L’école des fans de la République

L’école des fans de la République forme des citoyens qui n’ont rien du citoyen.

Les hommes politiques français s’opposent catégoriquement à la stigmatisation – même des méchants, au redoublement – même des cancres, et désormais à la notation négative de l’orthographe. Disons le tout de go : l’école de la République devient l’école des fans, l’essentiel est de participer, un peu comme dans une manifestation géante de conscientisme citoyen et festif.

Les résultats, évidemment, ne se font pas attendre ; les enfants n’apprennent plus aussi bien à lire, écrire et compter, et les parents tiennent souvent l’enseignant pour responsable des échecs de leur progéniture.

Le système éducatif français souffre de nombreux défauts. Il ne laisse pas assez de place à la pratique et à l’expérimentation, ne parvient pas à trouver d’équilibre entre contenu imposé et implication des élèves, et ne prépare pas au monde du travail.

Ni aux études supérieures, d’ailleurs. Quand ce n’est pas l’écart entre leur niveau de sortie du lycée et leur niveau d’entrée en classes préparatoires, en école ou en université, c’est leur incapacité à s’organiser et étudier de façon autonome qui pose problème aux Français. Parfois aussi, ils font preuve d’un cruel manque de réalisme dans leur orientation, encouragés par une idéologie socialiste qui considère que chacun devrait contribuer selon ses possibilités et recevoir selon ses besoins ; en l’occurrence, qui considère qu’il est important que le futur citoyen sache des choses intéressantes plutôt qu’utiles, étudie comme s’il allait faire toute sa vie ce qu’il lui plait à 18 ans, et n’ait pas à trop se poser la question de la pertinence d’études longues et théoriques.

Le système français ne donne donc pas aux jeunes tous les outils dont ils auront besoin pour vivre et apprendre par eux-mêmes. Et il les déresponsabilise.

La génération Y serait composée d’individus aux attentes élevées qui réalisent bien vite que leurs prétentions sont bien au-delà de leur expérience, accusant tour à tour le système éducatif et le mode d’orientation, remettant en cause dès leur entrée dans l’entreprise l’organisation et les process qui y règnent (pas toujours à tort, cependant). La responsabilité est ailleurs.

C’est bien la plus grande contribution de l’école des fans de la République à la société française : personne, pas même le Président, n’est responsable des conséquences de ses actes. La courbe du chômage mettra quelques années de plus pour s’inverser, et on n’y peut rien. On ne trouve pas de travail en France, dommage.

Si le système génère des frustrations futures, il évite qu’elles se transforment en colère, révolte ou fronde : la participation est obligatoire, et de plus en plus, car il ne faudrait pas que les futurs citoyens aient le droit de vote avant leur dose de conscientisme et ses nombreux rappels. Les cours d’éducation civique sont, eux aussi, obligatoires ; à l’école des fans de la République, ou des fanatiques de la République, on forme d’ardents défenseurs d’une Constitution qu’ils ne connaissent pas, des promoteurs des Droits de l’Homme dont ils ne comprennent pas un traître mot, des amoureux de la nature et de l’égalité qui les défendront avec toute l’émotion et l’absence de raison qui caractérisent l’adolescent. À vie.

Car d’après l’école française, l’État est certainement éclairé, certainement pas despotique. Les professeurs d’histoire-géographie n’hésiteront pas à critiquer les interventions américaines contre le terrorisme, mais dénonceront rarement les interventions françaises contre le terrorisme. La France, après tout, est la patrie des droits de l’homme ; la philosophie est enseignée au lycée, Rousseau et son contrat social règnent, l’enseignement de l’économie est confié à des communistes sans que personne n’y trouve rien à redire.

Mais après tout, pourquoi attendre de l’école qu’elle forme autre chose ? L’entrisme gauchiste est-il plus responsable des changements que la passivité de citoyens si silencieux qu’on se demande s’ils ont un jour été une majorité ? Depuis des décennies, les Français pensent que leurs politiciens sont corrompus, et leurs politiciens n’ont pas changé depuis. Les Français n’aiment pas leurs impôts, considèrent qu’ils nuisent à l’économie, mais les impôts continuent d’augmenter. Et quand des manifestations d’envergure sont organisées, c’est pour dénoncer l’ampleur trop importante d’une réforme des retraites à petits bras, ou pour refuser que les homosexuels se marient selon les mêmes conditions que les hétérosexuels.

Tous les Français ont un jour appris à l’école que la Révolution était un noble renversement d’une petite élite par le peuple. Et le peuple est aujourd’hui si convaincu qu’il vit les conséquences de la Révolution plus que l’ancien régime qu’il n’envisage pas un seul instant de s’unir pour, enfin, limiter le pouvoir de nuisance des politiciens, des syndicats et de ceux qui utilisent leur pouvoir et celui de leurs amis pour s’attirer richesse, gloire et succès sur le dos du contribuable ou du consommateur français.

Coluche disait que le coq est l’animal français par excellence car il est seul capable de chanter avec les pieds dans la merde. Mais il semblerait plutôt que nous soyons des moutons, acceptant de brouter là où on nous le demande, d’être régulièrement tondus, et mordus à la moindre incartade. Les animaux qui nous dirigent sont de la même espèce, et c’est à nous de décider s’ils doivent nous diriger ou nous servir.