Immigration (1) : scénario théorique

Statue de la liberté (Crédits : benonrtherun, licence Creative Commons)

Les frontières des pays ne devraient pas être établies avec l’intention de maintenir dehors les étrangers comme cela se passe actuellement, mais bien avec comme fin de fixer les limites de l’aire où le gouvernement doit protéger les droits individuels.

Par Francisco Moreno

« Les promoteurs des restrictions à l’immigration doivent démontrer en quoi elles seraient moralement justifiées. » Bryan Caplan.

« Ce qui incite les gens à se mettre en mouvement et à traverser les frontières n’est pas l’identification avec une nation quelconque mais bien le prosaïque, mais plus intense, désir de gagner sa vie. » Jesús Mosterín.

Le professeur de philosophie de l’université du Colorado, Michael Huemer, se pose la question de savoir s’il existe un droit à immigrer ; pour ce faire, il narre l’histoire hypothétique du jeune affamé Starvin’ Marvin qui se trouve dans une situation de précarité. Peut-être quelqu’un lui a-t-il volé sa nourriture ou peut-être un désastre naturel a-t-il ruiné sa récolte. Le fait est que sa situation est très délicate. Heureusement, il a tracé un plan : il se dispose à voyager vers un marché fameux pour obtenir quelque chose à manger en échange de ses services. À un endroit précis du chemin choisi par Marvin apparaît sur la scène une autre personne armée appelée Sam (comme il a pas mal de neveux, on le surnommera l’Oncle Sam) qui l’observe et qui est vaguement conscient de tout ce qui a été dit précédemment. Pour un motif quelconque et sans que Marvin ait agressé quiconque, Sam l’interpelle et lui bloque le passage vers sa destination en faisant usage de la force. En conséquence de quoi, Starvin’ Marvin ne peut négocier pour sa nourriture et meurt d’inanition.

Si l’Oncle Sam n’avait pas bloqué de manière coercitive l’accès de Marvin au marché et ses multiples possibilités qu’il offre, ce dernier aurait probablement atteint son objectif et aurait même fini par travailler pour un des neveux ou nièces de Sam. Ce scénario suscite plusieurs questions. Que se passerait-il si Marvin était un terroriste ? Et si, au contraire, il était arrivé au lieu de destination sans trop de problèmes pour lui et pour les autres qui vivaient là avant lui ? Le marché peut-il soutenir encore plus de personnes nécessiteuses de l’extérieur en échange de leurs services ?

Statue de la liberté (Crédits : benonrtherun, licence Creative Commons)
Statue de la liberté (Crédits : benonrtherun, licence Creative Commons)

 

Mais la question la plus incommode que se pose (et nous pose) le philosophe américain est de savoir si Sam n’avait pas par hasard violé les droits de Marvin. La réponse est oui. Plus, on pourrait même affirmer qu’il l’a tué. Il ne s’agit pas du fait que Sam refuserait de lui venir en aide ou le laisserait simplement mourir sans lui porter assistance ; c’est beaucoup plus grave que cela : il paraît évident que Sam a activement participé à l’issue fatale. L’analogie de ce scénario avec ce qui se passe en réalité avec les politiques d’immigration du gouvernement des États-Unis et, par extension, des autres États des pays développés est claire.

Les restrictions migratoires sont des violations d’un droit prima facie ; de fait, cette violation se justifierait lors de circonstances déterminées très spéciales. Par exemple, elle serait complètement appropriée pour des situations de guerre ou pré-belliqueuses, qu’elles soient formellement déclarées ou non.

L’État qui interdit ou limite au-delà du raisonnable l’immigration initie l’usage de la force contre des personnes étrangères pacifiques qui veulent travailler et contre des nationaux qui désirent s’associer volontairement avec elles. Par conséquent, il viole les droits des deux parties. Le principe des droits individuels prohibe ce type de restrictions et tend vers une immigration plus ouverte ou flexible que l’actuelle.

L’économiste de l’université George Mason, Bryan Caplan, essaie, de son côté, d’aborder le phénomène de l’immigration avec un autre regard que l’habituel. Selon lui, les restrictions à l’immigration sont, de loin, la pire solution de toutes celles possibles. La dernière cartouche à laquelle il faudrait recourir vu ses conséquences iniques. Ses propositions sont d’intéressantes alternatives au déprimant statu quo des draconiennes politiques restrictives à l’immigration menées par les représentants des États modernes, c’est-à-dire, par les gouvernements et leurs agences administratives compétentes en la matière.

Selon cet économiste, si l’on pense de manière erronée et préjudiciable que l’arrivée d’immigrants peut sérieusement causer du tort aux travailleurs nationaux, au lieu de leur fermer la porte d’entrée sans plus, on pourrait leur exiger le paiement d’une taxe d’admission et ensuite employer ce revenu extraordinaire pour compenser les travailleurs nationaux les moins qualifiés. Si l’on croit que les immigrants imposent une charge excessive aux contribuables nationaux, on pourrait les exclure de tout bénéfice social payé par ces derniers jusqu’à ce qu’ils deviennent contributeurs nets. Si on est convaincu qu’ils représentent une menace certaine pour la culture du pays, on pourrait même exiger d’eux de réussir des tests culturels et idiomatiques en relation (pour autant, comme nous le rappelle Caplan, il faudrait s’assurer que n’importe quel national moyen pourrait passer ces mêmes épreuves sans problèmes). Si l’on craint que les immigrants pourraient induire de sérieuses externalités politiques, on pourrait leur permettre de vivre et de travailler parmi nous mais sans leur octroyer le droit de vote durant une période plus ou moins prolongée dans la société d’accueil.

N’importe quoi, y compris des mesures plus ou moins interventionnistes comme celles décrites ci-dessus, plutôt qu’empêcher préventivement et massivement l’entrée de personnes honnêtes qui n’agressent personne et sans antécédents criminels, qui veulent s’efforcer de travailler pacifiquement dans des sociétés prospères.

Si l’on prend vraiment au sérieux la présomption morale en faveur de la liberté de migration, nous devons finir par reconnaître que toute restriction pour migrer qui n’est pas suffisamment justifiée (aussi bien pour émigrer que pour immigrer) suppose de mettre en danger des millions de vies humaines de manière injuste, que ce soit en interdisant qu’ils fuient des scénarios menaçants pour leur intégrité ou projet de vie ou bien en leur refusant la faculté de s’aider eux-mêmes via des accords possibles avec des tiers nationaux du pays amphitryon désireux de les contracter volontairement.

Nous devons nous rappeler que, d’un point de vue libéral, les frontières des pays ne devraient pas être établies avec l’intention de maintenir dehors les étrangers comme cela se passe actuellement, mais bien avec comme fin de fixer les limites de l’aire où le gouvernement doit protéger les droits individuels.

Dans les prochains billets, je traiterai de la libéralisation des flux migratoires en suspens dans le monde (plus concrètement du droit à la mobilité internationale du travail), des forces qui les animent, des craintes infondées des nativistes de tous poils, des échecs récoltés par les politiques d’immigration pour être en général restrictives par conservatisme, pour ne pas admettre la réalité, pour militariser les frontières et créer un État policier à l’intérieur de celles-ci. De même, nous verrons comment à partir d’autres positions progressistes on défend des politiques erronées au nom du multiculturalisme portant préjudice à l’immigrant lui-même et minant les valeurs du pays d’accueil. Tout cela, sans tirer adéquatement profit de la bénédiction que supposerait d’un point de vue économique la flexibilité des barrières d’entrées avec l’arrivée conséquente de nombreux immigrants disposés à travailler et à étendre la nécessaire division du travail.

(À suivre)


Traduit de l’espagnol.

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