Le plus grand échec de Jean-Paul II

Jean-Paul II en Colombien en 1986 (Crédits : Hernan Valencias, licence Creative Commons)

La figure emblématique du pape des Polonais a été récupérée à des fins politiques. Ce n’est en rien une surprise.

Par Leszek Jażdżewski, politologue, depuis la Pologne.

POPE JOHN PAUL IILa proposition de résolution parlementaire à l’occasion de la canonisation de Jean-Paul II ne vise absolument pas à présenter un grand homme (parce qu’il l’était) ou par la même occasion un grand Polonais mais à l’utiliser à des fins politiques, aussi bien dans le chef des partisans que des opposants à cette résolution [NdT, le texte a été adopté par le Parlement à la veille des festivités de la canonisation pour exprimer sa gratitude et son respect envers le pape].

Ce n’est en rien une surprise.

La figure emblématique de Jean-Paul II a été utilisée à maintes reprises, à la fois par les « progressistes » et les « conservateurs » : pour faire taire les opposants à l’adhésion de la Pologne à l’Union européenne ou à l’interdiction totale de l’avortement (les représentants de l’idéologie mortifère).

Le pape (jusqu’à aujourd’hui il ne faut pas préciser duquel il s’agit) des Polonais fut indispensable. Malheureusement, ils s’en sont servis selon leurs propres besoins. L’image de Jean-Paul II fut et est encore aujourd’hui dans la nation polonaise le moyen le plus efficace pour forcer, sans réflexion, l’unité dans les esprits.

Karol Wojtyła lui-même se passionnait pour les débats les plus essentiels. En s’installant au Vatican, il a fait venir à Castel Gandolfo les meilleurs esprits de son temps, parfois de confessions très éloignées. Ses enseignements furent difficiles sur le plan intellectuel, exigeants sur le plan moral et controversés sur le plan social. En Pologne, dans la pratique, ils ont été totalement négligés. Seuls ont compté son rôle historique, sa personnalité hors du commun et le fait justement qu’il fut polonais.

La discussion au sujet du pape des Polonais aurait été passionnante si elle avait pu avoir lieu. Ce n’est pas un hasard si nous n’avons pas soutenu en Pologne son enseignement et sa doctrine : l’Église n’y avait aucun intérêt. Car tout différend, même celui pour lequel l’Église avait un avantage certain, aurait amené l’image du pape des cieux sur la terre et contraint à prendre position sur des questions fondamentales. Or nous, en Pologne, préférons une chaleur douce et agréable, de celle que nous pouvons tirer de notre chaudière ; nous supportons difficilement les températures extrêmes. Il en est de même d’une méditation plus approfondie.

Dans le monde catholique, Jean-Paul II était un Saint (beaucoup, même chez les non-catholiques, ont reconnu ce fait sans aucune confirmation officielle). Selon tous les critères possibles et imaginables, ce fut une personnalité absolument remarquable, vivant avec son temps. Aucun texte parlementaire ne changera rien à cela. Ne nous laissons pas tromper. Une fois de plus, il s’agit d’utiliser Jean-Paul II pour stimuler la fiction d’une unité nationale. Créer un sentiment par-delà lequel n’importe qui rompt avec la convention est stigmatisé et s’exclut par lui-même de la communauté nationale. Forcer à l’hypocrisie du conformisme est ce que l’on trouve de mieux dans le répertoire du comportement collectif polonais.

Dans les moments de tragédie ou (plus rarement) de triomphe nationaux, nous sommes une authentique et, plus important, homogène communauté. Le pluralisme ne trouve pas sa place dans notre dictionnaire commun. Les Polonais en tant que collectif fonctionnent sans grands conflits car, en dehors des moments de célébrations nationales, les individus éprouvent entre eux (à l’exception du cercle de la famille) une totale indifférence doublée d’agressivité.

Ni la hauteur ou la dignité de sa fonction, ni même sa sainteté n’auront permis aux Polonais de prendre au sérieux l’appel de Jean-Paul II à une méditation profonde sur soi-même et à un authentique intérêt pour les autres, qui aurait donné un véritable sens au mot solidarité. Cette réalité, et non pas l’existence de l’une ou l’autre résolution, d’une statue ou d’un nom de rue, restera comme un triste témoignage de l’échec. Le sien et le nôtre.

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Article original titré ‘Największa porażka Jana Pawła II, publié le 25.04.2014 sur liberte.pl
Traduit du polonais par Serge pour Contrepoints.