Déclarations d’après municipales : l’élite « à la française »

François Hollande credits Parti socialiste (licence creative commons)

Analyse des verbatim du Président et de quelques ténors de la majorité suite au second tour des municipales.

Par Claude Robert.

François Hollande credits Parti socialiste (licence creative commons)
François Hollande credits Parti socialiste (licence creative commons)

 

Le soir du second tour des municipales 2014, regarder certains ténors de la majorité gouvernementale s’exprimer avait de quoi laisser pantois.

C’était d’abord Michel Sapin, sur le plateau de TF1 qui admettait la défaite mais qui trouvait le message envoyé par les Français difficile à interpréter. Peut-être que les Français « attendent plus d’écologie » questionna-t-il sans rire face aux résultats.

Ensuite Ségolène Royal qui, oubliant de quel bord elle se trouvait, peut-être même croyait-elle parler au nom de l’opposition ce soir-là, entonna un refrain archi-connu du style « j’ai confiance dans la France, elle retrouvera la croissance » sans oublier de rappeler quelques recettes un peu libérales dont on parle un peu plus ces temps-ci, depuis que le Président a voulu nous annoncer un virage pragmatique. Elle parlait sans vergogne bien sûr, avec un ton triomphant qui, en pareil contexte, était au minimum indécent vis-à-vis des Français en difficulté.

Mais le pire était à venir, avec le Président bien sûr qui dès lendemain de ces élections municipales a déclaré très brièvement qu’il avait compris le message que lui avaient envoyé les Français et qu’il le prenait personnellement. Pour ensuite faire sauter son premier ministre et le remplacer par un autre, comme on se sépare d’un vulgaire fusible. « Le message que vous m’avez adressé, je le reçois personnellement », « mais moi je reste, et je punis quelqu’un d’autre » pourrait-on rajouter.

Ce n’est pas tout, le Président continue : « je vous le confirme ici, parce que c’est l’essence de ma tâche, le redressement du pays est indispensable ». Ainsi ouvre-t-il les yeux des Français au chômage ou en difficulté financière, en leur annonçant qu’ils ont effectivement des difficultés et que leurs difficultés doivent être impérativement  traitées. Si l’on creuse un peu cette phrase étonnante, ce n’est d’ailleurs pas forcément redresser le pays qui semble être l’essence même de la tâche du Président, mais ce serait plutôt d’en parler. D’un point de vue psychologique, cette déclaration est donc très particulière. Elle semble tirée d’un dédoublement de la personnalité, comme si le Président commentait ses propos, dans une sorte de métalangage sur l’état du pays, alors même que la tâche du Président est de gérer cet état et de l’améliorer, non pas de le constater puis de l’annoncer à ceux qui en souffrent et qui sont donc au courant depuis déjà longtemps. Dans un certain sens, le Président pérore sur ce qu’il voit des résultats de sa mauvaise gestion puis l’annonce solennellement aux victimes, tout en pensant les convaincre qu’il va s’atteler à trouver des solutions. Comme s’il ne s’agissait pas du résultat de sa gestion depuis deux ans, et comme s’il n’était pas responsable et devait rendre compte de ce qui est advenu de l’économie française.

Ensuite, comme à l‘accoutumée, sans un coup de griffe à ses adversaires, F. Hollande n’aurait pas été lui-même puisqu’il dit aussitôt de J.M. Ayraut qu’il « a réussi à rétablir une situation très dégradée dont nous avions héritée ». Le Président remet le couvert une seconde fois : « ce redressement je l’ai décidé dès mon arrivée à la tête de l’État, et sans cet effort national, la France aurait continué à décrocher comme elle le faisait depuis dix ans ». Au-delà de la méchanceté recuite de ces deux piques, car le Président est tout de même déjà depuis deux ans au pouvoir, il faut voir une dissimulation malhonnête qui vise à faire croire que l’économie française s’est améliorée durant les deux premières années de son mandat. Or le chômage et la dette se sont dégradés. Tandis que la pression fiscale s’est fortement accrue par-dessus le tout.

Enfin, après avoir annoncé la nomination de M. Valls au poste de chef du gouvernement, et avoir rappelé que le gouvernement sera une « équipe cohérente et soudée » alors que tout le monde sait que le nouveau premier ministre, probablement le plus libéral des ministres de gauche, est donc pour le moins clivant au sein de son propre camp, il hésite presque lorsqu’il s’agit de qualifier ce nouveau gouvernement : « comment dire… un gouvernement de combat » tellement l’action ne semble pas sa tasse de thé, le Président a enfin énuméré les chantiers qui l’attendent, en rentrant très légèrement plus dans le détail.

Que penser de ces déclarations au soir et au lendemain d’une sévère sanction électorale ? Qu’elles se caractérisent par :

  • Une distanciation indigne du contexte de recul économique actuel : ce sont des notables qui s’expriment dans les médias, une sorte de Noblesse d’État intouchable et éloignée, qui se situe symboliquement au-dessus du peuple, qui possède le savoir et le pouvoir, et qui déclame sans état d’âme sa propre interprétation des faits du haut de son statut
  • Une dissimulation des faits dans laquelle on peut faire le pari d’une bonne dose de  malhonnêteté et au minimum d’une impossible autocritique : la notion d’échec est absente, bien au contraire même puisqu’il s’agit d’accuser autrui et/ou de minimiser la réalité. Sans doute est-il ontologiquement inenvisageable que l’Élite puisse être prise en défaut. De quel droit aurait-elle tout d’un coup des comptes à rendre au peuple ?
  • Un manque criant de pragmatisme : alors qu’il y a peut-être déjà une trentaine d’années que la plupart des économistes s’accordent sur les faiblesses structurelles de la France, il semble que ces représentants de la classe politique de notre pays ne soient toujours pas informés. D’où viennent-ils ? Ont-ils quelques notions de macro et de micro-économie ? Comment ont-ils fait pour  arriver à de tels postes à responsabilité ?

C’était dans les années quatre-vingt-dix que Michel Crozier, sociologue des organisations et ancien juré de l’ENA critiquait la façon dont la France choisissait ses élites et fustigeait la « fermeture d’esprit » des diplômés de cette école du pouvoir. Fin des années soixante, il avait écrit La société bloquée, livre qu’il ne reniait pas lors d’une interview accordée en mai 1995 dans L’Expansion, interview dans laquelle il réitérait son constat : « les élites françaises se crispent, elles supportent de moins en moins la critique, elles constituent un système toujours plus fermé. Non seulement elles ne remplissent pas leur rôle, qui est d’aider la société à changer, mais elles sont contre-productives ».

Force est de constater que rien n’a changé depuis.