Traitement du cancer : Protocole T10, le cas Delépine

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Nicole Delépine, pédiatre et cancérologue, est au cœur d’une vive polémique qui l’oppose à tous les spécialistes français de l’oncopédiatrie, spécialité du cancer chez l’enfant.

Par Delphine Brunet.

ATE_1304113456.jpgUne controverse secoue le petit monde de l’oncologie pédiatrique Français, dont l’actrice principale est le Docteur Delépine (cancérologue à l’hôpital de Garche). Et cette guerre, déclarée par le reste du clan médical se manifeste sous les traits d’une lutte contre le protocole T10. Le docteur Delépine travaille à l’hôpital de Garche, et semble être la seule à utiliser ce protocole utilisant le Méthotrexate (MTX) à haute dose en monothérapie.

Je passerai sous silence son combat contre l’évolution de l’hôpital, du plan cancer et de toute l’institution pour me focaliser sur le cas du MTX uniquement.

Le MTX est un antinéoplasique, c’est-à-dire qu’il interfère avec la synthèse de l’ADN et bloque la réparation et la reproduction cellulaire. Il touche les cellules à reproduction rapide donc les cellules cancéreuses, de la moelle osseuse, de l’intestin, de la bouche et de la vessie.

C’est G. Rosen, dans les années 70 qui utilisa le MTX à haute dose comme traitement post-chirurgical de l’ostéosarcome. Aux États-Unis, son utilisation fut l’objet de nombreuses études et essais randomisés (pour certains douteux éthiquement) pour démontrer scientifiquement sa supériorité thérapeutique sur d’autres agents.

Un sarcome est une tumeur du tissu conjonctif (qui sert de lien, ou de base pour que tous nos organes et notre squelette tiennent bien en place). Un ostéosarcome est donc une tumeur du tissu conjonctif qui entoure les os. Son incidence, en France, en 2012-2013 est de 100 cas/an chez l’enfant.

Pour rappel la cellule cancéreuse présente trois caractéristiques essentielles qui la différencie d’une cellule saine :

  • Immortalité : elle a une capacité indéfinie de multiplication alors que les cellules normales ont un nombre limité de division.
  • Autonomisation de la division cellulaire : la cellule cancéreuse devient autonome.
  • Aucune substance n’a la capacité de contrôler sa prolifération. La cellule cancéreuse est réfractaire aux inhibitions.

En fonction de l’ordre d’administration des autres traitements, on définit différents types de chimiothérapie :

  • Adjuvante : elle est administrée après un traitement local, pour des cancers ayant des risques d’évolution métastatique élevés.
  • Néoadjuvante ou première : elle est administrée avant le traitement local et les effets espérés grâce à cette stratégie sont multiples. Elle peut permettre une diminution de la taille de la tumeur autorisant ainsi l’acte chirurgical, prévenir un possible développement métastatique et ainsi largement améliorer le devenir des patients.

La mise en place du protocole T10 par Gosen utilisant principalement du MTX a haute dose a permis d’améliorer la qualité de vie des patients, surtout les jeunes patients (plus réceptif au MTX) notamment en évitant l’amputation systématique. Pour résumer le protocole, il s’agit d’une chimiothérapie néoadjuvante utilisant uniquement du MTX à haute dose, avec augmentation de la concentration, puis d’une ablation de la tumeur par chirurgie et d’une chimiothérapie adjuvante utilisant toujours le MTX à haute dose. Il s’agit d’un protocole à mettre en place rapidement et en utilisant le MTX en monothérapie.

La controverse autour de ce protocole qui est utilisé par le Docteur Delépine ne trouve pas vraiment de réponse scientifique : les différentes études pratiquées tant en France qu’à l’étranger et notamment aux États-Unis montrent l’efficacité du MTX à haute dose dans le traitement de l’ostéosarcome chez l’enfant et l’adolescent mais de nouveaux agents thérapeutiques aussi performants permettent d’éviter certains effets secondaires et améliorent la qualité de vie des patients pendant le traitement. En effet le MTX à haute dose comprend de nombreux risques notamment du fait des lieux d’action que j’ai rappelés au début de l’article, il présente un effet tératogène et une cardiotoxicité importante. Et si nous regardons du côté de l’Institut Roussy nous pouvons noter des études effectuées avec un protocole T10 « revisité » incluant second agent.

En effet, à l’heure actuelle, il est de bon ton de préférer des protocoles combinant plusieurs agents à la monothérapie. Peut-être est-ce une manière pour se sentir mieux armé face à la maladie, rassurer les patients en leur montrant que nous avons tout un arsenal de drogue pour les guérir et que si celles-ci ne fonctionnent pas nous pouvons soit en essayer d’autres soit leur proposer de participer à l’avancée de la recherche en leur proposant de les inclure dans l’essai en cours.

Alors le Docteur Delépine a-t-elle raison d’utiliser le protocole T10 tel que ? Oui, les résultats du MTX à haute dose ne sont pas discutés par la communauté scientifique.

Est-ce que sa pratique légitime une telle controverse, cette opposition massive de deux clans (les anti et les pour le T10) ? Non, bien sur que non. Il ne s’agit pas de faire rentrer dans cette bataille déjà si difficile à mener contre ce fléau qu’est le cancer des querelles de services. Cela n’ira pas vers plus de bienveillance, plus de professionnalisme et la guérison tant espérée des petits patients.

Son service doit-il fermer ? Ce protocole doit-il être interdit en France ? La réponse est non, les enfants comme les parents ont le droit d’avoir le choix, de réfléchir à comment il souhaite être soigner ; l’amputation comme la chimiothérapie sont des actes lourds de conséquences.

Dans ma jeune pratique, j’ai été très émue par des histoires de vie de patients, pour certains amputés, d’autres ayant des chimiothérapies très toxiques avec des estimations de survie quasi nulle et pour tous ses patients l’important est ailleurs : il s’agit de qui va les accompagner dans cette lutte et cette acceptation de la maladie. D’autant que les services de pédo-oncologie sont des lieux de vie et d’espoir, où l’enfant doit rester au centre de toutes les attentions mais pas de l’acharnement des adultes que nous sommes.

En écrivant cet article, une seule question m’a semblé primordiale : est-ce que j’irais à tout prix, si mon enfant est atteint d’un ostéosarcome, le faire soigner dans le service du Docteur Delépine ?

Je pense qu’il s’agit de la seule question valable qui nous permettra à chacun d’entre nous de nous forger une opinion plus juste, plus humaine et loin de la violence de cette guerre, déclarée, contre le cancer.