Made in France, E2 : Bernard, handicapé par Pôle Emploi plus que par la vie

Pôle emploi (Crédits : René Le Honzec/Contrepoints.org, licence Creative Commons)

Tranches de vie ordinaires en République Démocratique (et Populaire) Française, imaginées mais pas dénuées de réalité – Épisode 2 : « Pôle Emploi met des bâtons dans les roues de Bernard, handicapé. »

Par h16 et Baptiste Créteur.

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Lorsqu’on est énarque et qu’on connaît les bonnes personnes, qu’on aime tendrement les administrations et l’argent du contribuable, on n’a pas vraiment de souci d’emploi. Un réseau relationnel, des copains de promos, de la connivence et des renvois d’ascenseur, ça n’a pas de prix. Pour tous les autres, il y a Pôle Emploi.

Et justement, dans les autres, il y a Bernard.

Bernard, handicapé, s’est récemment trouvé au chômage suite à la faillite de l’entreprise qui le salarie depuis des années. N’ayant jamais baissé les bras, même après l’accident qui le laissa paraplégique, il n’hésite pas une seconde à chercher un autre travail. Après tout, il accumule déjà 23 ans de vie active en fauteuil sur 36 au total, et comme tout s’est très bien passé de ce côté là, il n’y a aucune raison de laisser tomber. Et puis, Bernard est persuadé de pouvoir faire de ce changement une opportunité pour rebondir.

C’est tout naturellement que Bernard se rend donc dans l’antenne de Pôle Emploi la plus proche ; la rampe d’accès est vite grimpée et la plante verte qui bloque l’accès handicapé est prestement dégagée parce ce que ce n’est pas le genre de billevesées qui l’arrêteront, le Bernard. Arrivé devant la réceptionniste, il prend son ticket numéroté en souriant et d’un tour de roue expert, se positionne dans l’attente de son numéro avec les autres chercheurs d’emploi, en se demandant quelles autres ressemblances il trouvera entre une administration publique et cette poissonnerie où, justement, on doit prendre un ticket pour commander ses huîtres.

pole emploi handicapé

C’est la première fois qu’il vient à Pôle Emploi et Bernard n’a pas amené de lecture. L’attente risque d’être longuette, d’autant qu’on capte fort mal la 3G dans ce bâtiment des années 60 massivement ouvragé en béton armé et qui fait clairement cage de Faraday. Quant au Wifi, un papier collé de travers sur un mur au crépi laiteux indique qu’il a été désactivé suite aux migraines que les ondes provoquaient sur certains personnels de l’établissement à l’extrême électro-sensibilité. Bernard se tape donc calmement dix huit parties de Tetris.

Finalement, son numéro est appelé. Bernard se rend en deux vigoureux coups de bras auprès d’Aurélie, la conseillère qui lui a été désigné. En le voyant arriver, elle commence par saluer un courage que Bernard trouve pourtant normal. Elle lui explique alors que beaucoup, à sa place, ne cherchent pas réellement à travailler : le handicap sert parfois d’excuse à la paresse.

Cette introduction faite, Aurélie s’empresse de pianoter sur son clavier autrefois blanc crème pour accéder aux précieuses informations sur le dossier de Bernard. Ce qui ne doit durer que quelques secondes prend soudainement plus de temps. Les pianotages se font plus hésitants, la perplexité commence à se lire sur le visage de l’employée du Pôle Emploi. Avec lui, Bernard a apporté un nombre conséquent de documents qui lui avaient été demandés préalablement à l’entretien. La pile de ceux-ci a déjà été parcourue plusieurs fois par la conseillère, dont la gêne, visible, est croissante.

Dans un petit soupir, elle semble soudainement abdiquer, et, le regardant droit dans les yeux, lui sort :

Je crois que nous avons un problème. Je vais aller voir mon directeur.

LOL-emploi.gouv.frSapristi. Voilà qui enquiquine Bernard qui n’avait pas tout à fait prévu de passer une matinée entière dans les paperasseries. Et comme il a amené tous les documents qu’on lui a demandés, comme il a toujours bien payé ses cotisations, ses impôts et qu’il a toujours été là où on lui a dit d’aller en citoyen modèle qu’il s’efforce d’être, il s’agace un tantinet et intérieurement de ce nouveau délai. D’autant qu’on ne capte pas mieux la 3G dans ce petit bureau réduit aménagé.

Quel Cerfa illisible Bernard a-t-il bien pu oublier ? Quel questionnaire à la formulation alternative a-t-il bien pu remplir de travers ? A-t-il bien fait de ne pas cocher cette case sur le dépliant vert ? Ses 36 années de fiches de paie sont pourtant là, exact. Et les quatre types de justificatifs de domicile différents qui l’accompagnent doivent normalement faire l’affaire, saperlipopette !

Il attend dans l’angoisse, pendant quatre quarts d’heure qui semblent durer une heure.

L’attente s’explique : entre le débriefing du point d’avancement de la réunion de la veille et la pause café de 10h36, Aurélie n’a pas osé déranger Thierry, son directeur d’agence. Mais lorsqu’elle revient finalement, Bernard comprend tout de suite à sa mine que quelque chose ne tourne pas rond. L’explication tombe comme un couperet, sèche et définitive :

« Je suis désolée, mais je ne peux pas vous inscrire. »

Bernard est sous le choc. Interdit, il regarde la conseillère et tente de formuler l’évident « Pourquoi donc ? » qui a bien du mal à sortir tant l’incompréhension bouscule dans sa tête des douzaines de raisons possibles, cerfas gribouillés inclus. Aurélie abrège son mutisme en enchaînant :

« Vous êtes handicapé de catégorie 3. Je ne peux pas vous inscrire.
— Mais j’ai toujours travaillé, mon chef était content de moi, pourquoi ne pourrais-je pas chercher un nouvel emploi ?
— Je ne peux pas vous inscrire. Adressez-vous à la MDPH pour que votre pension soit revalorisée. »

Quoi ? Pardon ? Hein ? MDPH ? Pension ? Dans la tête de Bernard, ça continue à se bousculer rageusement, oscillant entre l’incompréhension totale, la colère, l’agacement de cette perte de temps devant ce qui est manifestement une erreur grotesque, et la surprise de se voir ainsi éconduit. Et puis zut à la fin, Bernard ne veut pas d’une pension, il veut travailler. Il rouspète.

Aurélie se tortille sur son siège, mâchouille ses lèvres, mais ne veut rien savoir. Avant de rendre à Bernard sa fiche d’inscription, elle y note cependant l’impossibilité de l’inscrire et la nécessité de s’adresser à la MDPH, la Maison Départementale des Personnes Handicapées en français complet.

Aussi abasourdi que dépité, Bernard se retrouve à peine quelques minutes plus tard, le papier en main et l’air complètement perdu, devant la porte qui débouche sur la rampe d’accès. Son esprit est plein de ces questions lancinantes qui se forment maintenant plus clairement dans son esprit jusqu’alors rendu confus par la colère, la surprise et l’incompréhension : pourquoi cet État-providence, qui est normalement censé protéger les plus fragiles, l’empêche aujourd’hui d’exercer une activité ? Pourquoi une conseillère Pôle Emploi l’oriente-t-elle subitement vers une pension ? Pourquoi est-il tout à coup trop handicapé pour ne plus pouvoir travailler alors que, jusqu’à présent, il a toujours exercé sans problème ? Mieux encore, cette administration qui lui fait maintenant des misères pour bénéficier d’un chômage parfaitement acquis lui réclamait, pas plus tard que le mois dernier et comme chaque année depuis son accident, cette ridicule attestation médicale prouvant qu’il était toujours aussi handicapé pour que son employeur puisse bénéficier des aménagements salariaux correspondants, des fois qu’il aurait subitement recouvré l’usage de ses jambes … C’est quoi, ce revirement débile ?

chomeoIl s’avance mais la porte refuse de s’ouvrir. Plusieurs passages devant le détecteur n’y changent rien. La réceptionniste, levant un œil distrait de son Closer dont la couverture semble consacrée à des casques de scooters, finit par remarquer le petit ballet de Bernard devant la porte, et se décide d’aller l’aider ; elle arrive en trottinant et passe une main devant le détecteur qui, enfin, déclenche l’ouverture. Elle regarde Bernard avec un air aimable et explique :

« Avec le fauteuil, vous êtes trop petit pour le détecteur.
— Le détecteur de la porte donnant sur la rampe d’accès pour handicapés ?
— Oui, voilà. »

Dehors, la porte refermée, Bernard pousse un long soupir. Pour la première fois de sa vie, il sent confusément ses forces l’abandonner. Ce sentiment est étonnant, désagréable, mais semble irrésistible. Il sent qu’il va devoir baisser les bras.

Son plus gros handicap n’est pas son fauteuil.

Cette histoire est loin d’être totalement imaginaire. Si elle vous rappelle quelque chose, n’hésitez pas à en faire part dans les commentaires ci-dessous !