JO de Moscou (1980) : un geste pour l’histoire

Lors des Jeux Olympiques de 1980 à Moscou, le perchiste polonais Władysław Kozakiewicz est resté dans les mémoires pour avoir défié le public russe et le pouvoir soviétique oppresseur.

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JO de Moscou (1980) : un geste pour l’histoire

Publié le 12 février 2014
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Par Alexandre C.

wladyslaw_kozakiewicz

La dernière fois que la Russie a accueilli les Jeux Olympiques, c’est en 1980, à Moscou. Et déjà à l’époque, cet événement a engendré son lot de protestations envers le grand frère soviétique. Outre la problématique des droits de l’homme – bien connue depuis la parution du livre d’Alexandre Soljenitsyne, L’Archipel du Goulag – c’est l’engagement militaire en Afghanistan qui fait, cette fois, le plus débat en occident. La tergiversation ne dure pas bien longtemps puisque très vite les États-Unis annulent leur participation afin de dénoncer l’invasion soviétique. Dans la foulée, ce boycott s’étend à plusieurs pays, tels le Canada ou l’Allemagne de l’Ouest. En pleine guerre froide, la politique vient, une fois de plus, de reprendre le dessus sur le sport.

D’autres, cependant, n’ont pas le choix : il leur faut participer à cette grande manifestation sportive, malgré des réticences, le plus souvent, cachées. C’est, par exemple le cas de la Pologne, un des satellites de l’Union soviétique. Parmi la délégation du pays, figure Władysław Kozakiewicz, un perchiste de grand talent. Le Polonais est d’ailleurs en forme puisqu’il vient d’établir, quelques semaines plus tôt, un nouveau record du monde de la discipline avec un saut à 5,72 m1. De l’avis des observateurs, il est l’un des favoris pour la médaille d’or.

Pendant le concours, la menace la plus forte vient d’un homme, le Soviétique Konstantin Volkov. Le public du stade Loujniki est tout acquis à sa cause et l’encourage de toutes ses forces. À chacun de ses essais, Kozakiewicz doit faire face aux nombreux sifflets des spectateurs et à une franche hostilité des officiels, qui souhaitent, tous deux, la victoire de Volkov. Malgré cette adversité affichée, Kozakiewicz, réussit à prendre la tête du concours avec un saut à 5,65 m, à son premier essai. Le jeune Volkov, de son côté, semble plus en difficulté puisqu’il ne franchit cette même barre qu’à sa troisième et dernière tentative. La tension est alors à son comble. Celui qui franchira la prochaine hauteur pourrait bien être le nouveau champion olympique. Nullement impressionné par le public, le Polonais poursuit sur sa lancée et efface 5,70 m, encore à son premier essai. Parvenu à ses limites, Volkov tente lui aussi cette barre mais y échoue par deux fois. Il décide alors de faire l’impasse, pour conserver une ultime tentative à 5,75 m. À nouveau, Kozakiewicz est le plus fort. Volkov est battu et partagera la médaille d’argent avec un autre Polonais Tadeusz Ślusarski, le champion olympique sortant. Il vient de battre les Soviétiques chez eux.

Profitant de son nouveau statut et alors qu’il est le dernier athlète encore dans le concours, Kozakiewicz décide de s’attaquer au record du monde et demande alors une barre à 5,78m. Échouant une première fois, il réussit à la franchir au second essai2. Son exploit accompli, et alors qu’il vient à peine d’atterrir sur le matelas au pied du sautoir, il adresse au public moscovite un cinglant bras d’honneur, comme pour lui montrer que, même sans son soutien, il a triomphé de l’adversité. Il est le plus fort et il le fait savoir. Par ce geste, il défie aussi un pouvoir soviétique oppresseur et qui maintient son pays sous contrôle.

Les images de Kozakiewicz font le tour du monde, mais sont soigneusement censurées par les services d’informations d’URSS et de Pologne. Les officiels soviétiques protestent pourtant vigoureusement contre l’attitude de l’athlète et demandent au CIO – le Comité International Olympique – que sa médaille lui soit retirée. Elle sera classée sans suite3. La Pologne, de son côté, nie en bloc, arguant que son perchiste a été victime d’un spasme musculaire… Quatre ans plus tard, il fuira en Allemagne de l’Ouest.

D’une certaine manière, Kozakiewicz deviendra le symbole de la résistance naissante en Pologne4. Son courage – parce qu’il en fallait tant le risque encouru était grand – n’est d’ailleurs pas sans rappeler celui d’un Tommie Smith5, brandissant un poing ganté de noir, sur le podium du 200 m des Jeux de Mexico, douze années plus tôt, perpétuant ainsi une sorte de tradition. Un acte fort et subversif dans les deux cas, même si certains m’objecteront que celui du Polonais n’est peut-être pas aussi noble. Une question de point de vue. Je pense de mon côté qu’il ne manque pas de panache et a frappé les esprits de tous, tant et si bien qu’on s’en souvient encore aujourd’hui. Un geste pour l’histoire.


Sur le web.

  1. Ce record du monde fut battu dans la foulée par les Français Thierry Vigneron et Philippe Houvion (le fils de Maurice Houvion, connu pour avoir été l’entraîneur de Jean Galfione, champion olympique en 1996 à Atlanta). Au moment de la finale, le record est à 5,77 m.
  2. Il poussera son effort en tentant une barre à 5,82, sans succès.
  3. Kozakiewicz sera nommé athlète polonais de l’année 1980.
  4. On se rappelle qu’au même moment, Solidarność, le syndicat de Lech Wałęsa mène l’opposition face au gouvernement socialiste polonais.
  5. Immortalisé par le célèbre photographe Neil Leifer.
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  • Victor Kravchenko – « J’ai choisi la liberté ! » – la première fissure jusqu’à l’écroulement du parti communiste français, bien avant « Le livre noir du communisme ».
    Le 24 janvier 1949 s’ouvrait à Paris le premier procès contre le communisme.
    Victor Kravchenko C/ Les lettres françaises et surtout contre les biens – pensants de gauches parisiens (Germanopratins). Il a encore fallu attendre 25 ans et l’Archipel du Goulag pour entrevoir une lueur de réalisme. Quarante ans plus tard on pourra encore dire, sans rire « On ne savait pas ! »

    Extrait de mes notes… on savait bien avant l’Archipel
    Très belle image, la satisfaction est bien là !

    • On savait même bien avant 1949.
      Dès le début des années 20, des témoignages (de Russes fuyant le nouveau pouvoir comme d’observateurs étrangers) ne laissaient aucun doute sur la véritable nature du régime communiste.
      Et dès 1929, Hergé se montre bien plus réaliste sur ce qui se passe « au pays des Soviets » que l’immense majorité des intellectuels français. no comment !
      Tout de même, dans les années 30, Gide dès son retour de Moscou prend radicalement ses distances avec le communisme. Il est conspué par l’intelligentsia.
      Le manque de lucidité des intellectuels français a été (est toujours ?) consternant….

      • oui, depuis l’holodomor au moins, mais en 1949 c’est sur la place publique, personne ne pouvait échapper au battage médiatique qui plus est véhiculé par un Russe. En 1985 j’étais encore en relation avec des gens qui contestait le goulag. De toute manière avec l’affaire Bourdarel il est de jurisprudence des tribunaux français que les crimes communistes ne seront jamais condamnés.

        • « En 1985 j’étais encore en relation avec des gens qui contestait le goulag. »

          Aujourd’hui, ce serait plutôt : tout « ça » (sic), c’est de l’histoire ancienne.

          Je pense alors à cette boutade (du Canard Enchaîné ?), que j’avais lue dans le courant des années 1960, à propos de moments de notre propre histoire qu’il était inutile aborder, pour la raison suivante :
          « De nos jours, il n’y a plus grand monde qui aient connu Napoléon vivant ! »

          Sur la mémoire et l’histoire de l’Urss stalinienne :

          Nicolas Werth a éprouvé le besoin d’aller sur place et nous propose le récit de cette expédition en Sibérie orientale, dans son livre : « La route de la Kolyma », Belin, 2012.

          p . 46 – Oui, elles [les serveuses d’un restaurant] sont « d’ici » [Magadan], savent-elles ce qui s’est passé dans cette baie de Nagaiev ?
          – Quand ça ? Du temps du sovok ? […] Sovok – formule de dérision pour désigner l’Union soviétique, son mode de vie, la pénurie généralisée, ses habitants roulants en Jigouli et faisant la queue partout.
          […] Pour ces jeunes filles d’une vingtaine d’années, le sovok, c’est quelque chose de totalement abstrait et d’inconnu. Elles n’en ont aucun souvenir. Non, elles ne savent pas ce qui s’est passé ici, dans la baie de Nagaiev. Le goulag ? Elles n’en ont jamais entendu parler. « C’est un goupe de rock ? » Long silence. Abattement. Que faisons-nous ici ? [ s’interroge Nicolas Werth]

  • « Il goberont tout » avait dit Staline des Occidentaux avant que s’ouvrît le premier procès de Moscou.

    Quelques années plus tôt, les intellectuels en visite en Urss furent « baladés » par le régime, bien aidés dans leur aveuglement par les journalistes qui avaient de leur côté copieusement menti…
    On préférait ne pas savoir…

    À propos de Tommie Smith et de sa victoire en finale du 200 mètres des Jeux olympiques de Mexico en 1968.
    Je suggère cette lecture :
    Pierre-Louis Basse. — 19 secondes 83 centièmes, Stock, 2007.
    http://www.editions-stock.fr/19-secondes-83-centiemes-9782234060449

    P.S. : Vous pourrez aussi vous faire une idée de la profonde amitié qui s’était nouée entre les trois médaillés du 200 m des JO de Mexico, Tommie Smith (médaille d’or), Peter Norman (médaille d’argent) et John Carlos (médaille de bronze).
    Lisez plutôt :
    http://blogs.rue89.nouvelobs.com/yeti-voyageur/2012/07/29/jeux-olympiques-une-histoire-vraie-et-emouvante-228112

  • Certains journalistes sportifs affirment que ce geste était adressé à ses adversaires?

  • Les commentaires sont fermés.

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