Contre le prélèvement automatique d’organes

Au lieu de militer pour que l’État nous force à donner nos organes, ne pourrions-nous pas militer pour un libre marché ouvert et légal d’organes ?

Par Gilles Guénette, depuis le Québec.

don-organes14bComme plusieurs, je signe ma carte d’assurance-maladie là où c’est inscrit que j’autorise le prélèvement d’organes et de tissus à ma mort. J’estime que si je peux améliorer ou sauver une vie (ou plusieurs), lorsque je ne serai plus de ce monde, c’est bien la moindre des choses. Mais voilà que des voix s’élèvent pour dire qu’il n’y a pas assez de gens qui, comme moi, signent leur carte et que l’État doit en quelque sorte nous forcer à le faire. Les politiciens ne contrôlent pas suffisamment nos vies, certains voudraient qu’ils contrôlent maintenant nos morts. Toujours le même bon vieux réflexe : à défaut de pouvoir convaincre du bien-fondé d’une idée, on réclame une loi pour forcer tout le monde à y adhérer.

Prenez mon ami Richard Martineau par exemple. Dans une chronique publiée récemment, il y allait d’un vibrant plaidoyer en faveur du don d’organe automatique : « Pourquoi le gouvernement ne dépose-t-il pas un projet de loi rendant le prélèvement d’organe automatique ? Que tu aies signé ta carte ou pas, on prend ce qu’on a à prendre. Oui, je sais, ça peut paraître brutal. Après tout, les dernières volontés, c’est sacré. Dire à nos proches comment disposer de notre corps après notre décès est un droit fondamental. Mais en même temps, les vivants sont plus importants que les morts. Si on peut sauver une jeune fille en attente d’une greffe depuis deux ans, pourquoi ne le ferait-on pas ? »

« On prend ce qu’on a à prendre ». Étonnant qu’on puisse écrire une telle phrase sans broncher. Imaginez si quelqu’un entrait chez vous et, parce qu’il y a des pauvres qui souffrent, qui ne mangent pas à leur faim et qui ne bénéficient pas du même niveau de confort dont vous bénéficiez, déclarait : « Pour le plus grand bien des plus pauvres que vous, on prend ce qu’on a à prendre » et vous n’auriez rien à dire. « Et cessez de rouspéter, espèce d’individualiste inconscient », qu’ils vous diraient en ressortant les bras pleins de denrées alimentaires et de produits jugés essentiels.

Et que dire du fameux « Si on peut sauver une vie, ça en aura valu la peine » ? S’il fallait tout faire, collectivement, ce qui nous passe par la tête pour sauver ne serait-ce qu’une seule vie, on vivrait dans un monde totalitaire. Pensez-y ! Pourquoi ne pas interdire les voitures sur les routes pour n’autoriser que les autobus ? On pourrait sauver plusieurs milliers de vies ! Pourquoi ne pas interdire toute vente de produits alcoolisés, sucrés ou enrichis de matières grasses ? On pourrait sauver des millions de vies ! Pourquoi ne pas obliger les gens à faire de l’exercice… Enfin, vous voyez l’aberration de la chose. À preuve du contraire, les êtres humains sont dotés d’un minimum de conscience et savent agir en êtres responsables. Qu’on les laisse faire ce qu’ils veulent.

D’ailleurs, il fallait lire les commentaires que la chronique a générés sur la page Facebook du chroniqueur. Unanimité ! Tous les amis de Richard (sauf une !) trouvent que l’idée est géniale. Ce serait la meilleure intervention gouvernementale depuis l’invention du pain tranché ! Et je suis sûr que si on faisait un sondage, une majorité de répondants diraient que le prélèvement automatique d’organes est une excellente idée. Mais comment se fait-il qu’on en soit rendu à discuter d’une telle mesure alors même que tout le monde semble être d’accord avec ?! Si tout le monde est d’accord, on peut présumer qu’ils ont signé leur carte ! Il est où le problème ?

Alexandra Beaudry, qui livre un combat quotidien contre la fibrose kystique, a décidé avec un autre greffé, Tomy-Richard Leboeuf-McGregor, de lancer une pétition à l’Assemblée nationale. Les deux veulent aussi que le don d’organes devienne obligatoire comme c’est notamment le cas en France, en Belgique, en Espagne et au Danemark. Pour le moment, au Québec, les donneurs doivent signifier clairement leur intention de faire don de leurs organes. « Là, il y aurait un registre pour ceux qui ne veulent pas ; si la personne n’a pas signé, on prendrait pour acquis qu’elle veut donner », explique M. Leboeuf-McGregor.

Comme c’est souvent le cas lorsqu’il s’agit de l’accès à des soins de santé de qualité, les revendications de tout un chacun relèvent plus de l’émotif que du rationnel. On voudrait que tout le monde soit en santé et heureux dans le meilleur des mondes. Et cela, coûte que coûte. Mais lorsqu’on y regarde de plus près, les choses ne sont pas toujours aussi évidentes qu’on serait porté à le croire.

« Au lieu de militer pour que l’État nous force à donner nos organes une fois décédés, tout ce beau monde devrait tenter de nous convaincre de l’importance de poser un tel geste. Et convaincre de l’importance d’un geste n’a jamais été aussi facile (avec les médias sociaux ou conventionnels). » Ainsi, le directeur général de Transplant Québec, Louis Beaulieu, affirme que d’imiter le système de consentement au don d’organes français ne serait pas la solution pour accroître le nombre de donneurs : « Si on regarde les données de la France et des États-Unis, qui ont à peu près la même proportion de donneurs même si les États-Unis ont un système comme le nôtre, on voit que le consentement présumé n’est pas la variable déterminante. C’est vraiment l’organisation des services dans les hôpitaux qui fait le gros de la différence plutôt que le consentement présumé. »

Et nous avons un système de santé étatisé administré de façon centralisée qui, année après année, démontre le même niveau de lacunes – longues listes d’attente, faible renouvellement des appareils médicaux, etc. – dont la difficulté d’identifier les donneurs potentiels ne serait qu’un élément parmi tant d’autres. (D’ailleurs, l’un des commentaires des amis de Martineau était assez révélateur à ce sujet. Un homme qui a fait le don d’un rein de son vivant pour son fils qui souffre d’insuffisance rénale écrivait : « comme le système de santé est lent et bien ça fait déjà un an et demi que l’on attend ». Imaginez.)

Au lieu de militer pour que l’État nous force à donner nos organes une fois décédés, tout ce beau monde devrait tenter de nous convaincre de l’importance de poser un tel geste. Et convaincre de l’importance d’un geste n’a jamais été aussi facile (avec les médias sociaux ou conventionnels). Je n’ai pas besoin d’être convaincu, mais il semblerait que ce soit le cas pour la plupart des Québécois. Au lieu de militer pour que l’État nous force à donner nos organes, ils pourraient aussi militer pour un libre marché ouvert et légal d’organes. C’est vrai, si on pouvait vendre nos organes, il n’y en aurait plus de pénurie !

Comme l’écrivait Bradley Doucet, il y a quelques années dans les pages du QL :

« David R. Henderson, qui est chercheur à l’Institut Hoover et professeur d’économie à l’École d’études navales de troisième cycle de Monterey en Californie, a bien résumé le principal argument économique en faveur d’une légalisation du commerce des organes dans son article « Organs For Sale ? » publié dans le San Francisco Chronicle en 2001 : « Nombre de médecins ont reconnu que la solution consiste à donner aux fournisseurs potentiels d’organes la même incitation que l’on donne aux médecins, aux infirmières et à pratiquement tout le monde dans le système de santé: leur permettre d’exiger un paiement. Personne ne serait surpris qu’il manque de médecins si on insistait pour qu’ils rendent leurs services gratuitement. »

Certains trouveront bien sûr l’idée inconcevable. Ils pensent que les médecins devraient être motivés par leur souci pour le bien-être des hommes et des femmes qu’ils soignent, et non par leur compte en banque. Ils considèrent qu’il est cynique d’offrir des compensations financières aux gens pour les bonnes œuvres qu’ils réalisent. Comme l’écrit Henderson toutefois, « il n’est pas plus cynique d’insister pour être payé avant de céder une partie de son corps que d’insister pour être payé en échange de cet autre produit de votre corps, soit votre main-d’œuvre ».

« Oui mais les pauvres !, diront certains. Ils vont être tentés de vendre leurs organes ! Et, vu leur situation, c’est impensable ! » Comme l’explique le Dr Arthur J. Matas, un chirurgien éminent spécialisé dans les greffes, il n’en est rien :

« Nous n’empêchons pas les pauvres d’accepter des emplois risqués dont les riches ne voudraient pas (par exemple, comme mineurs, pompiers, policiers ou soldats) et dans tous les autres domaines de notre société, nous leur permettons de prendre des décisions de façon autonome. Lorsqu’il s’agit de la vente de reins cependant, « en violation surprenante avec nos notions habituelles concernant la liberté individuelle, nous interdisons à des adultes d’entrer librement dans une relation contractuelle de laquelle les deux parties s’attendent à tirer des bénéfices, et sans que personne d’autre ne subisse de tort apparent ». En empêchant les pauvres de vendre un de leurs reins, on les condamne à rester pauvres et on leur enlève une occasion d’améliorer leur vie. »

De toute façon, qu’est-ce qui est pire : que des pauvres puissent vendre leurs organes (en améliorant leur vie et celles d’autres personnes) ou que des gens affligés de différentes maladies meurent en attente de transplantations ?

Même si je signe toujours ma carte d’assurance-maladie, je m’opposerais à l’instauration d’un éventuel prélèvement automatique des organes et ce, par principe. Parce que mon corps m’appartient – ou, du moins, parce qu’il devrait m’appartenir –, personne ne doit être en mesure, le jour de ma mort, d’entrer dans ma chambre d’hôpital et de dire aux personnes qui s’y trouvent : « On prend ce qu’on a à prendre ».


Publié initialement par Le Québécois Libre, n°322, 15 mai 2014.