La Flandre et Bruxelles s’allient avec des corporations professionnelles contre la concurrence bon marché

L’actualité régionale belge vient d’offrir deux illustrations chaudes capitalisme de connivence tant critiqué par les libéraux.

Vous voulez arrondir vos fins de mois en devenant chauffeur occasionnel ? Vous voulez accueillir des touristes sur votre canapé (couchsurfing) ? Vous risquez une amende salée ! Cette semaine, l’indépendant occasionnel et le consommateur sont, deux fois plutôt qu’une, victimes du crony capitalism à la belge.

Par Oliver Rach, depuis Liège, Belgique.

L’actualité régionale belge vient d’offrir deux illustrations chaudes du crony capitalism (capitalisme de connivence) tant critiqué par les libéraux et les libertariens. Pour rappel, les termes « crony capitalism » décrivent une économie dans laquelle le succès en affaires dépend des étroites relations que les entreprises parviennent à entretenir avec le monde politique. Ce capitalisme de copinage se manifeste par des régimes fiscaux favorables, des subsides, du favoritisme au moment de décerner les autorisations légales, des règlementations visant à éliminer la concurrence et d’autres formes d’interventionnisme d’État encore.

taxi bruxelles

1. Région bruxelloise et taxis contre Uber

En Belgique, personne ne peut ignorer les ententes qui existent entre gouvernements et services de transport. Le secteur des taxis, très réglementé, n’échappe pas à la règle. Conséquence pour le consommateur : des prix prohibitifs qui plombent le portefeuille. Or, voici qu’une start-up californienne, Uber, vient révolutionner le secteur par son service UberPop. Tout particulier qui dispose d’un permis de conduire depuis trois ans au moins peut transmettre sa candidature à Uber en vue de devenir chauffeur occasionnel et ainsi arrondir ses fins de mois. S’il est sélectionné, il sera formé par Uber et devra garantir une qualité de service minimum à ses passagers. Ceux-ci en retireront un avantage financier non négligeable : les courses sont en effet bien moins chères qu’avec un taxi traditionnel. Il s’agit donc d’une relation gagnant-gagnant.

Cela, le lecteur s’en doute, n’a pas plu aux taximen bruxellois. Ceux-ci se sont plaints d’une chute de leurs revenus. Comme toute entreprise incapable de faire face à la concurrence du marché, comme toute entreprise incapable de survivre sans le jeu du piston, ils s’en sont ouverts à la Ministre bruxelloise des Transports, Brigitte Grouwels (un peu plus de 2000 voix seulement aux dernières élections régionales), avec, en filigrane, la menace de ne plus respecter la législation bruxelloise en matière de transports si Uber n’était pas mis hors-jeu d’ici le 15 avril. Leur message, « enchaînez-les ou nous nous libérerons », pour être honnête, aurait dû être immédiatement suivi d’actions autres que judiciaires ; il n’en fut rien. C’était donc du pur chantage de la part de la corporation.

Ce mardi 15 avril 2014, comme par miracle, le Tribunal de commerce de Bruxelles a accueilli favorablement les arguments portés devant elle par la société Les Taxis Verts. Il s’agit d’un retour pur et simple au corporatisme du XVIIIème siècle : au motif que les chauffeurs ne sont pas des professionnels, le tribunal a interdit le service UberPop. De quoi s’inquiéter, une fois de plus, des liens ténus entre pouvoir politique et pouvoir judiciaire, mais aussi de la liberté d’action de plus en plus restreinte que l’État laisse aux individus. Les grands perdants de cette décision inique sont les citoyens qui espéraient mettre un peu de beurre dans leurs épinards et les consommateurs — une fois de plus dindons de la farce. Fort heureusement, Uber ne se laisse pas faire : les chauffeurs amateurs continuent de circuler dans les rues de la capitale européenne malgré l’amende de 10.000 euros qui leur pend au nez. La start-up californienne a affirmé que « plus que jamais, les passagers et les conducteurs bruxellois ont droit au choix, à l’innovation, et au progrès. » Elle a dénoncé au passage l’attitude des Taxis Verts, « société qui contrôle depuis des décennies le marché de la réservation de taxis, et qui profite d’une situation de quasi-monopole pour négliger jour après jour le service offert aux passagers ». La commissaire européenne Neelie Kroes, quant à elle, a dénoncé un « cartel » et a qualifié Brigitte Grouwels de « Ministre de l’anti-mobilité ».

2. Région flamande et hôtels contre le couchsurfing

La Région flamande, de son côté, n’est pas en reste. La Gazet van Antwerpen révèle ce 18 avril un autre cas de crony capitalism, cette fois-ci en Flandre. Le lecteur a peut-être déjà entendu parler de ces sites Internet qui permettent aux touristes d’entrer en relation avec des autochtones afin de pouvoir disposer d’une chambre ou d’un canapé à prix modique, voire gratuitement. Ce pur produit du marché libre, le couchsurfing, s’il apporte beaucoup à ses adeptes (gratuité, rencontres et enrichissement culturel), ne réjouit pas les professionnels du secteur hôtelier… ni le législateur tatillon !

Ainsi, l’administration flamande est actuellement en train de pister toute personne qui offrirait une chambre de son domicile à des touristes sur des sites comme couchsurfing.org et airbnb.be. Selon Geert Martin, fonctionnaire de l’agence responsable de la délivrance de permis et de l’inspection de l’hébergement touristique, « toute personne qui reçoit des touristes et qui communique ouvertement à ce propos est obligée de se renseigner en tant que tel au service des permis touristiques. » Il précise que « celui qui n’est pas inscrit recevra une mise en demeure. »

Une fois inscrit ou identifié par l’autorité régionale, l’individu sera invité par celle-ci à mettre son habitation en conformité avec le décret flamand qui règlemente la question du logement touristique. Ainsi, il devra en respecter les diverses exigences, notamment en matière d’hygiène et de sécurité incendie, comme, par exemple, la présence d’un extincteur et l’apposition d’une signalisation évidente des voies d’évacuation. Un grand panneau vert « sortie de secours » au-dessus de la photo de Papy, c’est ça que la Flandre veut pour vous. Tout contrevenant s’exposera à une amende de 250 euros.

Les utilisateurs des sites Internet susmentionnés ont bien évidemment réagi avec incrédulité à cette information, certains faisant le parallèle entre la mesure flamande et l’interdiction bruxelloise du service UberPop. Il est vrai que, en Flandre comme à Bruxelles, les grands vainqueurs de ces réglementations maniaques sont identiques : une corporation professionnelle et une administration publique. Mais nul doute que leurs victimes, le consommateur et l’indépendant occasionnel, trouveront une nouvelle façon de contourner les obstacles dressés devant eux par le capitalisme de copinage.


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