Concurrence déloyale : Canal+ contre BeIN Sports

Canal+ utilise tous les moyens à sa disposition contre BeIN Sports pour conserver ses abonnés.

Par Alexandre C.

Sports médias

Canal+ et le football, c’est une histoire ancienne. La chaîne cryptée, possède en effet les droits de diffusion pour la diffusion des matches de Ligue 1 du championnat de France de football depuis pas mal d’années. Elle fut aussi propriétaire du club du Paris Saint-Germain entre 1991 et 2006, connaissant tantôt la gloire, tantôt la désillusion, sans pour autant en faire un club de football capable de rivaliser avec les meilleures structures européennes1.

On se rappelle qu’il y a une dizaine d’années, Canal+ était opposée au groupe TPS – Télévision par Satellite – pour l’obtention de ces droits. Cette société, fondée par une association entre M6, TF1 ou encore France Télévisions essaya par tous les moyens de mettre fin à l’hégémonie de Canal+ pour la diffusion des matches de Ligue 1. En décembre 2004, au moment d’un nouvel appel d’offre, TPS proposa presque 400 millions d’euros par an pour avoir l’exclusivité2. Défié, le groupe Canal mettra 600 millions d’euros sur la table pour contrer cette offre et conserver la diffusion de l’élite du football français. À cette époque, les analystes pensaient que cette opération pourrait affaiblir le groupe. En effet, Canal avait littéralement cassé sa tirelire puisque cette somme représentait près de 50% de son chiffre d’affaires3. Une véritable fortune.

Quelques mois plus tard, la hache de guerre fut définitivement enterrée entre les deux groupes de télévision : TPS par Canal+. Dès lors, le groupe ne fut plus vraiment inquiété en l’absence totale de concurrence de taille. Enfin, jusqu’à la récente offensive de BeIN Sports sur le secteur : ce bouquet de chaînes offre une diffusion de sports plus complète que Canal+ notamment en ce qui concerne les championnats étrangers.

Pour ceux qui ne connaîtraient pas cette chaîne, BeIN Sports est une filiale du groupe qatari Al Jazeera. Oui ce même Qatar qui a racheté en 2011 le club de football du Paris Saint-Germain. Et c’est ce point qui contrarie le groupe français : selon Canal+, si d’aventures, BeIN Sports essayait de décrocher les droits de diffusion de la Ligue 1, il y aurait conflit d’intérêts, sous entendant ainsi que les deux entités – Al Jazeera et Qatar Investment Authority – seraient intimement liées l’une à l’autre. Un lien que nie bien évidemment les Qataris. La seule solution, selon Canal+, serait que les Qataris revendent le club parisien pour pouvoir prétendre à l’achat des droits télévisuels.

Et là débute la mauvaise foi de la chaîne privée française. En effet, du temps où elle était propriétaire du PSG, Canal+ pouvait déjà prétendre à l’acquisition des droits de diffusion des matches du championnat de France de football. Dans ce cas – et si jamais un lien est découvert entre les deux structures qataries – pourquoi BeIN Sports ne pourrait pas faire la même chose ? Y aurait-il « deux poids, deux mesures » ?

L’attaque du groupe Canal ne s’arrête pas là puisque le groupe a envoyé une note écrite au gouvernement pour réclamer un décret interdisant à tout propriétaire de club de prétendre à l’achat des droits de diffusion des matches4. Encore une preuve, s’il en est besoin, qu’une position monopolistique, quand elle est attaquée, cherche le renfort des autorités et de la loi afin de protéger sa position. Cette manœuvre a d’ailleurs été dénoncée par le président de la Ligue de Football Professionnel, Frédéric Thiriez : « Il s’agit évidemment d’une nouvelle tentative de Canal+ destinée à étouffer la concurrence et faire ainsi baisser le montant des droits »5. En effet, en tant que seul diffuseur, Canal+ n’a plus à réitérer de surenchère comme à l’époque de son bras de fer avec TPS : la chaîne peut donc pratiquer le prix qu’elle veut, ce qui ne jouerait pas en la faveur des clubs pour qui les droits de diffusion sont une importante source de revenus. Dans une telle situation, les clubs ne pourraient plus prétendre attirer de grandes stars du ballon rond, ce qu’ils ont déjà des difficultés à faire6. L’intérêt qui pousse aujourd’hui les gens à s’abonner disparaîtrait alors. Et cela Canal+ l’a bien compris.

En attendant le prochain appel d’offre pour la période 2016-2020 qui doit avoir lieu l’année prochaine, nul doute que Canal+ utilisera tous les moyens à sa disposition pour conserver ses abonnés. Réponse dans les prochains mois.

Mercredi dernier, les velléités de Canal+ à l’encontre de BeIN Sports pour la diffusion de certains sports a connu une nouvelle péripétie. La Ligue Nationale de Rugby (LNR) a récemment lancé un appel d’offres pour la diffusion des matches du Top 14, le championnat qui regroupe les meilleurs clubs français de rugby.

En effet fin décembre, Canal+ avait décidé d’attaquer en justice la LNR arguant que cette dernière ne jouait pas franc jeu avec la chaîne cryptée7. Alors que l’attribution des droits de diffusion du championnat pour la période 2014-2018 devait être connue le 13 janvier 2014, la LNR a décidé, en réponse à l’assignation de Canal+, de suspendre mercredi dernier l’appel d’offres8. Pour le comité de la Ligue Nationale, cette action en justice est sans fondement. Les modalités d’un nouvel appel d’offres devrait être publiées prochainement par la LNR.

Prenant connaissance de cette affaire, le directeur général de la chaîne qatarie – qui cherche à récupérer les droits de diffusion de la Ligue 1 de football – a réagi sévèrement hier, mettant directement en cause Canal+, qui, selon lui, ne veut que protéger « sa position monopolistique », faisant ainsi écho aux propos de Frédéric Thiriez, le président de la LFP. Compte tenu des méthodes employées par la chaîne française, BeIN Sports n’hésitera pas à aller devant « les autorités françaises de la concurrence pour demander que les conditions d’une juste compétition soient respectées » 9.


Sur le web.

  1. Que les fans du club me pardonnent.
  2. La Ligue de Football Professionnel (LFP), dirigée par Frédéric Thiriez, exigeait un ticket d’entrée de 435 millions d’euros. TPS ne put proposer à l’époque que 385 millions.
  3. Le chiffre d’affaires était à l’époque de 1,5 milliards d’euros.
  4. La note a été rendue publique par le journal Les Échos et est disponible à ce lien.
  5. Les propos de M. Thiriez ont été rapportés par BFMTV à ce lien.
  6. Et encore la France est bien loin de certains clubs européens.
  7. L’article, publié dans le journal L’Équipe le 20 décembre 2013, est à consulter ici.
  8. L’article, publié dans le journal L’Équipe le 10 et 11 janvier 2014, est à consulter ici.
  9. Propos publiés initialement par le journal Le Figaro et rapportés par le quotidien L’Équipe. Ils sont disponibles à ce lien.