Sécurité par l’obscurité : l’étatisme par l’obscurantisme

La propagation de l’information sur le mode du « need-to-know » est-elle compatible avec une vie démocratique saine ?

Par Baptiste Créteur.

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Le « need-to-know » est à l’origine un mode d’organisation et de propagation de l’information utilisé par le renseignement américain. Chaque partie prenante dispose seulement de l’information nécessaire pour remplir correctement ses fonctions, rien de plus.

Rendant l’espionnage et le vol d’information difficiles, le « need-to-know » aurait été utilisé sciemment pour la première fois durant la Seconde Guerre mondiale. Durant le débarquement en Normandie, peu connaissaient la réelle ampleur de l’opération. Durant les tests pour la première bombe atomique et l’opération Trinity, quelques scientifiques seulement connaissaient le réel objet des recherches.

Le « need-to-know » est devenu central dans le fonctionnement de la CIA, dont l’influence mêlée au secret donne lieu à d’incessantes spéculations sur son financement (la CIA serait au cœur des principaux trafics de drogue et associée à de puissantes mafias) et son rôle dans la vie politique de nombreux pays. Et le secret devient obscurité quand la CIA gère des conflits, ce qui est techniquement le cas de la guerre contre le terrorisme.

Le mandat et le cadre légal des opérations du renseignement américain, intérieur et extérieur, sont pour le moins flous. Les informations les plus sensibles sont parvenues au peuple et aux alliés des États-Unis non directement via le gouvernement et la presse, mais via des lanceurs d’alerte courageux qui font l’objet de poursuites judiciaires. Les révélations de Bradley Manning et Edward Snowden n’ont pas tant révélé le contenu et le fonctionnement que l’ampleur des opérations de la diplomatie et du renseignement américain. Et n’ont été connues du public et de la presse que parce qu’ils leur ont transmis l’information.

Des problèmes similaires existent en France, où l’influence du politique sur le judiciaire est loin d’être inexistante et où la vie politique est jalonnée d’« affaires » rarement résolues et rarement suivies de conséquences plus lourdes qu’une mise à l’écart et une réputation ternie. Jérôme Cahuzac est un fieffé menteur, mais n’a aucune forme d’importance alors que les informations sur le financement de campagnes politiques et le mobile d’attentats visant des Français sont placées sous le sceau du secret, même pour ceux qui enquêtent au nom de la justice.

Il existe sans doute de réels enjeux de sécurité, mais est-il normal que les citoyens soient les derniers informés – quand ils le sont – des actions entreprises en leur nom et financées par leurs impôts ?

Le « need-to-know » est par ailleurs dangereusement unilatéral : l’État espionne les citoyens et considère que « on n’a rien à craindre quand on n’a rien à se reprocher ». Il serait alors bon de se demander pourquoi les citoyens n’ont pas le droit ou la possibilité de savoir grand chose sur les décisions prises « pour leur sécurité » : si l’État et les politiciens n’ont rien à se reprocher, la transparence ne peut leur faire aucun mal. Et la transparence est cruciale, pas tant sur leur situation personnelle qui ne regarde qu’eux mais sur leur usage du pouvoir.

Compte tenu du rôle du ciblage dans l’impact des campagnes électorales, l’information détenue par l’État et le gouvernement sur les citoyens peut changer le cours d’une élection ; ne serait-ce que pour cette raison, et pour ne pas qu’un lobby du renseignement ne se développe plus encore, elle ne doit pas être collectée et enregistrée sans cadre légal. Au minimum, l’information sur les agissements de l’État doit être conservée puis publiée après un délai donné, et les décideurs doivent être tenus responsables des décisions prises.

La culture du secret qui envahit les plus hautes instances de l’État est un obstacle de plus à une vie démocratique saine ; elle en dit beaucoup sur l’intégrité de ceux qui prétendent représenter les citoyens mais se comportent en réalité comme une mafia. Alors que l’omerta règne au sein de nos instances politiques et que les guerres sont décidées en secret, il faut renverser la surveillance et rendre les politiciens responsables devant les citoyens tout en protégeant la vie privée. La transparence ne peut être que bénéfique, et la surveillance ne peut être qu’abusée.