L’éternel goûter d’anniversaire

L’éternel goûter d’anniversaire de César, grand architecte des briques et roi des enfants.

Par Baptiste Créteur.

Gateau d'anniversaire (Crédits : Patrick Luckow, licence Creative Commons)Soyons sans pitié pour les parents qui ont le courage de l’organiser et imaginons un goûter d’anniversaire éternel. Faisons sortir les parents du tableau pour nous enfoncer plus loin dans la folie, et imaginons une salle de jeux un peu particulière.

Dans cette salle de jeux, chaque enfant trouvera une machine à fabriquer des briques en plastique ; et un unique tapis de jeux qui limite l’espace de jeu. Chaque enfant peut passer un peu de temps sur la machine à fabriquer des briques pour fabriquer des briques – qui peuvent être différentes d’un enfant à l’autre, et prendre à chacun d’entre eux un temps différent. Par exemple, en une minute, un premier enfant produira deux briques standard, alors qu’un autre produira une brique en forme de planche.

Les enfants arrivent, occupent un espace et commencent à produire des briques ou utiliser les briques déjà présentes sur leur espace à leur arrivée. Ils utilisent les briques pour jouer et construire ; ils aiment cette activité. Mais ils n’aiment pas passer du temps à produire des briques. Pour réduire le temps que leur prend la production de briques, ils peuvent placer quelques briques dans la machine qui sera alors améliorée et aura un rythme plus rapide de production de briques pour cet enfant.

Naturellement, les enfants ont besoin, pour dépasser le stade de la construction basique, de différents types de briques. Ils vont commencer à échanger des briques, voire parfois à s’associer pour construire ensemble des édifices plus ambitieux. Ils aiment ces interactions, qui requièrent toutefois des talents de coopération et de compréhension pour que les deux enfants apprécient l’édification et l’édifice.

Certains enfants sont beaucoup, beaucoup plus lents que les autres. Et d’autres enfants leur donnent naturellement des briques. D’autres s’unissent pour améliorer une machine et bénéficier ensuite d’un meilleur rythme de production de briques, et savourer ensuite la construction. Il se trouve aussi des enfants pour vivre au jour le jour, utilisant ou échangeant leurs briques pour construire dès qu’ils en ont produit.

Voyant le bon exemple des enfants qui investissent et coopèrent, réfléchissent longuement à leur projet avant de lancer sa construction, et travaillent dur à la production de briques, et voyant comme leur comportement vertueux porte ses fruits, les autres enfants les imitent peu à peu. Au fil du temps, les constructions sont de plus en plus raffinées, ambitieuses, complexes, connectées. Les enfants ont même, ensemble, construit un jeu nouveau : un grand huit, en briques de plastique, qui passe par chacune de leurs parcelles alors qu’un enfant euphorique le pousse dans les montées et pousse de grands cris dans les descentes, les autres hilares à son passage.

Mais tout goûter d’anniversaire a une occasion, et ce n’est pas tout à fait comme cela que les choses vont se passer. En réalité, la salle de jeux est tout à fait conforme à la description, mais César, aujourd’hui 8 ans, affirme son autorité sur la salle de jeux, et se rend maître non seulement des lieux, mais aussi de ses camarades de jeu en se rendant maître de leur richesse : César sera le maître des briques.

Il a donc le pouvoir d’imposer à chaque enfant ses décisions en matière de briques. Au lieu de laisser chaque enfant construire et échanger librement, il leur demande de travailler à un grand édifice en mémoire de ce goûter d’anniversaire génial. Les enfants y travaillent de moins en moins consciencieusement à mesure que croît leur lassitude, et César tolère progressivement que les autres enfants consacrent une partie de leurs briques à leurs propres projets. Les projets sont bien entendu moins ambitieux que dans la configuration libre du jeu, les échanges moins nombreux, la solidarité plus rare ; leurs ressources étant limitées, les enfants sont plus égoïstes avec leurs briques.

César confisque par jalousie les constructions les plus élaborées, qui attisaient aussi les convoitises. Mais César constate que certains enfants sont mécontents : ils passent plus de temps que les autres à produire leurs briques et consacrent donc plus de temps à l’édifice commun et moins à leurs projets. Il leur est de surcroît difficile de trouver de quoi investir, à moins de réellement se priver. César est ému par leur cause et décide d’une nouvelle règle du jeu.

Plus un enfant est rapide, plus il devra contribuer de ses briques à l’édifice commun. Cela a pour lui un double avantage : l’édifice avance plus vite, et les enfants sont plus égaux dans la répartition des briques. Ils étaient, auparavant, égaux en droits ; leur égalité est désormais réelle.

Les enfants les plus rapides passent désormais beaucoup plus de temps à produire que les autres, ne disposant pour cela que de peu de briques supplémentaires pour leurs projets personnels. L’ensemble des enfants a voté, et la majorité a accepté ; certains enfants en colère ont été convaincus par les parents de César envoyés à la rescousse ou par des enfants envoyés par César pour les convaincre qu’ils seraient sinon privés de jeu pour aussi longtemps que durerait leur folie anti-démocratique.

Et plus le jeu avance, plus les enfants les moins rapides sont contents d’avoir plus de temps pour construire et plus de briques que s’ils produisaient normalement ; certains se mettent même à vénérer l’édifice de César, qui leur permet à l’occasion de détourner certaines briques de son édifice vers leurs projets privés. Ils adorent César.

Certains enfants ont quitté le goûter d’anniversaire, refusant de se plier à des règles pas si amusantes les faisant travailler plus que jouer alors que d’autres jouaient plus à leur place. D’autres continuent d’espérer qu’assez de briques leur permettront de réduire le temps passé à travailler pour César et augmenter le temps et l’énergie consacrée à leur propre projet. D’autres encore se résignent, cherchant de la reconnaissance dans les yeux des camarades à qui ils sont tenus d’offrir leurs briques – en vain.

En dehors de César et ses plus zélés camarades, les sourires sont plus rares sur les visages des enfants. Beaucoup aimeraient qu’il en soit autrement, mais ne voient pas comment changer les règles. Certains ont bien une vague idée, mais oseront-ils prendre le risque de courroucer César et ses sbires ?