Pour en finir avec les inégalités

Comment répondre à la question lancinante de l’inégalité sans tomber dans l’égalitarisme mécanique de la gauche ou l’égalitarisme béat de la droite ?

Par Guy Sorman.

inégalitésLa justice sociale n’est pas de ce monde mais les peuples la réclament. À en juger par les élections récentes dans des pays aussi divers que l’Allemagne, le Chili et la Corée, cette exigence de justice et d’égalité l’emporte actuellement sur celle de la croissance. Angela Merkel a fait campagne sur le thème de l’égalité sociale et pour gouverner s’est alliée aux sociaux-démocrates qui ont obtenu l’instauration d’un salaire minimum national. Quoique de droite, la Présidente coréenne, Park Geun-hye, surenchérit dans l’égalitarisme et diabolise les grandes entreprises, moteurs du succès économique de son pays. Au Chili, Michelle Bachelet vient d’être réélue sur des promesses d’inspiration socialiste, tournant le dos à vingt-cinq ans de dynamisme libéral. Rappelons enfin la diatribe récente du Pape François, évoquée dans ces pages le 10 décembre, contre l’économie de marché qui n’engendrerait que l’injustice.

Ces événements dessinent un air du temps qui ne relève pas que de l’idéologie : il est avéré que, même dans les phases de croissance, depuis trente ans, les inégalités de revenus s’accroissent dans toutes les économies de marché. Les salaires de la classe moyenne stagnent, tandis que les revenus des plus riches atteignent des sommets. À cette différenciation croissante des revenus, on envisagera deux explications majeures : la qualification technique et scientifique des plus diplômés leur garantit une surprime sur le marché de l’emploi tandis que ceux qui travaillent sur le marché mondial gagnent des sommes à l’échelle de ce marché, sans commune mesure avec ceux qui restent confinés dans des frontières locales ou nationales.

Mais, expliquer ne satisfait pas les exigences populaires. Que pourrait-on proposer, comme discours électoral ou pratique politique, qui rendraient les écarts de revenus plus acceptables, sans briser le dynamisme du marché, seul garant de la croissance ? À gauche, de tradition, l’égalitarisme passe par le salaire minimum en bas et, en haut, par la confiscation des revenus.

Mais cette mécanique égalitaire produit en réalité plus d’effets pervers que de justice sociale : le salaire minimum légal, s’il dépasse les salaires effectifs, exclut du marché du travail les moins qualifiés. C’est le cas de la France où il a été montré que toute augmentation du salaire minimum accroissait le chômage des jeunes non qualifiés. Aux États-Unis, à l’inverse, l’absence de salaire minimum fédéral accélère le retour au travail en fin de crise économique : pour l’instant, car le Président Obama fait campagne pour un salaire minimum fédéral. Quant à l’impôt progressif sur le revenu ou sur le capital, il produit partout la fuite des capitaux et des entrepreneurs.

À droite, la réponse à la question lancinante de l’inégalité est, d’ordinaire, une amélioration des qualifications scolaires. Mais celle-ci est plus facile à invoquer qu’à organiser et de toute manière, les effets en sont lents. Les plus classiques s’en tiennent au laisser-faire : le marché crée de la richesse et la redistribue, mais voici qui est devenu relativement inexact.

On souhaitera donc que la gauche renonce à l’égalitarisme mécanique et la droite à l’égalitarisme béat pour que les uns et les autres proposent une réponse neuve à une situation inédite. C’est possible. Dans la panoplie des économistes, un instrument au moins n’a jamais été utilisé, peut-être parce qu’il n’est ni de droite ni de gauche: l’impôt négatif sur le revenu, aussi appelé revenu minimum universel. Selon le modèle initial tel qu’il fut proposé par Milton Friedman, il y a 50 ans, tout citoyen ou résident légal devrait payer un impôt sur le revenu à partir d’un certain seuil correspondant à une vie décente, et en-dessous du seuil, il serait payé de manière à remonter jusqu’à ce seuil.

Ce revenu minimum par l’État remplacerait toutes les aides et subventions, chacun étant considéré comme capable d’utiliser de manière responsable ce qui lui est garanti. Le revenu minimum  universel est un choix éthique – les citoyens sont responsables et pas dépendants – et économique – l’État n’interfère pas avec le marché. Le revenu minimum universel est une solution de rechange aux États-providence essoufflés et une réponse à la question de l’inégalité. Seule manque l’audace politique pour le soumettre aux suffrages.


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