État, utopie et justice sociale : de Thomas More à Ruwen Ogien

Critique de L’État nous rend-il meilleur ? de Ruwen Ogien (Folio, 2013)

Par Thierry Guinhut.

L'Etat nous rend-il meilleurs

Une utopie qui ne soit pas une tyrannie est-elle possible ? Le fondateur humaniste de l’Utopie, Thomas More, montra en 1516, à son corps défendant, qu’il n’en est rien. Mieux que Platon dans sa République, il offrit un harmonieux tableau d’une société meilleure où chacun pourrait vivre avec aisance. C’était une Utopie, un lieu de nulle part, mais également une « eutopie », une île bienheureuse, de par et malgré les chaînes de sa coercition. Aujourd’hui, Ruwen Ogien, dans son essai sans île d’utopie, en postule cependant l’apparition sur le terrain de notre aujourd’hui. Quoique nettement plus avancé dans la conception d’une société de liberté, il n’en demeure pas moins enclin à une pulsion tyrannique. En effet, de More à Ogien, le problème clé reste le mythe tenace de l’égalité socio-économique…

On oublie trop souvent que le texte venu du latin de L’Utopie commence par une première partie en forme de dialogue philosophique, un peu à la façon dont Swift fera converser son Gulliver avec les souverains des îles étranges. Qu’il s’agisse d’essai décrivant un imaginaire, ou d’apologue, l’altérité de l’idéale contrée ne peut se passer d’une dimension pamphlétaire envers son contemporain. De même, ne peut-on pas faire un rapprochement entre l’Angleterre de Thomas More et notre société d’aujourd’hui ? Là où « les brebis mangent même les hommes1 », il fait allusion  aux expropriations des terres communales par le gouvernement au profit des favoris du roi, qui en avaient chassé les paysans, pour les changer en pâturages. Notre socialisme n’est-il pas en train d’exproprier les citoyens de l’économie au profit de ses élus, édiles, affidés et privilégiés de façon à paraître des brebis dont la mansuétude, via la redistribution, arrose le pays d’aides sociales à bout de course ? De même ces brebis,  dont l’Angleterre couvrait les campagnes du début du XVIème, ne sont-elles pas l’équivalent de ces surabondants fonctionnaires dont l’État socialiste couvre le territoire aux dépens des entrepreneurs spoliés par la tyrannie fiscale ?

Notre socialisme est à la fois la solution au problème et la solution comme problème. Relisons Thomas More en changeant le mot « nobles » par celui de fonctionnaires : « La principale cause de la misère publique, c’est le nombre excessif des fonctionnaires, frelons oisifs qui se nourrissent de la sueur et du travail d’autrui2 ». Certes, s’ils ne sont pas tous oisifs, ils ne sont pas tous utiles, hors les fonctions régaliennes de l’État, et, peut-être, l’éducation, organisme collectif qui croît sur le dos de l’impôt comme sangsue.

L’ile d’Utopie, décrite par Thomas More devait être la solution et corriger les défauts de l’Angleterre. Après la polémique, vient l’utopienne société apaisée. Journée de travail de six heures, pour laisser à l’ouvrier le temps de cultiver son esprit, études abondantes pour tous, doux suicide pour ceux que leur santé abandonne, pacifisme confiant la défense à des mercenaires extérieurs, plaisirs de la vertu et rejet des vices, mépris de l’or et des richesses…

Hélas, son paradis de l’égalité politique et économique, nous le savons aujourd’hui, n’est pas loin d’être un enfer de coercition. Travail obligatoire, intellectuels en nombre limité, suppression de la propriété privée, dans la tradition de La République de Platon, et dans l’expectative du Manifeste communiste de Marx, richesses publiques aux mains de l’État, repas frugaux pris en commun, respect des religions, hors le matérialisme et l’athéisme dont les adeptes sont exclus des charges publiques. Pas une trace d’individualisme, qu’il soit entrepreneurial, intellectuel ou artistique, donc pas une ombre de liberté. Car l’utopie dans sa prévisibilité, son constructivisme intellectuel étatique, broie forcément la liberté, qui n’est pas prévisible. Indubitablement le socialisme séculaire porte en lui un indéracinable ADN, celui de l’utopie. En ce sens, Karl Popper aurait pu glisser Thomas More entre les deux tomes de La Société ouverte et ses ennemis3, entre d’une part Platon et d’autre part Hegel et Marx.

Il y a pourtant des objections à l’exposé de Raphaël, qui brosse le tableau de l’Ile d’Utopie : More lui-même qui objecte : « le pays où l’on établirait la communauté des biens, serait le plus misérable de tous les pays. En effet, comment y fournir aux besoins de la consommation ? Tout le monde y fuira le travail et se reposera du soin de son existence sur l’industrie d’autrui4 ». Cette définition sans fard du socialisme a le mérite de montrer que Thomas More, loin d’être l’absolu thuriféraire de son Utopie garde jusqu’à la conclusion son scepticisme : s’il « confesse aisément qu’il y chez les Utopiens une foule de choses  que je souhaiterais voir établies dans nos cité » […] « il ne peut « consentir à tout ce qui a été dit par cet homme », en particulier cette « communauté de vie et de biens5».

Ainsi, comme le grand humaniste de la Renaissance, nous ne saurions consentir à la communauté de vies et de biens de l’utopie socialiste, qui se révèle bientôt une perte de biens nombreux, au premier chef la liberté, qu’elle soit des mœurs, d’entreprendre ou d’expression. Le problème de toutes les utopies constructivistes est de considérer la société et de ne pas considérer l’individu qui en est pourtant l’origine et la fin.

Ruwen Ogien est-il un nouveau Thomas More ? Au contraire d’une pensée conservatrice, l’objectif d’Ogien est en 2013 « une société beaucoup plus égalitaire du point de vue économique et social, mais aussi beaucoup plus libertaire du point de vue des mœurs ». Si le libéral ne peut qu’être enchanté par cette dernière proposition, il reste profondément sceptique devant la première, quoique son auteur use d’une argumentation claire et point par point bien digne de la philosophie analytique anglo-saxonne, quoique parfois trop patiemment pesante…

Il est certes plus libéral que More aurait pu l’imaginer. Toutes les libertés morales sont bonnes à prendre, tant qu’elles ne nuisent pas concrètement à autrui. Pornographie6, homosexualité, procréation assistée, euthanasie, avortement, drogues, ouverture des frontières, tant qu’ils restent de l’ordre du libre consentement de chacun, tant qu’ils restent dans le cadre du « ne pas nuire à autrui », ne peuvent en rien être interdites par un État moralisateur. Il semble là que cette utopie n’en soit pas une, dans la mesure où elle est réalisable et non porteuse de contraintes exercées par quelque prosélyte ou par quelqu’État. Seuls s’y heurtera le mauvais vouloir des contraigneurs patentés, religions, ligues de vertu, étatistes forcenés, ce en quoi Ogien est un adepte de la « liberté négative », celle qui ne nuit en rien à autrui.

Ainsi, Ogien fustige la « répression du travail sexuel », le « contrôle de l’immigration », qui est une « atteinte à la liberté d’immigrer », « l’encadrement coercitif de la procréation et de la fin de vie », les concepts de « marchandisation du corps humain » et de « dignité humaine » qui tendent à limiter la liberté et le consentement de l’individu. En ce sens, les valeurs morales sont « contre les droits ». Jusque-là l’argumentation reste plus que séduisante, débarrassée de maints préjugés. À la rigueur de la démonstration de l’essayiste, il faut rendre justice, autant qu’à l’abondance de ses notes informées…

Depuis son essai L’Ethique aujourd’hui7, Ruwen Ogien est le propagandiste rigoureux d’une morale minimale associée à une tolérance maximale. Pourtant, sa permissivité totale en ce qui concerne les mœurs bute sur les questions économiques. Son « idéal égalitaire et libertaire » reste de gauche en prônant la « justice sociale ». Libertaire et égalitariste, est-ce possible ! Si l’État n’a pas à nous rendre meilleur, doit-il nous rendre économiquement égaux ? Il reste alors chez Ogien un préjugé moral selon lequel la richesse est contraire à la vertu, selon lequel l’inégalité est un vice rédhibitoire de la société auquel l’État doit remédier. A moins, comme il l’affiche en sa conclusion, qu’il se contente de contester « l’existence de justifications morales des inégalités économiques et sociales ».

La pauvreté peut venir de la pure malchance, héréditaire ou conjoncturelle, ou des conséquences de choix défectueux. Dans le premier cas, l’État doit seulement s’assurer que l’accès à l’aisance économique ne soit pas brimé par le manque d’éducation, par les freins normatifs et corporatistes à l’entreprise et par une fiscalité confiscatoire. Dans le second la responsabilité et le mérite doivent primer, la société n’ayant pas à payer pour les erreurs volontaires ou la paresse. Hélas, plaide Ogien, le conservateur n’a trop souvent à cœur que de vouloir restaurer les vertus morales perdues, au lieu de se préoccuper du développement économique général.

Cependant, comme il le défend également dans La Guerre aux pauvres commence à l’école8  vouloir fustiger « l’éternel retour de la morale à l’école », au prétexte que les inégalités sociales entraînent la violence est fort spécieux. Violence et délinquance sont à traiter quelques soient les classes sociales, sans oublier qu’elles contribuent au chômage et à l’inactivité entrepreneuriales, et non forcément l’inverse. Si le discours d’une « morale pour barbares » est trop souvent un fourre-tout conceptuel pompeux, il doit rester ancré dans la lutte contre les incivilités et les délits, et s’accompagner d’une réelle répression et dissuasion, au risque de rester lettre morte. Non sans oublier les bénéfices de l’éducation aux libertés démocratiques, y compris dans le fonctionnement de l’école, au détriment de la seule posture d’autorité répressive.

L’égalité de richesse, si séduisante soit-elle, se heurte à plusieurs objections. Il faudra forcément, pour araser les revenus et les biens des riches une quantité de fonctionnaires, législatifs et fiscalistes, qui, outre leur ponction indue, leur vol9, proliféreront comme une sangsue sur le corps social en en diminuant les richesses, de plus sans en produire aucune. Cette répartition forcée ayant le tort de déconsidérer et de punir le mérite, le droit d’initiative, le génie spontané, la saine émulation et l’innovation, toutes qualités humaines qui, si elles sont d’abord au service de l’individu qui les met en œuvre, rejaillissent sur la société entière, selon le principe de la Fable des abeilles de Mandeville, de « la main invisible » d’Adam Smith, du capitalisme libéral enfin. La meilleure démocratie étant le marché libre, la justice sociale vise à entraver le marché et le libre choix.

Qui mieux qu’Hayek a répondu à Ogien, qui se garde en son essai de décrire comment il mettrait en place cette utopique justice ? Le concept de justice sociale n’est autre, selon notre Prix Nobel d’économie -en 1974- que celui de justice redistributive, donc, forcément injuste, si elle ne s’appuie pas sur le consentement des individus concernés par la ponction préalable. Ce qui suppose de plus un pouvoir étatique coercitif, dont on sait qu’il a rarement l’intelligence d’une économie à laquelle il ne sait guère contribuer, sinon par un commandement idéologique, démagogique, clientéliste et trop souvent corrompu. Il faudrait alors substituer à la main invisible du marché et de l’innovation, la main visible de l’État qui conforterait sa rente de pouvoir en venant au secours des injustices économiques en dépit de l’injustice fondamentale qui consisterait à rançonner et interdire les initiatives récompensées par la prospérité de leurs instigateurs et par voie de conséquence de la société entière. Un exemple à cet égard est révélateur : le Minitel de l’État français, ses concepteurs et employés, furent balayés par Internet qui valut d’insolentes fortunes à Bill Gates et à bien d’autres. La logique absurde de la justice sociale serait alors de ponctionner les géants d’Internet pour maintenir à flot un échec. Démarche qui conduisit l’Angleterre pré-Thatchérienne au désastre de l’État-providence que l’on sait… Il faut avec Friedrich Hayek conclure que lorsque « les effets des processus d’une société libre […] sont injustes et que quelqu’un doit en porter le blâme », c’est « faire fausse route ».

Hayek préférait à juste titre « les principes de juste conduite individuelle » du libéralisme classique à « la nouvelle société [qui] doit satisfaire les demandes de justice sociale ». Car, avertissait-il, « Aussi longtemps que la croyance à la justice sociale régira l’action politique, le processus doit se rapprocher de plus en plus d’un système totalitaire ». Or, « le but de la loi devrait être d’améliorer également les chances de tous10 ».

Sachant où et comment gérer la justice sociale, l’État socialiste montre que ses édiles sont supérieurs aux autres, en contradiction avec son credo égalitaire affiché. Le mythe de l’État au service du bien collectif s’écroule. Si Ogien prône à juste raison un État qui serait « permissivité, égalité, parcimonie dans l’usage de la force », il ne nous dit pas comment l’égalité socio-économique pourrait advenir, sinon en castrant la permissivité des richesses et de l’activité entrepreneuriale, ce qui est le bras armé fiscal et législatif de la justice sociale. Sans compter que dans un tel exposé d’intelligence nombreuse, il étonne par un argument d’une rare bêtise, lorsqu’il prétend : « Même les pires criminels participent à la production des richesses en donnant du travail aux juges, aux avocats, aux députés, aux journalistes, aux policiers, aux psychiatres… ». Nous savons, au moins depuis « la vitre cassée11 » de Bastiat, que ce travail serait mieux employé en créant des richesses qu’en réparant les conséquences des délits et des crimes.

La seule justice sociale acceptable serait-elle celle qui allouerait un crédit minimal au handicapé, physique et mental, empêché de travailler pour subvenir à ses besoins, au-delà de la charité privée et associative ? Certes, les inégalités sociales n’ont pas de sens moral, certes le pauvre subit trop souvent la cruauté des aléas de l’économie. Mais est-ce en arasant les inégalités économiques que l’on rendra le plus de services au plus grand nombre ? Les démocraties libérales et leur capitalisme, s’il n’est pas monopolistique et de connivence avec l’État, sont celles où le niveau de vie de tous a le plus progressé au cours de l’histoire. Que le capitalisme et l’entreprenariat soient accessibles à tous, depuis le plus modeste niveau, c’est la seule veille que nous demandons à l’État, au lieu d’en être le fossoyeur à force de vouloir en être le régulateur. Seul bémol : l’État doit garder une responsabilité au service d’un monde meilleur : éduquer tout un chacun, grâce au chèque éducation et sa liberté de choisir son système éducatif, à moins qu’il soit contraire aux libertés.

Y-a-t-il un progrès vers une utopie réaliste depuis Thomas More jusqu’à Ruwen Ogien ? En ce qui concerne les mœurs, certes. Mais le démon de l’égalité (nous ne parlons pas là de l’égalité devant le droit), autre nom de l’Envie et de la Tyrannie, se cache sympathiquement sous le masque de l’altruisme moral. Si ce dernier est consenti par l’individu, cela s’appelle charité, main tendue ; s’il est obligatoire et confiscatoire, va pour l’assistanat aux dépens de la créativité économique et de l’employabilité. L’État doit-il nous rendre meilleur ? En accord avec Ogien, la réponse est non puisqu’il n’a pas vocation à devenir un père fouetteur moral, mais n’en déplaise au même, en sa posture morale de gauche, il prouve trop qu’en voulant assurer la justice sociale, il nous rend plus mauvais. Là encore, le spectre de Marx hante le désir d’utopie, celui du ressentiment contre la propriété des biens, même la plus légitime. Si dans les eaux de l’île d’Utopie, tournent les requins marxistes, de Lénine à Staline, de Mao à Castro et Chavez, et à peine plus modestement de nos Présidents français, le risque reste qu’ils croisent au cœur de l’État selon Ogien pour l’enferrer. Son état nous rendra-t-il meilleur ? Qu’il se garde non seulement de veiller à notre sphère morale, mais aussi à notre espace économique, faute de quoi son utopie devient invariablement anti-utopie12.

Ruwen Ogien, L’État nous rend-il meilleur ?Folio essais inédit, 2013, 336 p.

À lire aussi :


Sur le web.

  1. Thomas More : L’Utopie, Nouvel Office d’Edition, 1965, p 38.
  2. Ibidem, p 35.
  3. Seuil, 1979.
  4. Thomas More, Ibidem, p 70.
  5. Ibidem, p 182 et 183.
  6. Voir Ruwen Ogien : Penser la pornographie, PUF, 2003.
  7. Gallimard, 2007.
  8. Grasset, 2013.
  9. Voir : Peter Sloterdijk : Contre la fiscocratie, repenser l’impôt
  10. Friedrich A. Hayek : « Le Mirage de la justice sociale », Droit, législation et liberté, t II, PUF, 1981, p 79, 82, 84, 156.
  11. Frédéric Bastiat : « Ce qu’on voit et ce qu’on ne voit pas », Œuvres, t V, p 336-392, 1865.
  12. Voir : Du Meilleur des mondes aux Temps futurs : anti-utopies scientifiques et superstitieuses