De la tolérance : opinions et esprit critique

tolérance

La tolérance est une arme à double tranchant qui, d’un côté, n’empêche pas l’émergence de la vérité et, de l’autre, conduit à laisser les ténèbres de l’ignorance s’emparer du monde.

Par Emmanuel Brunet Bommert.

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Les malheurs qui assaillent l’humanité sont nombreux, depuis qu’elle accéda à la conscience. Non pas qu’ils furent plus fréquents que pour d’autres espèces mais, cette barrière fatidique franchie, chaque souffrance prit une forme nouvelle et, à la douleur physique s’ajoutèrent peine et crainte, deux maux purement psychologiques. Car, s’il ne se fait aucune certitude sur la manière dont la conscience fonctionne, chez d’autres créatures que nous-mêmes, il y a pourtant une vérité immuable : chez nous, elle est une chaîne. Qui d’un côté nous permet de capturer la grandeur et la splendeur du monde et de l’autre nous attache aux ténèbres de l’oubli.

Aussi, en nous tous se trouve un potentiel, qui d’un côté tend vers l’ultime et de l’autre vers l’éradication. C’est en équilibre au-dessus du gouffre que notre chaîne se trouve suspendue et nous marchons sur elle, tels des funambules, en partant de notre naissance jusqu’à notre mort. C’est là la source de la faiblesse humaine : chaque seconde coûte le prix d’une vie entière, puisqu’il nous importe de la maintenir en l’état. Aussi, toute cette énergie perdue, dépensée pour notre survie, nous rêvons de la reprendre, de la conserver, de l’épargner. Cela puisque chaque fois que nous la dépensons, un peu de nous nous est définitivement enlevé.

C’est là que nait le malheur, car on ne peut simplement jeter l’opprobre sur ceux qui font le choix de la facilité : ils craignent de dépenser le peu de puissance qui les maintient au-dessus du gouffre. La faiblesse n’est pas qu’humaine, elle est propre au vivant, autant que la force. C’est la volonté de surpasser cette limitation qui conditionne sa grandeur, la fameuse volonté de puissance.

En cela, tous ceux qui nous entourent ont cédé au moins une fois aux sirènes de l’opinion. Elle est si simple et nécessite si peu d’énergie. On peut s’appuyer aisément sur elle, sans chercher à aller plus loin que les apparences. Pour cette raison, c’est un sophisme particulièrement grossier que de dépeindre le critique comme une personne qui ne croit qu’en ce qu’il voit : rien n’est plus faux. Personne ne fait aussi peu confiance en ses propres perceptions, si manipulables et fragiles, pour guider son jugement. Il préfère se fier à la méthode, aux lois de la réalité, pour s’éduquer. Il recherche la régularité, puis par l’analyse, en tire les conclusions qu’il faut.

Il ne croit pas qu’en ce qu’il voit, puisque l’observation ne compte que pour une petite part, infime. L’expérience, si elle a trait à une règle universelle, doit aussi pouvoir être reproduite à l’identique en tous lieux de l’univers pour être reconnue comme telle1. De même si elle a trait à une règle subjective, elle doit pouvoir être reproductible dans tous les cas où le sujet est présent.

Cela, en opinion, on ne s’y attarde pas. Elle s’abandonne à l’impression, à l’observation et aux émotions seules. Aussi, ce sont ceux qui s’y délaissent qui ne croient qu’à ce qu’ils voient. L’esprit critique peut observer bien au-delà de ce que l’intuition seule dévoile : elle n’est qu’une indicatrice, pas un guide. Alors, on le dira froid et sans cœur, car il ne se laisse pas submerger par ses émotions, ni sera contrôlé par elles. Mais qu’est ce qui fait du penseur un être si résistant à ce qui paralyse ses frères ? La réponse, il ne peut la donner, car il ne la comprend pas, le plus souvent.

Pourtant, elle est fondamentale : c’est précisément parce qu’il est capable de voir au-delà, qu’il accède à l’immensité de l’univers dans son esprit, que ce qui fascine les autres hommes ne le touche plus. Car qui peut voir la grandeur absolue n’est plus autant ému par son reflet : les émotions sont le résultat de notre compréhension et de nos valeurs, pas leur origine. Qui peut comprendre les causes, maîtrise ses émotions.

Ceux qui ont appris à domestiquer leur esprit, à lui déterminer une voie à suivre, lui assignent des valeurs. Aussi, après un temps passé à arpenter un chemin à peine lumineux, quelques vérités finissent par s’éclairer face à l’intelligence attentive. La lumière, telle celle d’une ville nocturne pour les étoiles, obscurcit sa concurrence. On peut honnêtement reprocher aux esprits les plus critiques de s’écarter de la simplicité des petites lueurs, mais pas d’ignorer la lumière, car ce sont les autres qui demeurent dans les ténèbres de l’ignorance.

Nous nous émerveillons tous devant nos animaux de compagnie, face à leur gentillesse apparente, autant envers nous qu’entre eux en notre présence. Après tout, qui n’a pas vu ces images de chats jouant avec de petits oiseaux, de chiens élevant des lapins ou de canards nourrissant des poissons ? Elles sont fascinantes par bien des aspects, mais pourtant, un seul doit être craint. Celui qui nous ferait croire qu’en dehors de notre arbitrage, ce serait là la norme : la lumière temporaire obscurcit le jugement des sages d’un côté, là où de l’autre, la facilité de l’opinion efface toutes les options d’un flot d’émotions positives2.

C’est sur cette facilité, si insignifiante en apparence, que nait ce que nous nommons avec tant d’ambages « le Mal ». Terme que l’on peut définir comme l’ensemble de tout ce qui nous est néfaste, autant subjectivement qu’objectivement. Aussi, si la définition demeure identique d’un être à l’autre, son implication changera radicalement selon que l’on soit un humain ou un loup. L’opinion se nourrit des impressions, ce sont elles qui la justifie, qui lui pardonnent ses fautes, qui lui donnent une raison d’exister. Lorsqu’elle aura entièrement consumé toutes les sensations, qu’elle fut infime n’importera plus : notre vie entière se sera déformée par son filtre.

Chaque mot utilisé le sera par rapport à son bien : elle s’est faite lumière artificielle, née de notre esprit. De celles qui obscurcissent la vision de toutes les lueurs de la vérité. Sans quoi il nous est impossible de sortir de la caverne d’ignorance où nous nous trouvons enfermés. C’est pour cette raison que l’opinion est l’ennemie de l’esprit critique, qu’elle est son adversaire le plus farouche. Car tant qu’il se fera des gens faibles, à la pensée fragile, elle continuera d’exister et l’on peut dire, sans se tromper, que ce sera jusqu’à l’anéantissement de l’être pensant.

Même si demain l’ensemble des vérités de l’univers étaient comprises de l’humanité, l’ignorance continuerait de sévir parmi nous, car l’être n’est pas capable de transmettre parfaitement l’authenticité, ni de s’extraire du chaos permanent présent dans son esprit, qui continuera toujours de faire germer l’opinion à sa guise.

Les penseurs considèrent trop souvent la tolérance envers elle comme une vertu cardinale. Ils font erreur, car la tolérance est aussi une opinion, basée sur autant de postulats, aussi divers que l’humeur ou l’adhésion. Non, la vertu cardinale, c’est l’objectivité et la neutralité, qui n’ont rien à voir avec la tolérance : il y a des choses que l’on ne peut tolérer, sans être moins juste.

Un homme qui accepte que la tyrannie soit défendue, sous prétexte de tolérance, confond neutralité et passivité, se faisant ici l’égal de son adversaire, sans rien y changer. Mais c’est là bien un défaut de notre éducation moderne, par trop relativiste sur les fondamentaux, que de confondre les concepts comme s’ils se valaient. Aussi, dire d’une définition qu’elle fait « toute la différence » a un sens, puisqu’un mot mal respecté ou mal compris peut être la seule chose qui sépare l’action juste de la passivité face au crime.

Car la tolérance, comme toutes les autres opinions humaines, ne s’attarde pas de l’universalité : elle fonctionne au cas par cas. Elle s’appuie sur des critères relatifs, cela puisqu’elle est toujours relative à quelque chose d’autre3 : on peut la définir comme l’action consistant à ne pas s’opposer à l’expression de l’opinion, en éthique4. Elle s’avère si large et étendue dans son objet qu’il ne se fait pas un domaine où elle ne puisse pas avoir une prise. Chaque lieu où il faudrait être inflexible à l’opinion, elle recommandera la souplesse et la passivité, puisque c’est là son objectif.

Il est impossible d’être tolérant envers un être, qu’il soit ou non humain, puisqu’il n’est pas une opinion, mais un être. Il est à l’inverse tout autant impossible d’être intolérant envers lui. Ces deux notions se situent au-delà de l’être et n’ont pas prise sur lui, en tant que personne, mais sur ses actes et paroles et uniquement celles-là.

Il n’existe alors plus que deux raisons, qui conduisent néanmoins à défendre l’opinion. D’un côté l’une qui consiste à permettre son expression seule et qui donne naissance aux arts. Cela puisque l’art est aussi une opinion, tout comme l’est la beauté. Puis de l’autre que, étant bien incapables de déterminer constamment ce qui n’est ou pas une impression, nous nous devons de nous garder de tous les absolus, de peur qu’ils soient aussi l’expression de l’opinion plutôt que de la vérité.

Pour cela, la tolérance est une arme à double tranchant qui, d’un côté, n’empêche pas l’émergence de la vérité et, de l’autre, conduit à laisser les ténèbres de l’ignorance s’emparer du monde. L’équilibre tient toujours à reconnaître qu’elle est sous l’autorité de la justice et d’elle seule. Car si elle s’en fait une adversaire, elle ne saurait pouvoir s’en revendiquer par la suite.

  1. Aussi l’expérience n’est pas qu’observation, mais consiste en une mise en œuvre de méthodes en vue d’éprouver un fonctionnement.
  2. C’est bien là une erreur amplifiée par notre technologie : tous ces évènements sont rares, extrêmement rares. S’ils apparaissent si fréquents dans nos vidéos ou dans nos journaux, c’est que ceux-ci traitent du monde entier, tous les jours. Avec un tel quadrillage, il y aura obligatoirement un événement exceptionnel qui se produira au moins une fois, de temps en temps, sur l’ensemble de la terre, et qui se trouvera donc rapporté dans nos médias.
  3. On n’est pas seulement « tolérant » mais « tolérant de », sans quoi l’usage du mot n’a pas de sens précis.
  4. La tolérance est, en métaphysique, pour un principe ou une chose, le fait de ne pas être mis en défaut si l’on s’écarte de normes, que l’on appelle seuil de tolérance, et au-delà duquel la destruction est garantie. Pour l’être, si la règle demeure, elle ne s’applique qu’à sa nature profonde. En accord du fait qu’il n’a pas de normes en dehors de cette dernière et qu’au-delà, il n’est pas mis en danger de la même façon, selon le contexte : on peut tenter de s’autodétruire longtemps, avant d’arriver à un résultat tangible, puisque notre être fonctionne aussi malgré nous, automatiquement. Pour toutes ces raisons le seuil de tolérance de l’être est incroyablement éloigné et varie grandement d’un individu à l’autre, le rendant si sensible à l’opinion qu’il s’en ferait presque une lui-même. L’on dit alors du seuil de tolérance de l’être qu’il n’est pas objectif, mais subjectif, puisqu’il n’est pas universel.