Fiscalité comportementale : vous êtes coupables !

Avec la fiscalité comportementale, l’État fait d’une pierre deux coups : prélever votre argent avec votre consentement.

Par Charles Sannat.

Vous avez dû vaguement entendre parler de ce dernier truc à la mode au sein de notre élite : la « fiscalité comportementale ». Si, si, récemment au JT de 20 heures, on vous a parlé de ce projet de passer le prix du paquet de cigarettes à plus de 11 euros histoire de dissuader le consommateur de clopes. Dans l’esprit tortueux de ceux qui nous dirigent, il faut (et dès la maternelle) changer les mentalités, changer les comportements, sans évidemment nous demander notre avis… nous risquerions d’être contre le fait de changer notre façon de vivre.

Mais ce qui est bien avec la fiscalité comportementale, c’est que l’on fait d’une pierre deux coups. Non seulement on change les comportements mais surtout, et c’est le plus important, on gagne du pognon, ou plus précisément on prend le vôtre avec votre consentement puisque l’on va se charger de vous culpabiliser sur vos comportements. Un « coupable » est toujours plus malléable qu’un innocent, raison pour laquelle l’État fait de nous tous des coupables permanents.

Vous êtes coupable, vous méritez la condamnation à perpète !

Coupable de pollution avec votre bagnole au diesel ? Accusé, levez-vous ! Vous êtes condamné à payer des taxes jusqu’à épuisement de votre pouvoir d’achat : taxe sur les carburants toujours en hausse.

Coupable de pollution avec l’ensemble de votre consommation ? Calculez votre propre bilan carbone : même en prenant le métro vous assassinez les petites fleurs… Accusé, levez-vous ! Vous êtes condamné à payer des taxes jusqu’à épuisement de votre pouvoir d’achat : taxes sur les modes de transport, réduction du nombre de places pour se garer, amendes en hausse et plus nombreuses, etc.

Coupable de prendre des douches trop longues ? Accusé, levez-vous ! Vous êtes condamné à payer des taxes jusqu’à épuisement de votre pouvoir d’achat : augmentation des taxes sur la consommation de l’eau et du prix de l’eau, taxe sur les eaux de pluie en fonction de la taille de votre toiture, etc.

Coupable de trop bouffer, trop gras, trop salé, trop sucré, vous êtes obèse, rondouillard, laid et moche (comme moi, surtout avec le régime boîtes de raviolis actuel) ? Accusé, levez-vous ! Vous êtes condamné à payer des taxes jusqu’à épuisement de votre pouvoir d’achat : taxe soda et autres joyeusetés.

Nous pourrions poursuivre cette liste un bon bout de temps, comme par exemple avec l’interdiction des feux de cheminée… Ben oui, un feu de cheminée cela pollue drôlement. C’est surtout qu’il n’y a pas de lobby de la cheminée puisque le vendeur de cheminées qui devra vous vendre un poêle à bois à « haut rendement » pour l’installer dans votre cheminée est fondamentalement pour cette nouvelle loi ! Bref, on se fait couillonner en permanence à base de culpabilité pour nous faire avaler la pilule en douceur, c’est un principe de « management » vieux comme le monde1. La culpabilité est un outil de manipulation fort puissant.

Deux experts en culpabilisation

Les sénateurs Yves Daudigny (PS, Aisne), rapporteur général de la commission des affaires sociales, et Catherine Deroche (UMP, Maine-et-Loire) se sont vu confier par la Mission d’évaluation et de contrôle de la sécurité sociale (Mecss) du Sénat l’élaboration d’un rapport consacré à la fiscalité comportementale.

Je salue la performance exceptionnelle de ces deux grands artistes de l’entourloupe politique (pour notre bien), l’action profondément humaniste de ces deux personnes (pour notre bien), leur immense sagesse fiscale (pour notre bien), sans oublier cette clairvoyance dans la compréhension du bien et du mal et de la façon dont on peut faire évoluer (pour notre bien) nos propres comportements.

Il faut également leur décerner une médaille d’or pour leur performance inouïe en novlangue appliquée (pour notre bien).

On ne doit plus dire « fiscalité comportementale » mais « contribution de santé publique »

Mais alors mes amis, qu’est-ce que j’ai rigolé en page 5 de ce rapport totalement inutile que j’ai dû me tartiner pour vous avec attention ! C’est un tableau récapitulatif de leurs propositions (ça vaut le détour) lorsque je suis tombé sur cette perle. Ben oui, vous comprenez, avec la terminologie « fiscalité comportementale » vous auriez sans doute eu la puce à l’oreille, contrairement à ce que l’on pense un peu vite en haut lieu, le peuple n’est pas aussi crétin que ce qu’ils veulent bien croire. Conclusion : exit la « fiscalité comportementale » et bienvenue à la « contribution de santé publique ». C’est tellement plus beau, plus propre, plus sain, c’est pour vous, pour votre santé et en plus c’est public2

Bref, avec la « contribution de santé publique », là je suis sûr que vous ne pourrez pas être contre. Il y a des choses comme ça où si l’on veut passer pour une personne raisonnable, on est obligé d’être pour. Pour la parité homme-femme (chérie range ton rouleau à pâtisserie, tout le monde sait que le chef à la maison c’est toi), pour le mariage pour tous (sinon vous nous rappellerez forcément les heures les plus nauséabondes et les plus sombres de notre histoire), pour l’écologie (quoi que là, ça a tendance à passer de mode sauf pour vous taxer un peu plus), pour la pénalisation de la prostitution (on ne peut pas défendre le plus vieux métier du monde, avec la banque), de la même façon on ne peut être que pour la contribution avec mon pognon de la santé publique…

Les mots ont un sens mes chers lecteurs.

La liste des gens auditionnés, un grand moment !

Quand des élus font des rapports, ils font des « auditions », c’est-à-dire qu’ils reçoivent des gens dont la fonction première est de défendre des intérêts particuliers, l’ensemble pistonné par des lobbyistes qui ont le bon carnet d’adresses et qui monnayent leur intervention (mais chut, cela ne se dit pas). En notre belle France républicaine, la corruption n’existe pas. Sachez-le et ne me faites pas dire ce que je n’ai pas dit. Tout le monde est honnête dans notre classe politique.

Alors pour le moment, ont été entendus (liste non exhaustive) :

  • M. Louis-Olivier Fadda, chef du bureau « Politiques sectorielles et taxes sur les transactions » à la Direction de la législation fiscale. Je sens qu’il va bien vous faire contribuer celui-là.
  • M. Galdéric Sabatier, chef du bureau « Contributions indirectes » à la Direction générale des douanes et droits indirects. C’est comme les rasoirs, effet double lame : la première lame soulève votre pognon, et la deuxième prend tout votre pognon !
  • MM. Jonathan Bosredon, sous-directeur du financement de la sécurité sociale, et Brice Lepetit, chef du bureau « Recettes fiscales à la Direction de la sécurité sociale ». Heu pardon… finalement cela va être un effet triple lame !
  • « Les rapporteurs ont entendu des représentants de Japan Tobacco International France, British American Tobacco France, Imperial tobacco Seita et Philip Morris France SAS »… Ben c’est tous les fabricants de clopes qui vont tenter de faire taxer les autres en expliquant le risque d’augmentation du marché noir machin toussa, toussa…
  • Ils ont entendu aussi les représentants d’Orangina-Schweppes ; des représentants de Coca-Cola France. Ce ne sont pas les copains des vendeurs de clopes plus haut car chacun veut que ce soit le produit de l’autre qui soit taxé le plus. Dans tous les cas, on taxera un peu plus tout le monde et au bout du compte, c’est vous qui payez.
  • Le jeudi 23 mai, les rapporteurs auditionnent des représentants de Vin et Société, de la Fédération française des spiritueux et des Brasseurs de France. Ah, les vendeurs de pinard seront entendus fin mai. C’est bien ça. Ils vont pouvoir parler enjeux de la filière viticole, sauvegarde et développement de l’emploi et blablabla.

Je crois qu’au lieu de stocker des boîtes de raviolis, je vais constituer des réserves de bouteilles de Coca… ça se conserve bien ces boissons-là vu toute la chimie qu’il y a dedans. Je laisse reposer deux ou trois ans… D’ici là, avec leur politique « de contribution de santé publique », les cours de la bouteille de Coca auront doublé. Et hop ! je revends le tout au marché noir.


Sur le web.

Lire aussi : l’analyse de Valentin Petkantchin : Taxer les « vices » ne paye pas !

  1. C’est ce que j’explique à ma femme avant chacun de ses entretiens annuels. Ton chef va commencer par te faire la liste de tout ce qui va mal. Au bout d’une demi-heure de ce traitement tu as tellement peur de te faire virer… que tu oublies qu’en rentrant dans le bureau tu voulais demander une augmentation !
  2. La dernière fois qu’une ministre de la santé a voulu s’occuper de notre santé, cela nous a coûté 2 milliards d’euros et tout le monde voulait vous piquouzer à chaque coin de rue, pour votre bien, pour protéger vos enfants…