L’économie collaborative : subversive, archaïque ou libérale ?

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Si certains voient dans l’économie collaborative une victoire sur le capitalisme, pour les libéraux, c’est au contraire la preuve de la capacité créatrice d’une économie de marché enfin libre.

Par Jean-Yves Naudet.
Un article de l’aleps.

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OuiShare Fest : trois jours de festival dédiés à l’économie collaborative, du 5 au 7 mai au Cabaret Sauvage, Paris.

 

L’économie collaborative, objet économique non identifié. L’expression recouvre des réalités diverses, du covoiturage à la finance participative en passant par l’échange de services grâce à Internet. Pour certains, c’est un archaïsme, évitant la monnaie ; pour d’autres, cela ne fait pas partie du secteur marchand, mais de l’ordre communautaire ; pour les libéraux, c’est la preuve de la capacité créatrice de l’économie de marché, tandis que les « bobos » y voient une victoire sur le capitalisme, voire une troisième voie. Cela s’explique parce que les réalités couvertes par cette expression sont de natures très différentes.

Un inventaire à la Prévert

L’économie collaborative est à la mode et les médias, toujours prêts à critiquer l’économie de marché, y voient une alternative à celle-ci. La mode est telle, boostée par Internet comme par la crise, qu’il y a un rendez-vous mondial des acteurs de l’économie collaborative, le OuiShare Fest, dont la deuxième édition aura lieu dans quelques jours à Paris. La France est même en avance dans ce domaine sur d’autres pays, ce qui devrait nous mettre la puce à l’oreille : pourquoi un tel succès dans l’économie la plus étatisée ?

On serait bien en peine de dresser un tableau complet de cette économie collaborative. Un rapide coup d’œil sur le OuiShare Fest donne un inventaire à la Prévert : covoiturage, troc pour enfants, troc de guide de voyages, affichez vos talents, villes en biens communs, partage des repas et lutte contre les gaspillages alimentaires, partage des données, société de la connaissance, alimentation durable, cuisine anti-gaspi, marché des savoirs spécial cuisine, démocratie ouverte, buvette bio, activisme urbain, réseaux sociaux, location de voiture entre particuliers, troc de fringues, achat groupés de produits, etc. La liste est loin d’être complète et on y ajoute aussi la finance participative ou les échanges éducatifs.

Post-soixante-huitard ou nouvelles technologies ?

Si l’on essaie de remettre un peu d’ordre dans tout cela, on trouve sous ce vocable des inspirations très différentes. Dans certains cas, il s’agit d’un relookage bobo d’idées post-soixante-huitardes, à la sauce développement durable façon Rio. C’est une façon de dénoncer la société de consommation et le capitalisme, au profit d’utopies, qui soit ne débouchent sur rien, soit prennent un chemin totalitaire : forcer l’homme à avoir tel comportement. Il y a là les descendants du socialisme utopique, des rêveries à la Fourier, qui ont inspiré les surréalistes, ou à la Saint-Simon, débouchant sur ce que Proudhon avait appelé « une mascarade ». C’est lorsqu’ils prétendent nous imposer leurs rêves par la force, que ces rêveurs deviennent dangereux.

Il y a ensuite des éléments rendus possibles par les nouvelles technologies, qui permettent de partager des connaissances, de réduire les coûts d’information et de communication, de fonctionner en réseau : l’article que vous êtes en train de lire passe par ces moyens. Qu’ils impactent nos comportements est évident, qu’ils permettent de développer nos réseaux l’est aussi. Mais ces innovations n’ont été possibles que grâce au marché et aux entrepreneurs. Présenter l’économie collaborative comme une conséquence de la rencontre de l’innovation économique et sociale revient simplement, même si les auteurs ne le réalisent pas, à rendre hommage à la capacité innovatrice des entrepreneurs sur le marché.

Ordre communautaire ou ordre marchand ?

Il y a d’autres éléments qui ne relèvent pas de l’ordre marchand, mais de l’ordre communautaire et qui n’ont rien à voir avec une prétendue troisième voie. Le partage, y compris du savoir ou des repas, le don, la gratuité, la solidarité, l’entraide sont aussi vieux que le monde et passent par les familles, les associations, les mouvements caritatifs, les ONG, voire les fondations, etc. Comme le monde change, cela prend des formes nouvelles, mais il serait ridicule de penser que c’est un nouveau système économique. Avec les moyens nouveaux de communication, l’horizon s’étend au monde entier, mais il s’agit toujours de manifester la sociabilité de l’homme et les vertus du partage volontaire et de la solidarité. Cela ne relève ni de l’ordre marchand, ni de l’ordre politique et le risque justement est que les partisans de l’économie collaborative appellent une irruption encore plus forte de l’État dans ce domaine.

Il y a enfin dans l’économie collaborative des éléments et des procédures qui relèvent sans nul doute de l’ordre marchand. Il existe aujourd’hui beaucoup de moyens de faciliter l’échange, de conclure des accords et des contrats entre particuliers. Les gens se rendent mutuellement service, ce qui est bien au cœur de l’activité économique. Ce sont de nouvelles façons de passer des marchés, ou ce sont de nouveaux marchés qui apparaissent. Par exemple, on voit se créer des sites d’échanges d’appartements, chacun passant ses vacances dans l’appartement d’un autre et réciproquement, ou des bourses d’échanges de toutes sortes. On peut faire à ce sujet trois remarques.

Archaïsme ou refus de l’étatisme ?

La caractéristique de ces nouveaux échanges est de ne pas utiliser l’instrument monétaire. Il s’agit de formes de troc. Donc, on n’évite pas les exigences du troc : trouver le bon partenaire, dont les besoins sont compatibles aux nôtres, et au bon moment. Est-ce que pour autant l’économie mondiale va faire un bond en arrière et se passer désormais de la monnaie ? Ce serait totalement utopique. En effet la monnaie constitue un progrès économique majeur. Il est donc déraisonnable de dénoncer l’économie collaborative comme un archaïsme, alors qu’elle permet au contraire d’élargir l’espace des échanges. Dans l’autre sens, associer l’économie collaborative à un retour aux « civilisations primaires » et à un rejet du système capitaliste est tout aussi utopique.

Ensuite, la société ouverte, au sens de Popper, nécessite d’être d’accord sur les règles du jeu et pas forcément sur les valeurs ou les finalités ; c’est ce qui a permis la mondialisation. Or certains éprouvent le besoin de s’enraciner dans une culture ou un groupe social ou ethnique, de sorte que l’économie collaborative est associée à un sentiment de proximité et d’appartenance. Mais d’une part cela n’a rien d’incompatible avec le marché puisqu’on peut commercer avec le monde entier tout en tissant des liens de proximité et, d’autre part, on peut se servir d’Internet et élargir son horizon économique en se mettant en relation avec des gens dont on peut tout ignorer.

Enfin, on peut se demander pourquoi tant de gens sont attirés par cette économie collaborative. C’est qu’il s’agit d’un moyen efficace d’échapper à la contrainte étatique, comme à la contrainte fiscale : il suffit de penser au succès de sites comme eBay, Priceminister ou LeBonCoin sur lequel beaucoup de particuliers achètent et vendent librement des produits. Voilà une des raisons du succès de l’économie collaborative : pas de TVA, pas d’impôt sur le revenu, pas de règles paralysant l’activité.

Nous sommes donc en face d’un paradoxe assez saisissant : l’idéologie dominante chez de nombreux partisans de cette économie collaborative les a conduits à réclamer une intervention de l’État pour soutenir et encadrer ce secteur, alors qu’en réalité les gens (et parfois eux-mêmes) recherchent ces formes-là pour fuir l’étatisme. C’est la liberté qui attire pour fuir l’étatisme ambiant, d’où son succès en France. L’économie collaborative, c’est la recherche d’une économie libre, moins réglementée et moins fiscalisée. Loin d’être un appel à une troisième voie, c’est le souhait d’une économie de marché plus libérale.


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