Peut-on être fonctionnaire et libéral ?

La compatibilité entre des idées libérales et un travail de fonctionnaire fait souvent débat. À raison ?

Par Philippe Bouchat.

Que de fois n’ai-je pas été confronté à cette question, mêlée d’étonnement et de suspicion : comment toi, fonctionnaire, peux-tu être libéral ou, à l’inverse, comment toi qui te prétends libéral, peux-tu être fonctionnaire ?

La première question est souvent le fait de collègues socialistes, j’entends par là d’étatistes convaincus1, qu’ils adhèrent ou non au parti socialiste. Elle a, dans leur chef, une certaine logique. Le socialiste voit en effet, dans le libéral, l’ennemi de l’action publique et, par conséquent, de l’administration et de ses agents. Cette perception est fausse, nous allons le développer. Mais elle leur appartient et est cohérente avec leur croyance dans la toute-puissance étatique.

La seconde question est plutôt le fait de cette nouvelle race de libéraux qui se font appeler « libertariens », dont les membres les plus radicaux2 entendent supprimer l’État et remplacer toutes ses interventions – fonctions régaliennes, éducation, santé, etc. – en recourant au marché. Si leur questionnement à mon égard est également empreint de cohérence, il pèche en revanche par sa prétention à représenter seul le libéralisme authentique.

En réalité, les perceptions socialiste et libertarienne se nourrissent l’une l’autre. Ainsi, plus le libertarien se présente comme l’unique représentant légitime du libéralisme, plus sa volonté de suppression de l’appareil étatique est perçue par les socialistes comme étant l’expression commune de tous les libéraux. Concomitamment, plus les socialistes entendent déployer plus largement les bras de l’action publique, plus les libertariens se sentent renforcés dans leur désir de recourir exclusivement au marché.

Et c’est ainsi que naît, lentement mais inexorablement, la conviction de part et d’autre qu’on ne peut être à la fois fonctionnaire et libéral…

Et pourtant ! Je suis l’humble preuve vivante qu’on peut être fonctionnaire3 et libéral.

Pour lever cette apparente contradiction, il faut se rappeler que le libéralisme n’est pas un courant de pensée monolithique. Certes, tous les libéraux se rassemblent autour de leur foi commune en la Liberté, mais ils n’en ont pas tous la même acception. Il y a ainsi – nous l’avons vu – les libertariens radicaux qui refusent l’existence même de la moindre parcelle étatique ; il y a aussi les libertariens moins radicaux qui, avec les minarchistes, acceptent l’idée d’un État, mais réduit strictement à ses missions régaliennes (défense, diplomatie, police) ; il y a encore les libéraux dits « classiques » qui acceptent que l’État, outre ses missions régaliennes, intervienne au niveau de la justice, de la protection des contrats, de la propriété privée et de la concurrence (à l’instar d’un Milton Friedman par exemple). Il y en a même qui estiment que l’État doit intervenir sur le plan social, bien qu’il s’agisse là d’une catégorie dont l’appartenance au courant libéral soit discutable, preuve en est de leur appellation dite de social-libéralisme ou de réformisme.

Sur le plan économique, il convient de noter l’existence d’une catégorie spécifique, appelée « École de Vienne », dont les membres, les « Autrichiens », se revendiquent d’un courant de pensée qu’il est impossible de résumer ici, mais dont le trait caractéristique est la revendication de la suppression des monnaies fiduciaires et des banques centrales et le retour à l’étalon-or. Cette École s’oppose ainsi à une autre École, dite de Chicago, selon laquelle la quantité de monnaie en circulation (les fameuses masses monétaires) doit évoluer dans une fourchette fixée par le législateur, sans intervention donc d’une banque centrale : il s’agit du courant monétariste dont le chef de file fut Milton Friedman.

On peut encore opérer une distinction entre libéraux utilitaristes et libéraux classiques (encore eux). Selon les premiers, une action sera jugée bonne parce qu’efficace, utile ; pour les seconds, une action sera jugée bonne parce que juste.

Cette liste – non exhaustive4 – des différents courants de la pensée libérale démontre à suffisance que le libéralisme, à la différence du socialisme, est hétérogène, ce qui l’affaiblit considérablement sur le plan politique, mais tel n’est pas mon propos.

Peut-on donc être fonctionnaire et libéral ?

Précisons la question. Y a-t-il un courant libéral dont les idées sont compatibles avec le statut de fonctionnaire ? Et la réponse est assurément positive : en ce qu’il justifie l’existence d’un État, certes minimal mais agissant au-delà de ses seules missions régaliennes, le courant classique me paraît être le seul qui permette cette compatibilité.

Je suis pour la libre entreprise, pour la diminution de la taille de l’État (et donc contre l’État-providence tel qu’il est inadapté aux défis sociaux d’aujourd’hui et de demain), pour la privatisation de certains pans de la protection sociale, pour la sortie de l’État de la sphère économique et financière ; je suis convaincu que plus l’État étend sa sphère d’activités, moins il y a de croissance durable et moins d’emplois. Tout cela n’est pas incompatible avec mon statut de fonctionnaire ! Certes, ma position eût été différente si j’avouais être minarchiste ou libertarien, mais tel n’est pas le cas (même si je confesse que beaucoup de leurs thèses me séduisent).

Alors, la prochaine fois que vous aurez envie de poser cette question, amis socialistes et même libéraux, ayez au moins l’honnêteté intellectuelle de savoir quel libéral vous avez en face de vous.

Sans compter que je vous fais l’économie de porter à votre connaissance que l’on peut être non seulement libéral et fonctionnaire, mais aussi libéral et chrétien. Mais ça, c’est une tout autre histoire…

Philippe Bouchat, fonctionnaire… et libéral !

  1. Il s’agit donc de socialiste au sens où l’entendait le prix Nobel Friedrich August von Hayek, lorsqu’il dédicaça son livre La route de la servitude, « aux socialistes de tous les partis ».
  2. Par exemple Rand Paul, sénateur républicain membre du Tea Party, fils de l’ancien représentant Ron Paul, dont la candidature à la dernière élection présidentielle US connut un certain dynamisme auprès des jeunes, en défendant ses thèses « autrichiennes » sur le plan économique.
  3. Juriste de formation, j’ai d’abord travaillé comme assistant à l’Université, j’ai été avocat et consultant en marchés publics, avant de devenir conseiller, puis directeur-adjoint et enfin directeur de cabinet ministériel. Je suis actuellement fonctionnaire fédéral.
  4. Je pourrais également parler des « ultralibéraux », ces requins de la finance qui n’ont absolument rien de libéral. Leur vrai nom est « capitalistes de connivence » (en anglais, on parle de ‘crony capitalism’, capitalisme pourri), tantôt exigeant des déréglementations pour profiter des marchés et construire des oligopoles et monopoles, tantôt étant de connivence avec les étatistes pour obtenir des mesures protectionnistes pour protéger leurs situations oligopolistiques et monopolistiques. Ces gens, je le dis avec force, n’ont rien avoir avec les libéraux, raison pour laquelle je ne les ai pas repris sur ma liste !