Les suites de la fin de l’histoire

imgscan contrepoints 2013-2481 fin de l'histoire

imgscan contrepoints 2013-2481 fin de l'histoireL’Histoire est aujourd’hui morte ; faite de conflits et de luttes, elle a cessé de vivre en même temps que les grandes idéologies. On ne croit plus dans les idées. L’idée même qu’il soit possible d’en avoir et ne pas être prêt à en changer ou faire de concessions à leur égard est de plus en plus choquante : comment, après avoir vu s’effondrer le communisme et les effets délétères de l’ultra-libéralisme débridé, pourrait-on encore croire en quoi que ce soit ?

Sur tous les plans, les idées ont perdu la bataille. Communisme et libéralisme détruisent l’environnement et ne respectent pas l’humain ; ce sont deux extrêmes, l’un terriblement efficace et l’autre magnifiquement impraticable.

Ce point de vue répandu néglige totalement les différences entre ces idées, qui reposent sur des principes fondamentalement opposés et n’abordent pas le réel de la même façon. Pour un libéral, l’individu existe au même titre que le réel et il faut le laisser faire tant qu’il respecte les droits d’autrui ; pour un collectiviste, les deux sont solubles dans une société idéale qu’il faut faire advenir.

Les ennemis de toute idée politique mettent en avant les défauts qu’ils perçoivent et les risques dans tout changement ; mais ils oublient souvent de mesurer les défauts et les risques du statu quo. Ils acceptent sans discuter les règles du présent, les frontières d’aujourd’hui, comme si elles étaient exemptes de tout principe. Les grandes idéologies sont mortes, l’idéologie du jour est la seule plausible : la social-démocratie triomphe, au point que l’apporter à un peuple soit un motif de déclaration de guerre.

L’ennemi n’est d’ailleurs pas idéologique ; on combat d’abord les terroristes, on combat les exactions des intégristes et l’instabilité qu’ils génèrent. L’ennemi est celui qui trouble la quiétude intellectuelle dans laquelle on vit.

Sur le plan intérieur, les luttes sont d’apparence ; il est de bon ton d’être un peu trop à gauche, de mauvais goût d’être un peu trop à droite, et un discours enflammé sur les droits des minorités et la nécessité de réduire les inégalités marche toujours. Contre le racisme, pour l’égalité salariale.

De fait, il n’existe plus réellement de modèle alternatif ; quand l’économie est en crise, on ne peut qu’appliquer plus intensément les mêmes recettes, éventuellement modifier à la marge la façon dont on atteint les objectifs, mais les objectifs ne sont jamais réellement critiqués, pas plus que les principes qui régissent l’action politique.

S’il est une chose que les hommes politiques ont du mal à énoncer et surtout à prioriser, ce sont les valeurs ; faut-il plus lutter pour l’égalité des chances ou contre le racisme ? Est-il plus important d’inverser la courbe du chômage ou d’assurer un service public de qualité ?

Le flou se fait parfois contradiction ; pour assurer l’avenir, il faut réduire le déficit public donc la dépense, mais c’est en dépensant qu’on pourra relancer la croissance aujourd’hui pour préparer demain. Incapables de se décider, les hommes politiques naviguent à vue avec une vision biaisée ; leur action se fonde sur de mauvais indicateurs comme le PIB, incapable d’évaluer la valeur de la dépense publique qui en compose pourtant plus de la moitié.

Et les citoyens sont perdus. Leur quotidien est de moins en moins agréable, leurs perspectives s’assombrissent, mais ils refusent d’envisager le changement ; ils sont dans l’attente de solutions qui changeront tout sans rien changer. D’une rupture dans la continuité, nous sommes passés à un changement maintenant dont la portée et le sens n’ont jamais vraiment été définis ; on a voté pour un changement de président, pour remplacer les paillettes par de la poudre aux yeux.

Et ils sont incapables d’imaginer leur vie en dehors de l’État, rassurés par des sondages qui confortent leur opinion. Plus personne ne croit en François Hollande, nous sommes tous d’accord, tout va bien.

Pendant ce temps, l’administration met en place les conditions de sa survie ; la surveillance des citoyens avance, leur marge de manœuvre se réduit, leur éducation aux valeurs républicaines (i.e., leur éducation à la foi dans la social-démocratie comme fin en soi et fin de l’histoire) est de mieux en mieux assurée par un système éducatif de moins en moins performant qui ne leur donne ni les moyens ni l’envie d’apprendre par eux-mêmes.

Tout le monde est donc d’accord : on peut aider, récompenser ou punir ; on peut demander plus d’efforts aux uns et redistribuer plus équitablement avec les autres ; mais jamais au grand jamais on n’envisage de laisser tranquille, et beaucoup ont peur d’être laissés seuls. Mince alors, sans État, qui construirait des routes et protègerait les plus démunis, qui dissuaderait les fumeurs de fumer et les employeurs d’employer ?

L’émotion domine. Hourra, les homosexuels peuvent se marier ! Ou bouh, les homosexuels peuvent se marier ! Bouh, les racistes ! Faisons tous front contre le Front National, pleurons tous la mort de nos idoles, rassemblons-nous autour d’une équipe victorieuse quand on ne déplore pas ses médiocres performances.

Nous vivons dans un intermédiaire entre 1984 et Le Meilleur des Mondes ; la bien-pensance censure le langage, la loi aussi, alors que le divertissement fait diversion et occulte le pillage organisé par ceux à qui on donne encore le nom d’élites.

Il existe pourtant bien une alternative viable. Ce n’est pas le communisme, dont certains tentent de faire croire qu’on ne l’a pas assez bien essayé ; c’est le libéralisme, dont tous sont convaincus qu’on l’a trop essayé.

Non, la crise des subprimes n’est pas la conséquence de la dérégulation financière mais au contraire d’une intervention étatique visant à relancer l’économie en permettant aux plus démunis d’accéder à la propriété et en obligeant les banques et les contribuables à prendre part à ce grand mouvement d’accession à la propriété.

Non, le chômage n’est pas la conséquence d’un nivellement par le bas mais d’un détournement des ressources vers des activités improductives.

Non, la liberté n’est pas la loi du plus fort ; elle n’est pas loi. Elle est le droit pour chacun de devenir meilleur et d’être récompensé pour cela.

Mais finalement, l’acceptation du statu quo n’est pas si déraisonnable ; la réforme est désormais impossible et nous ne pourrons plus éviter la catastrophe qui vient alors que la bulle dans laquelle nous vivons ne cesse d’enfler. Les arbres ne montent pas jusqu’au ciel ; celui sur lequel nous sommes perchés ne monte même plus.

Le seul espoir qui reste, c’est que la chute provoquera un sursaut et que les esprits se réveilleront aux idées, et que la leçon, cette fois, sera retenue : mieux vaut accepter que certains n’usent pas avec responsabilité de leur liberté qu’ôter à tous leur liberté ; mieux vaut laisser les citoyens poursuivre des buts qu’on désapprouve que leur imposer des buts qui ne sont pas les leurs.

Il n’y a rien d’autre à faire que regarder, de près ou de loin, la chute, et la préparer ; s’y préparer, et y préparer les esprits.

En annonçant la crise qui vient, on prend certes le risque de ne jamais la voir survenir ; au pire, rejetez la faute sur l’auteur, qui s’en accommodera volontiers. Mais on évite aussi que son interprétation soit ensuite récupérée, comme sont récupérés par les collectivistes les échecs du collectivisme pour être attribués au libéralisme.

Ce pays est foutu, et cela n’a rien de réjouissant ; évitons qu’il ne s’en relève jamais. À défaut d’en jouir aujourd’hui, préparons la liberté de demain.