Le démantèlement d’Alstom, emblème de la décadence économique française

Implantation d'Alstom à Chatanooga (Crédits Larry Miller, licence Creative Commons)

Il y a quinze ans, les entreprises françaises partaient à la conquête du monde. Aujourd’hui, exsangues, elles ne sont plus que des proies.

Par Thibault Doidy de Kerguelen.

alstom

Alstom  est une société française créée en 1839, dont les activités s’organisent essentiellement autour de deux pôles: l’énergie et les transports. Le TGV, grande réussite industrielle des années 70 ne représente aujourd’hui que 20% de son chiffre d’affaires. C’est une société qui pèse 20 milliards € de CA, qui a 93.000 salariés dont 18.000 en France. Sa rentabilité est nulle et son endettement astronomique. Alstom doit rembourser plus de 720 M€ cette année.

Soyons clairs, Alstom n’est pas, comme il y a dix ans, en situation de dépôt de bilan. Non, Alstom est tout simplement incapable de financer son développement technologique.

Pourquoi Alstom est-elle dans cette situation ?

Parce que toutes les sociétés françaises sont condamnées à cette situation. Hier Alcatel, Pechiney, Arcelor, récemment Euronext, PSA, Publicis, Lafarge se retrouvent dans la situation d’impossibilité de financer leur développement. Le contexte économique français est tel que les entreprises françaises sont parmi celles qui font le moins de marge au monde. En tous cas, les marges les plus faibles d’Europe. Cette responsabilité est directement celle du (des) pouvoir(s) politique(s) qui depuis plus de trente ans considère les entreprises comme des vaches à lait et alourdit en permanence leur coût de fonctionnement. Sans marges, il faut trouver à l’extérieur de l’entreprise les liquidités nécessaires pour investir. Où trouver ces liquidités sur le marché français ? Auprès des particuliers ? Aucun intérêt pour ceux-ci qui, en plus du risque inhérent, connaissent une fiscalité confiscatoire sur leurs revenus « du capital ». Auprès des fonds de pension ? Ils n’existent pas dans le pays qui a instauré la pyramide de Ponzi comme méthode de financement des retraites. Auprès de fonds constitués par des compagnies d’assurance ? Difficile dans la mesure où celles-ci sont régulièrement ponctionnées par l’État quand celui-ci estime leurs réserves trop importantes.

Ces situations, les petites entreprises les connaissent. C’est la raison majeure pour laquelle lorsque des process technologiques sont validés autant de Français s’expatrient pour créer leur entreprise : 20% des startups de la Silicon Valley ont un Français comme point de départ. C’est une des raisons pour lesquelles tant de startups nées en France sont rachetées, transférées et développées à l’étranger dès que leur viabilité est établie. Les grandes entreprises les connaissent aussi.

C’est le capital qui fait l’entreprise. Sans capital, pas d’investissement, pas de recherche, pas de conquête de marchés. Lorsque le contexte n’est pas favorable au capital, voire néfaste au développement de celui-ci, c’est irrémédiablement la phase de déclin et de paupérisation.

Quel est le déclencheur de cette crise ?

Bouygues détient 29% du capital d’Alstom. Il y est entré à une époque où le pouvoir politique envisageait de créer un grand pôle industriel autour du nucléaire et souhaitait que tous les acteurs de cette activité se regroupent dans ce pôle. Aujourd’hui, exit le pôle nucléaire, la rentabilité de l’investissement dans Alstom est nulle, le leader mondial du béton a été obligé l’an passé de déprécier sa participation dans son bilan et d’autres investissements plus rentables et plus stratégiques s’ouvrent à Bouygues. Il souhaite vendre. Il est à noter que la surenchère entre Siemens et GE va faire que Bouygues va tirer de ses actions un prix supérieur à celui du marché. Bouygues sera le seul à faire une relativement bonne opération.

Qu’est-ce qui est mieux, Siemens ou GE ?

Ne nous faisons pas d’illusion, dans tous les cas, il s’agit de démanteler Alstom et d’éliminer un concurrent. GE est un monstre qui dispose de 58 milliards $ en cash immédiat et de 90 milliards en global. Siemens, c’est un CA quatre fois supérieur à celui de Alstom. L’un comme l’autre ne jouent pas dans la même catégorie que le petit Français. Pour eux, il s’agit de grossir à peu de frais et d’atteindre cette taille qui leur permettra à tous deux de s’affronter dans le cadre du grand marché transatlantique dont aucun politique ne nous parle mais que les acteurs économiques préparent. Alstom est la première victime de ce grand marché. Notons tout de même, pour illustrer ce que peut vouloir dire la notion de « créer un environnement », que la loi américaine fait que si GE rapatrie ses 58 Mds aux États-Unis, il paiera de l’IS dessus, s’il acquiert des actifs en dehors des États-Unis, il en est exempté. Voilà comment on peut, par exemple, « créer un environnement ».

img contrepoints262 AlstomSi GE mange Alstom, il prend une part importante du marché français, qui demeure un des principaux d’Europe, en particulier avec les commandes publiques, marquant avant même l’ouverture officielle de la chasse des points contre Siemens, le seul concurrent susceptible de l’embêter en Europe. Si Siemens mange Alstom, il atteindra la taille critique lui permettant de rivaliser avec GE.

Dans les deux cas, Alstom est un enjeu dans le cadre de l’ouverture du marché transatlantique, rien de plus. Les blablas politiciens de pseudo synergies industrielles ou de conglomérats de type Airbus sont de la poudre aux yeux. Il n’y a aucune convergence technologique entre le TGV et le ICE. J’irais même plus loin, le TGV français est commercialement cuit. Il est aujourd’hui plus cher que son concurrent chinois qui est à la fois plus silencieux (confortable) et plus rapide (415 km/h en exploitation commerciale). Quant à l’Airbus de l’énergie (c’est amusant de voir ce concept défendu par un sénateur EELV), encore faudrait-il qu’il y ait une politique énergétique européenne ! Entre l’Allemagne qui a décidé de se passer de nucléaire et qui, du coup, a relancé sa pollution atmosphérique et la France qui continue son programme, je ne sais pas pourquoi, mais je ne la vois pas bien, l’Europe de l’énergie.

Pourquoi le pouvoir politique s’en mêle-t-il ?

Incroyablement, les politiques de tous bords trouvent normal de se mêler des affaires d’une entreprise. La palme allant, comme d’habitude, à notre « ami » Montebourg, commissaire en chef au « redressement productif » qui, depuis qu’il a baptisé ainsi son ministère voit l’économie française de moins en moins rentable et de plus en plus déclinante. Cet individu s’étant encore une fois permis d’insulter un chef d’entreprise, lui qui n’a jamais rien fait de ses dix doigts ! Il faut dire qu’en 2004, lorsque Alstom avait frôlé la catastrophe, Sarkozy avait intelligemment « sauvé » l’entreprise. Pas question donc, pour ses pourfendeurs, de faire moins bien – ils y sont pourtant condamnés.

Hollande « consulte » les patrons des différentes entreprises concernées. Il s’agit de donner du grain à moudre aux journalistes et de faire croire au bon peuple qu’il agit. En réalité, il ne peut rien faire, à part nationaliser – il n’en a pas les moyens – ou éponger les dettes, en creusant encore plus la dette publique. Hollande agite donc les bras de son moulin pour nous montrer le sens du vent.

Alstom est loin d’être un cas isolé !

C’est la déconfiture, la débâcle. Après avoir réussi à démontrer la validité de la courbe de Laffer sur le plan fiscal, le gouvernement nous fait une démonstration grandeur nature de la stupidité des théories socialistes en matière économique. Nous avions connu « le bras armé de la politique économique de la France » et son « volontarisme » avec le Crédit Lyonnais il y a quelques années, nous connaissons aujourd’hui les affres de l’économie « sans capital », menée par celui pour qui « l’ennemi, c’est la finance »… Ben tiens !

Il y a quelques temps, nous l’évoquions plus haut, le fabricant d’aluminium Pechiney fut absorbé par le canadien Alcan tandis que le sidérurgiste Arcelor fut pour sa part avalé par l’indo-britannique Mittal. Il y a quelques mois, la place de marché boursier NYSE-Euronext était gobée par l’américain ICE après une tentative de contre attaque de Deutsche Börse (ça ne vous rappelle rien ?). Vous souvenez-vous, il y a deux ans, de Rhodia, passée avec armes et bagages sous pavillon belge, rachetée par Solvay ? Il y a deux mois, c’est Publicis, passé dans le giron américain d’Omnicom qui devenait… hollandais – je veux dire par là qu’il a mis son siège aux Pays-Bas, pas de contre-sens s’il vous plait. Récemment, le constructeur automobile Peugeot a ouvert son capital au chinois Dongfeng. Il y a quelques semaines, nous apprenions que le cimentier Lafarge devenait suisse en « fusionnant » avec Holcim…

Évidemment, certains vous dirons fort justement que dans une économie de marché, il est tout à fait normal que des firmes faibles soient rachetées par de plus fortes, que des actionnaires réalisent pour investir ailleurs. Certes. Mais ne trouvez-vous pas étrange que cela se passe uniquement dans le sens du rachat des entreprises françaises par des étrangères et jamais l’inverse ? Souvenez-vous de ce qui se passait il y a dix ou quinze ans ! Alors, Renault s’emparait du japonais Nissan, Pernod Ricard du britannique Allied Domecq, Sanofi de l’allemand Aventis (« petite » OPA de 55 milliards de dollars !) et PPR (Pinault) de l’italien Gucci !


Sur le web.