Immigration (3) : cinq forces irrésistibles

La migration internationale atteint les 190 millions de personnes, c’est-à-dire approximativement 3% de la population mondiale. Il n’est pas aventureux d’affirmer que les grands courants migratoires n’ont pas encore débuté.

Par Francisco Moreno

« Un principe fondamental en économie est que les différences créent des opportunités d’échange. » Lant Pritchett

« Les barrières migratoires énervent la tendance à l’égalisation des salaires qui prévaut quand le travail bénéficie de la pleine mobilité internationale. » Mises

« Toute la sécurité du monde ne pourra écarter les travailleurs migrants qui sont déterminés à aller où se trouvent les opportunités économiques. » Alex Nowrasteh

De la même manière que dans le cas du principe des vases communicants, il y a de grandes poussées dans les sociétés humaines qui tendent vers un certain équilibre entre l’offre et la demande de travail entre les différents pays.

new-york-city-immigration (domain public)

D’après l’intéressante étude de l’économiste du développement, Lant Pritchett, nous pouvons dire qu’il existe, de nos jours, cinq forces irrésistibles au sein de l’économie mondiale, qui créent (et créeront dans le futur) des pressions de plus en plus fortes en direction d’une augmentation du flux migratoire des travailleurs, au travers des frontières nationales, spécialement des pays pauvres vers les riches.

1. Différences dans les salaires des employés non qualifiés

C’est la force la plus intense de toutes. Les fortes divergences entre les salaires de travaux non qualifiés créent une pression très forte pour migrer, fondamentalement parce que les différences ne s’expliquent pas par des caractéristiques ou des compétences spéciales des personnes, mais seulement par des raisons simplement spatiales (différences salariales accentuées selon l’endroit où se situe l’opportunité de travail). L’existence d’aides et de transferts sociaux de l’État-providence, bien que venant en surplus, ne sont pas, loin de là, la raison principale des déplacements migratoires. L’économiste Michael Clemens a remarqué un jour qu’il était très difficile qu’un téléphone mobile ou des jeans puissent être vendus avec une différence de prix de 1000% dans deux pays différents, mais que, au contraire, on trouvait bien ces différentiels de salaires dans des emplois de caissier dans un McDonald’s, de bonne d’enfants ou de manœuvre de la construction entre Haïti et les USA, par exemple. Les disparités au niveau des salaires sont énormes. Beaucoup trop tentantes, par conséquent.

2. Divergence croissante des futurs démographiques

C’est une réalité observée que les sociétés développées ont une population de plus en plus vieille. De leur côté, les populations des pays en voie de développement augmentent, grâce au capitalisme et aux progrès de la médecine et de l’alimentation au niveau mondial. Le déphasage démographique ira en augmentant et, donc, il sera de plus en plus compliqué de bloquer la mobilité internationale des forces de travail entres les pays.

3. Tout est mondialisé sauf le travail

À la différence de la première mondialisation du 19e siècle, l’ère postérieure à la Seconde Guerre mondiale a expérimenté une globalisation de tout sauf de la force de travail. Malgré le fait que sont de plus en plus nombreux ceux qui voyagent d’un pays à l’autre pour le tourisme ou pour affaires, l’augmentation de la mobilité internationale du travail à été exiguë si on la compare avec celle des flux des marchandises, des capitaux, des idées et des communications au travers des frontières nationales. L’expansion de la mondialisation fera qu’il sera de plus en plus difficile de maintenir immobile la force de travail dans le monde.

4. Forte demande d’emploi non qualifié difficile à délocaliser

Le résultat d’une plus grande productivité, de salaires qui grimpent progressivement, d’une population de plus en plus vieille et d’une plus intense mondialisation, est qu’il y aura une inexorable et chaque fois plus grande demande pour des travaux de peu de qualification et qui sont, en plus, difficiles à délocaliser ou automatiser dans les pays développés. Les économies développées auront besoin de plus en plus d’ingénieurs, de médecins ou d’informaticiens mais aussi d’auxiliaires médicaux ou de gériatrie, de concierges, de caissiers, d’employés domestiques, de jardiniers, de garçons de café, de personnels de nettoyage ou de restauration rapide, pour ne donner que quelques exemples. Les économies avancées créent des postes pour un personnel hautement qualifié mais, en même temps, créent des postes pour des personnes peu qualifiées. Jetez dehors les immigrants et ces jobs s’évaporeront simplement dans leur grande majorité, l’économie d’accueil souffrant d’une diminution de la division du travail et de la spécialisation et, partant, de son efficacité dans son ensemble.

5. Croissance boiteuse dans des pays « fantômes » ou « zombies »

Comme le démontrait Albert Otto Hirschman (1977), l’émigration se produit indéfectiblement quand on perd confiance dans les possibilités qu’offre notre pays d’origine. C’est un thermomètre fiable qui nous indique qu’un pays est en situation de mauvais gouvernement, de fragilité institutionnelle, de désarticulation sociale ou de méfiance collective. Dans ces cas, l’émigration fait office de soupape des crises sociales et, dans le même temps, de dénonciation silencieuse de la fragile capacité institutionnelle de réponse collective dans les pays d’origine affectés.

Selon Pritchett, si l’on constate un persistant et long déclin de la demande de travail dans un pays déterminé ou dans un territoire donné suite à l’éclatement d’un conflit, parce que son gouvernement ou ses institutions dépendantes inhibent de manière systématique l’initiative productrice de ses citoyens, les condamnant à végéter sans espérance d’améliorer leur situation ou, simplement, parce qu’il y a un changement brusque de technologie qui affecte directement son économie, deux scénarios peuvent apparaître :

A) Si la force de travail peut être mobile et donc s’il existe une offre de travail élastique, se créeront des territoires « fantômes » qui se dépeupleront rapidement (par exemple, certaines villes inhabitées dans l’histoire des USA par manque d’opportunité de travail).

B) Au contraire, si on ne permet pas la mobilité à la force de travail d’un pays ou d’une enclave qui est en déclin économique et, donc, si l’offre de travail est inélastique, l’unique sortie à cette situation est la chute généralisée des salaires. Une région qui ne peut devenir « fantôme » (par perte de population) se transforme en une économie « zombie » (par exemple l’île de cuba ou la Corée du nord), c’est-à-dire que l’économie est morte mais que les gens sont forcés de vivre là.

[…]

Ces cinq tendances prennent chaque fois plus de force dans notre monde, ce qui rend prévisible une plus grande pression pour que se produisent de plus importants flux migratoires qu’aujourd’hui. Selon les estimations actuelles, la migration internationale atteint les 190 millions de personnes, c’est-à-dire approximativement 3% de la population mondiale. Même si ce chiffre est le double de celui de 1975, il reste toujours un pourcentage franchement petit en comparaison avec le mouvement de capitaux ou du commerce international de marchandises. Maintenant que voyager est moins cher que jamais et que les opportunités économiques se multiplient au-delà des frontières nationales, il semble qu’il se prépare une nouvelle ère de mondialisation dans les mouvements des personnes. Les touristes, les hommes d’affaires et les travailleurs qualifiés le vivent déjà. Il ne reste plus qu’à libérer l’énorme force de travail des travailleurs peu qualifiés dans le monde. L’empêcher via de stricts contrôles migratoires pourra compliquer beaucoup les choses, mais pas le freiner.

Actuellement, il ne subsiste aucun pays isolé des flux humains transnationaux (y compris les déplacements de travailleurs entre pays moins développés). Tout s’est accéléré lors des deux dernières décennies et il semble que dans le futur la tendance ira inévitablement à la hausse. Il n’est pas aventureux d’affirmer que les grands courants migratoires n’ont pas encore débuté.

Cependant, d’autres forces s’opposent à celles décrites et font que la seule idée d’une augmentation de l’immigration devienne quelque chose de répugnant ou menaçant pour beaucoup de personnes. Ce n’est rien d’autre que les craintes fortement ancrées dans l’imaginaire des nativistes ou autochtones du pays d’accueil. Dans un billet suivant, je tenterai d’analyser ces forces contraires ou états d’esprit dominants dans les sociétés développées et leur manque de consistance d’un point de vue théorique et empirique.

(À suivre)


Traduit de l’espagnol.

Lire aussi : (1) Scénario théorique(2) La meilleure aide au développement

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