Abolition de la peine de mort et démocratie en Tunisie

Tunisie : la classe politique doit trancher la question de la peine de mort.

Par Farhat Othman

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L’abolition de la peine de mort est un marqueur éminent de la démocratie nouvelle en Tunisie. C’est une question stratégique urgente qu’il ne faut point négliger. Elle est de celles qui agissent efficacement et en profondeur sur l’inconscient humain en y éliminant freins et blocages. Or, on sait à quel point l’inconscient, quand il est gouverné par de fausses conceptions, nous fait mal agir.

1. D’abord, eu égard à la fausse conception que l’islam serait contre l’abolition ; et nous avons démontré dans nombre d’articles sur Nawaat1 et ailleurs, dont un en arabe sur mon blog Tunisie Nouvelle république2. Abolir la peine de mort permettra assurément de faire évoluer les consciences, faisant surtout sauter le blocage psychologique actuel chez les islamistes et qui contrecarre leur adhésion franche et totale aux valeurs de la démocratie.

2. Ensuite, dire que la société tunisienne n’y serait pas préparée et qu’il ne faut pas la bousculer est à la fois une erreur et un mensonge pour justifier une démission à la fois politique et éthique. En effet, notre société n’est point conformiste, sinon en apparence, et juste dans la tête de certains de ses politiciens qui se prennent pour être son élite. C’est l’ouverture qui marque l’esprit du Tunisien, surtout lorsqu’il peut en tirer une fierté légitime. Et ce sera le cas avec l’abolition de la peine de mort, la Tunisie devenant le premier pays abolitionniste dans le monde arabe et musulman. Déjà, juste cette perspective est suffisante pour le Tunisien pour être pour l’abolition. De plus, il suffit à ses politiciens de lui expliquer les tenants et les aboutissants de la cause de l’abolition pour y adhérer sans réserve; n’est-ce pas la mission du politicien de faire évoluer sa société ? Faut-il qu’il soit déjà convaincu par la nécessité et l’utilité de l’abolition ! Surtout qu’il est bien connu que ses concitoyens sont tolérants par nature et très réceptifs au raisonnement et à la logique.

3. Par ailleurs, l’abolition n’est pas nécessairement une cause relevant exclusivement de la pensée dite de gauche. Elle peut même servir la cause de la religion en transformant les honteux couloirs de la mort en des aires de spiritualité permettant aux condamnés à mort, dont la peine serait alors la prison à perpétuité, d’éprouver le remords, de se refaire une nouvelle conscience grâce à la noblesse des valeurs spirituelles de l’islam. Il faut à ce niveau rappeler pour les tenants de la loi du talion et de l’instinct de vengeance que le pire châtiment pour le plus odieux des criminels n’est pas de le mettre à mort, mais de l’amener à éprouver le remords et d’en souffrir. Aussi, le mettre à mort, c’est en quelque sorte avoir pitié de lui, alors que le remords jusqu’à la fin de sa vie peut être la plus atroce des tortures quand la conscience est éveillée. Ce à quoi pourrait aider la spiritualité de notre religion.

4. De plus, la Tunisie a déjà fait un bout de chemin pour la cause abolitionniste en rejoignant les États appelant à la mise en place d’un moratoire sur la peine de mort en vue de son abolition universelle sur la base du texte présenté par la France et 90 pays, adopté par la résolution de la 3e commission de l’Assemblée générale des Nations unies le 19 novembre 2012. Il ne s’agit donc pour notre pays que de transformer cet essai dans sa future constitution. À cet égard, signalons que cheikh Ghannouchi, dans un entretien récent au site Rue 89 a déclaré qu’il espérait pour la Tunisie le modèle scandinave3. Aussi doit-on lui signaler que les pays nordiques ont tous aboli la peine de mort, et que donc opter pour ce modèle impose de commencer à être abolitionniste aussi en Tunisie comme ces pays. Certes, M. Ghannouchi vise davantage dans ses propos la symbiose réussie en Scandinavie entre la démocratie et la justice sociale. Toutefois, un modèle est un tout et prétendre le faire réussir en Tunisie commande que la mentalité y change devenant véritablement démocratique. Or, c’est bien l’une des règles premières d’une démocratie réelle que d’accepter qu’un criminel, méritant objectivement la mort pour un forfait atroce, y échappe par principe, au nom de son droit à s’amender pour réparer sa forfaiture ; et que sa victime se sente en devoir de lui reconnaître ce droit et de se faire violence en lui pardonnant son forfait, au lieu de vouloir s’en venger, pour lui souhaiter la rédemption. C’est aussi la preuve d’une religiosité sincère et d’un islam authentique, la loi du talion ne résumant point la conception islamique de la mise à mort qui y reste un droit exclusivement divin ; sauf à vouloir faire dieu de l’homme, ce qu’un vrai musulman ne peut se permettre !

5. Enfin, pour ceux qui croient malin de citer les États américains non abolitionnistes pour réfuter le lien que nous venons d’établir, nous nous limitons à leur rétorquer que la démocratie que nous souhaitons pour notre pays est une démocratie nouvelle, revitalisée, enracinée dans nos traditions, s’inspirant de nos valeurs arabes musulmanes et non la copie d’un modèle étranger dans ce qu’il a de moins bon. D’ailleurs, venant généralement d’islamistes qui n’hésitent pas à vouer aux gémonies les Américains, pareille réaction est assez révélatrice d’une duplicité avérée. C’est pourquoi il est urgent que nos gouvernants abandonnent leur langue de bois et alignent leurs actes sur des paroles concrètes. Aujourd’hui, ils ont l’occasion rêvée pour démontrer leur sincérité en matière d’adhésion à la démocratie en proposant un amendement au texte actuel du projet de la constitution abolissant la peine de mort en Tunisie et en le votant sans aucune hésitation. Et qu’on se le dise : tout aussi que de cause abolitionniste, il s’agit pour le parti Nahdha de démontrer la véracité de son credo démocratique. Rien de moins ni rien de plus !


Article original publié chez Nawaat (sous licence CC by-nc-sa).