Cromwell, Staline, et le danger des comparaisons historiques

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La comparaison de Cromwell et Staline par Vladimir Poutine est trop absurde pour mériter une controverse.

Par Daniel Hannan, depuis Oxford, Royaume-Uni.

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« Vous avez laissé les Niveleurs en vie ? À quoi pensiez-vous ? »

 

Les guerres de Cromwell en Irlande tuèrent des dizaines de milliers de personnes, et en envoyèrent des dizaines de milliers d’autres enchaînées de l’autre côté de l’Atlantique. Staline tua au moins 20 millions de personnes (sans compter les 20 millions de soldats et civils soviétiques morts pendant la Seconde Guerre Mondiale), et en fit déporter 14 millions de plus dans les camps de travail de Sibérie et d’Asie Centrale.

Cromwell fut porté par les événements, et par le caractère incertain de Charles Ier, vers une issue qu’il n’avait jamais cherchée, ni attendue : le régicide et la mise en place d’une république qui termina en dictature militaire. Staline était un sociopathe qui ordonna le massacre de ses amis proches et de sa famille aussi froidement qu’il ordonnait la liquidation des Koulaks.

Cromwell autorisa une ébullition intellectuelle, dans laquelle toutes sortes d’idées, de la fin de la censure au suffrage universel, du pluralisme religieux à l’égalité entre les sexes, furent mises en avant par les pamphlétaires et les radicaux. Staline massacra la liberté de pensée.

La comparaison des deux hommes par Vladimir Poutine est trop absurde pour mériter une controverse, en dehors du fait qu’elle a été répétée par une improbable coalition de conservateurs anglais, nostalgiques de l’URSS et nationalistes irlandais.

Les comparaisons sont toujours bizarres, bien sûr, tout spécialement quand leurs sujets sont séparés par le temps et la distance. Quand vous écrivez « X était pire que Y », vous pouvez être certains qu’un certain nombre liront « Y n’était pas vraiment si mauvais ». Même comparer Staline à Hitler (une comparaison bien plus aisée, étant donné leur proximité chronologique, idéologique, méthodologique et psychologique) risque de lever des accusations de « banalisation ou relativisation de l’Holocauste », comme Denis MacShane l’a dit.

Pour être tout à fait clair, je ne veux pas que l’on oublie les méfaits de Cromwell. Si j’aurais joyeusement soutenu la cause des parlementaires en 1640, les idéaux de cette cause furent oubliés lorsque les Îles britanniques tombèrent sous la loi autoritaire des défenseurs et milices d’Oliver. Mes sympathies, mes lecteurs réguliers le savent, vont aux Niveleurs, et pas à l’homme qui ordonna leur séparation. Comme vous pouvez le deviner avec mon nom, j’ai nombre d’ancêtres irlandais.

Mais gardons la mesure des choses, pour l’amour de Dieu. Le règne de Staline doit être reconnu, en termes algébrique, comme l’un des plus meurtriers dans l’histoire sanguinaire de l’espèce : beaucoup d’historiens disent aujourd’hui que le chiffre de 20 millions de morts est bien trop bas. Seul le Président Mao est en compétition avec le vieux monstre pour cet affreux record. Les faux procès, les nettoyages ethniques et les Goulags de Staline étaient une présence constante et terrifiante pour son peuple effrayé.

Alors que la loi de Cromwell était dictatoriale, elle ne se fondait pas sur l’horreur systématique. Quand il retourna, accompagné d’un groupe de chevaux, dans la ville où il avait passé son enfance, il rencontra le curé local qui l’avait sauvé de la noyade pendant son enfance, en le sortant d’un ruisseau. Il rappela l’incident au vieux prêtre. « Oui », répondit vaillamment le ministre du culte royaliste, « et je vous y aurais remis plutôt que de vous voir venir ici armé contre votre peuple ». Vous ne pouvez pas imaginer quelqu’un parler comme ça à l’Oncle Jo, n’est-ce-pas ?

Une lettre nous est parvenue des années 1650, écrite par l’un des proches d’Oliver. Pourquoi, ce cousin demandait, le Lord Protecteur insiste-t-il sur le nom « Cromwell », qui fut faussement usurpé par un ancêtre ambitieux ? Ses actions en tant que Lord Protecteur faisaient à Cromwell une mauvaise réputation, disait l’écuyer mécontent, et il aurait été son obligé si le vieux cavalier avait adopté le nom qui était réellement le sien : Williams. Maintenant, essayez seulement de vous imaginer un quelconque Djougachvili écrivant les mêmes mots au Secrétaire Général du Parti Communiste pour voir combien le parallèle de Poutine est absurde.

L’invasion de l’Irlande par Cromwell était un sale travail, ce n’est pas une question. La Guerre Civile anglaise fut relativement contenue. Il y eut peu de victimes, de nombreux comtés furent à peine touchés, et la pire chose à craindre pour la plupart des gens, lorsque l’autre côté prenait la ville, était la prison. Son prolongement irlandais était plus vicieux, car plus sectaire. Un nom provoque la colère encore trois siècles et demi plus tard : Drogheda, dont la chute en 1649 fut suivie par un bain de sang généralisé, durant lequel les civils furent tués côte à côte avec les soldats anglais et irlandais qui avaient tenu la ville au nom du Roi.

Les historiens débattent quant à l’étendue du massacre. Tom Reilly, lui-même habitant de Drogheda, affirme qu’il n’y a pas eu de morts civils, et que Cromwell a agi selon les lois de la guerre, qui à l’époque était universellement comprises comme l’absence de quartier pour une garnison qui refuserait de se rendre. Cependant, le consensus est que les civils furent délibérément assassinés, et qu’au moins quelques défenseurs furent exécutés plus tard en prison.

Ce qui est frappant, cependant, est que Drogheda choqua les gens honnêtes en Angleterre, Écosse et Irlande, alors que c’était commun par rapport aux standards européens de l’époque. Pendant la Guerre de Trente Ans, qui s’était achevée l’année précédente, 1500 villes et 18000 villages furent complétement rasés. Les terres allemandes et tchèques perdirent peut-être un tiers de leurs habitants, voire plus dans les zones de guerre les plus intenses. La moitié des habitants du Brandebourg périrent et trois quarts de ceux du Wurtemberg. Ces nombres sont réellement, en termes de proportions, stalinesques.

Ce que le parallèle du Président Poutine montre vraiment est le fossé entre les attentes britanniques et les attentes russes. Drogheda a choqué, et il le fait encore, les sensibilités anglo-saxonnes, mais serait passé inaperçu au milieu des massacres de la Moscovie des Tsars. Même trois cents ans plus tard, la plupart des Russes auraient joyeusement échangé leur système de gouvernement pour celui de Cromwell.

Ce parallèle nous montre que notre génération est plus touchée par le comportement de soldats anglophones au XVIIème siècle que par le comportement autrement plus monstrueux de la Tcheka de Staline et des escadrons de la mort encore dans la mémoire des hommes. Nous nous considérons tenus à des normes plus élevées. Et le Président Poutine nous renvoie le compliment.


Sur le web. Traduction : Bézoukhov/Contrepoints.