à 10% qu’il y ait beaucoup de capital ou très peu.

Bien sûr, la question pourrait devenir : la création via l’investissement de nouveaux facteurs productifs réduit-elle sa productivité marginale physique ? Et la réponse est : pas nécessairement. Rappelons-nous que les lois des rendements marginaux décroissants se réfèrent au fait qu’en augmentant l’emploi d’un facteur productif, en maintenant les autres constants, la productivité de ce facteur va en se réduisant. Mais, à moins de considérer tout bien de capital comme substitutif d’un autre bien de capital (et non, ils ne sont pas homogènes : 1 000 cafetières ne sont pas une locomotive), il n’existe pas de constante de facteurs dans la création de nouveaux biens de capital et, par conséquent, il n’y a pas de nécessité de rendements décroissants. C’est quelque chose qu’avait très bien compris l’économiste autrichien Ludwig Lachmann dans son ouvrage essentiel Capital and its Structure : la valeur des biens de capital dépend des structures qu’ils conforment, de sorte que la création de structures synergiques plus complexes de biens de capital peut augmenter la productivité de tous les biens de capital même quand la technologie ne s’améliore pas. Par exemple, construire une centrale électrique pour alimenter une entreprise ne viendrait pas à l’esprit : construire une centrale électrique une fois qu’ont été créées des milliers d’entreprises, oui, ça prend du sens. L’accumulation de biens de capital tend à générer de nouvelles opportunités pour accumuler de nouveaux biens de capital complémentaires.

En fin de compte, en nous servant de la théorie économique, nous pouvions déjà démontrer depuis des décennies que Marx et Keynes s’étaient complètement fourvoyés. Piketty nous a fourni les preuves pour constater leur erreur d’un point de vue historique. Et pour cela, bien entendu, on ne remerciera jamais assez l’économiste français.


Traduit de l’espagnol.

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