La Suède et le chèque éducation

Une salle de classe dans une école (Crédits : Conseil Général du Val-de-Marne, licence CC-BY-NC-ND 2.0), via Flickr.

L’école suédoise est passée en moins d’une décennie d’une gestion parmi les plus centralisée et bureaucratisée du monde à une gestion reposant sur le libre choix des parents, plus libérale qu’aucun autre système au monde.

Un article de la Fondation pour l’école.

Classe école Credit Conseil Général du Val-de-Marne (Creative Commons)
Classe école Credit Conseil Général du Val-de-Marne (Creative Commons)

 

Les Suédois sont fiers de leur système scolaire car il est très performant académiquement, si l’on en croit les classements internationaux, tout en étant très social : les différences de revenus y ont un bien plus faible impact sur les résultats académiques qu’en France ; et  les familles défavorisées ont accès aux mêmes écoles que les familles aisées, grâce à la gratuité que permet le chèque éducation. La Suède est aussi le pays qui pratique le libre choix de la manière la plus poussée. Pour les tenants du libre choix scolaire, c’est le chèque éducation introduit en Suède depuis 1992 qui est la cause des exceptionnels résultats suédois. « Concurrence entre établissements publics et privés, pareillement gratuits, abrogation de la carte scolaire, liberté pédagogique : toute ressemblance avec la France a disparu. », peut-on lire dans le chapô d’un article de L’Express. Nous avons rencontré Jacob Arfwedson, chercheur à l’IREF.

Bien que fortement débattu à l’origine, le chèque éducation suédois est désormais passé dans les mœurs.

C’est en 1992 que le gouvernement de centre-droit a mis en place le chèque éducation en Suède, après avoir décentralisé en 1988 son système éducatif jusque-là entièrement public et centralisé.  Par ce système égalitaire, les pouvoirs publics financent de la même manière tous les enfants, qu’ils aillent dans le public ou dans le privé, sans tenir compte des revenus des parents. C’est ce qu’on appelle le chèque éducation universel. Le niveau du chèque est fixé par chaque municipalité, non pas par l’État.

Son introduction a donné lieu à des débats passionnés : l’inquiétude principale était qu’elle conduise à défavoriser les écoles publiques et à accroître la ségrégation sociale et ethnique des populations. En revanche, nul ne contestait que c’était aux parents et non à l’État de choisir l’éducation de son enfant.

En 1994, lorsque les socio-démocrates arrivèrent au pouvoir, ils ne remirent pas en cause ce système. « Initialement réticente, la gauche a donc fini par se rallier à ce nouveau système. » « Ce qui importe, ce n’est pas de savoir à qui appartient l’école, mais ce qui s’y passe, estime Ibrahim Baylan, ministre de l’Éducation (2004-2006) dans le dernier gouvernement social-démocrate », selon L’Expansion. L’école suédoise est donc passée en moins d’une décennie d’une gestion parmi les plus centralisée et bureaucratisée du monde à une gestion reposant sur le libre choix des parents, plus libérale qu’aucun autre système au monde.

Les objectifs de l’introduction du chèque éducation

En 1992, le système étant déjà très performant académiquement dans son ensemble, le but de cette libéralisation était donc surtout d’offrir une plus grande variété de choix aux parents et, par la concurrence qu’’il instaure entre les écoles, de conduire à un renforcement de la qualité de l’ensemble des écoles publiques comme privées. L’idée prévalait aussi que le privé allait conduire à une meilleure utilisation des ressources publiques en matière scolaire qui pousserait les écoles publiques à être à leur tour plus attentive à la qualité de leurs dépenses.

Le choix des familles est désormais très ouvert

« Les parents ont beaucoup plus de choix qu’auparavant », indique Carl-Gustaf Stawström, président de l’association des écoles indépendantes. Il n’en a pas toujours été ainsi. Le pays compte pas moins de 994 écoles indépendantes. Les écoles indépendantes sont maintenant présentes dans les deux tiers des communes et fréquentées par 10% des élèves du primaire et 17% de ceux du secondaire. Dans certaines municipalités, près de la moitié des élèves peuvent être scolarisés par des écoles indépendantes sans frais de scolarité.

Comment ça marche ?

Ces chèques éducation (« argent-école » si l’on traduit directement du Suédois, également appelés vouchers) sont remis aux parents désirant inscrire leurs enfants dans le privé (les friskolas) plutôt que dans le public. Tous les enfants de 7 à 17 ans peuvent bénéficier d’un financement public s’ils sont scolarisés dans une école privée, quels que soient les revenus de leurs parents ou le type d’école qu’ils désirent (confessionnelle, non confessionnelle, Steiner, Montessori, spécialisée dans les sciences…). Ils reçoivent de la municipalité exactement le même montant que ce qui est dépensé pour un enfant dans l’école publique dans la même commune. Toutes les écoles publiques ou privées sont donc totalement gratuites pour les parents, que ces derniers soient aisés ou défavorisés. Les enseignants des friskolor sont des agents privés embauchés par les écoles elles-mêmes. Les friskolor sont généralement de petite taille, beaucoup plus petites que les établissements municipaux. Les écoles publiques (qui sont donc municipales) sont en concurrence directe avec les écoles privées financées par voucher. Ces friskolor peuvent être créées dans un but non-lucratif sous forme de coopérative (de parents ou de professeurs), de fondation, d’association mais aussi sous la forme d’une entreprise. Même sous cette forme lucrative, elles sont financées par le même système de chèque éducation. En revanche, elles n’ont jamais le droit de percevoir des frais de scolarité en complément des vouchers et elles doivent prendre tous les élèves intéressés, sans sélection, dans la seule limite des places disponibles.

Une concurrence entre les écoles qui est clairement recherchée

La très sociale Suède ne partage pas les craintes françaises à l’égard de la notion de concurrence en matière scolaire. Elle le dit clairement : son objectif est de créer une vive concurrence entre les établissements pour les pousser à l’excellence et éviter de financer des établissements décevants. C’est dans ce même esprit qu’elle a supprimé la « carte scolaire ».

Cette concurrence conduit à ce que les mauvaises écoles (publiques ou privées) perdent des élèves, donc des financements et en viennent à fermer et à ce que les meilleures, inversement, se développent et prennent en gestion un nombre croissants d’établissements. Le montant des chèques octroyés aux parents désirant inscrire leur enfant dans une école libre est déterminé en fonction du coût moyen d’une place à l’école publique dans la municipalité de l’élève. Ce montant peut être complété par la municipalité en cas de besoin spécifique lié à un handicap par exemple.

Des écoles très variées dans leur structure juridique et leur management

Les premières écoles ont été créées surtout pour les enfants à besoins éducatifs particuliers ou pour développer des écoles confessionnelles, comme c’est le cas de 10% des friskolas aujourd’hui. Elles étaient à but non lucratif. Aujourd’hui, ces écoles existent toujours mais la grande majorité des écoles sont  généralistes et 63% d’entre elles sont gérées par des entreprises. Certaines entreprises sont très profitables, de grande taille, et cotées en bourse : les  994 écoles sont gérées par 550 opérateurs différents, qui vont de l’association de quartier au groupe coté en Bourse.

Que des entreprises fassent du profit alors qu’elles sont financées par le contribuable est un point critiqué par certains tandis que d’autres rétorquent que ce n’est pas un problème tant qu’elles délivrent un enseignement dont la qualité est recherchée par les parents. Ce qui compte selon eux, c’est la qualité du service rendu à l’élève pour un même coût donné pour la collectivité.

Le sondage Demoskop/Association des écoles libres, août 2011, montre qu’une partie significative des bénéfices est réinvestie dans les écoles : plus de la moitié des entreprises (54%) affichaient un bénéfice. Parmi celles-ci, 53% prévoyaient d’investir ces ressources dans l’équipement et les locaux, alors que 28% avaient l’intention de développer le contenu des activités sous forme de meilleures méthodes et pratiques. 11% voulaient grandir : embaucher ou créer de nouvelles activités. Seuls 6% ont répondu qu’elles envisageaient de distribuer une partie ou la totalité des bénéfices. Ces chiffres sont à peu près les mêmes pour les écoles qui n’ont pas réalisé de bénéfices.

Changer d’école est très facile

Les parents choisissent. S’ils ne sont pas satisfaits et ont repéré un établissement qui leur semble plus adapté à leurs besoins, ils peuvent lui adresser une demande. Si elle dispose d’une place disponible, l’école acceptera automatiquement l’enfant.

Qu’en pensent en général les chercheurs ?

Les chercheurs s’intéressent aujourd’hui quasi exclusivement à la performance académique et à la justice d’ensemble des systèmes scolaires : lorsqu’on introduit une réforme, les élèves apprennent-ils davantage et mieux ? Les différences de réussite scolaire des différentes catégories sociales se creusent-elles ? Des milliers d’études ont porté sur la Suède, le pays qui a poussé le plus loin le libre choix scolaire pour savoir si la multiplication des écoles indépendantes gratuites faisait l’ensemble du système. À l’exception des études militantes, les études scientifiques concluent toutes à peu de choses près que les effets académiques ne sont pas significatifs. Quant aux effets sur la ségrégation sociale, ils sont impossibles à analyser car le développement des écoles indépendantes s’est accompagné en pratique d’une révolution pédagogique (consistant en gros à introduire des méthodes d’apprentissage individualisées laissant beaucoup plus de libertés aux élèves, méthodes qui – selon les chercheurs – tendent à desservir les enfants d’origine sociale modeste). Au niveau financier, on note une légère augmentation des dépenses publiques. La cause en est le statut rigide des professeurs des écoles municipales, qui interdit de réduire autant que nécessaire les effectifs publics lorsque le nombre d’élèves baisse. Les études n’apportent donc aucune conclusion nette.

Un système qui est en revanche plébiscité par les parents et qui est source d’améliorations locales très visibles

Les parents suédois apprécient manifestement de pouvoir choisir l’école de leur enfant, de n’être pas obligé à fréquenter une école qui ne leur convient pas. La concurrence entre écoles les pousse localement à s’améliorer constamment au niveau d’une municipalité. L’introduction d’acteurs privés ayant une logique d’entreprise a créé une culture de gestion plus favorable aux économies qu’auparavant : les écoles sont désormais mieux gérées. Sur le plan des libertés et de la justice sociale, le progrès est évident : tous les parents sont mis sur un pied d’égalité ; riches ou pauvres, ils peuvent envoyer leur enfant dans une école privée. La variété des écoles développées permet à plus de familles de trouver une école qui leur convienne.

En démocratie, il est logique que les écoles soient diverses dans leur vision éducative. Les écoles à chèque  éducation peuvent ainsi être confessionnelle ou correspondre aux idées d’un groupe de parents, à l’instar de la fameuse école EGALIA qui prétend élever les enfants de maternelle à l’abri de tout « préjugé genré ». De bonnes pratiques peuvent se développer… et les mauvaises être définitivement disqualifiées sans avoir eu le temps de nuire à l’ensemble de la population scolaire, comme c’est hélas le cas dans le pays centralisé qu’est la France. L’État qui fixe les curriculums et inspecte les écoles peut les repérer et les diffuser ensuite.

Autre élément jugé fondamental par tous les chercheurs en éducation, l’implication des parents. Le voucher favorise une plus grande implication des parents (tous ceux qui posent un choix) et donc tend à améliorer les progrès des enfants.

À la différence des études précédemment évoquées, l’étude publiée par l’IREF a ceci de notable qu’elle s’intéresse aux différences de performance académique et économique des écoles indépendantes par rapport aux écoles municipales au lieu de prendre pour objet de leur étude, comme les autres chercheurs, l’évolution du système scolaire dans son ensemble.

Il apparaît ainsi que les écoles indépendantes suédoises sont moins coûteuses que les écoles publiques.

L’étude de l’IREF (cf. ci-après) indique que « Le coût d’un élève dans une école libre était plus faible que dans le système public pendant la période 2005-2009, et les écarts se sont creusés. En 2009, le coût d’un élève dans le privé était inférieur de 11% à celui d’un élève dans le public. Les coûts municipaux ont augmenté de 13% et ceux des écoles libres de 4%. Dans l’ensemble, la quasi-totalité des coûts ont augmenté davantage dans les écoles municipales que dans les écoles libres. »

L’étude de l’IREF montre aussi que les écoles libres ont de meilleurs résultats académiques que les écoles municipales.

Les friskolor ont des résultats académiques meilleurs que les écoles municipales. En 2012 par exemple, selon les statistiques de l’éducation nationale suédoise données par le chercheur Jacob Arfwedson, 76,2% des élèves des écoles municipales avaient atteint les objectifs fixés dans l’ensemble des matières contre 84,3% dans les écoles indépendantes. Depuis 2005, les écoles libres sont systématiquement meilleures, avec une différence d’au moins 5 points.

Suite à la multiplication des écoles indépendantes gratuites, le système a connu une forte diversification pédagogique, que les Suédois – pourtant très égalitaristes – appelaient de leurs vœux.

La loi suédoise laisse les écoles libres de leurs programmes, de leurs horaires, dès lors qu’elles respectent le curriculum national. Elles sont soumises à des inspections de l’Éducation Nationale suédoise. Cette liberté pédagogique rend possible une forte diversification des styles éducatifs et pédagogiques.

Même si la plupart de ces écoles indépendantes sont concentrées dans les grandes villes comme Stockholm, Göteborg ou Malmö, leur impact sur l’ensemble du système éducatif a été énorme. La Suède fourmille aujourd’hui d’établissements de tailles et de confessions différentes, offrant des programmes et des méthodes très variés. La gratuité a notamment contribué à l’essor, dans des quartiers défavorisés, d’écoles expérimentales, telles que Montessori et Steiner, jadis apanage des familles aisées.

Le secteur public n’a pas non plus échappé à cette diversification. Pratiquement chaque école communale du pays a ouvert de nouvelles filières (informatique, langues, arts, etc.) pour renforcer son attractivité. En quinze ans, le paysage scolaire a été métamorphosé. (in L’Expansion).

Pourquoi le succès suédois nous concerne

Certes, comparaison n’est pas raison. Mais en France, on refuse trop facilement de tirer des leçons des comparaisons internationales au nom des différences structurelles qui distinguent inévitablement les différents pays comparés. Ainsi, on entend souvent que le système suédois ne fonctionne que parce qu’il est un petit pays. Dans la mesure où il repose sur une totale décentralisation justement, les échelons décisionnaires étant les parents et les municipalités, cette critique semble dénuée de pertinence.

Une critique souvent entendue est que la Suède réussirait car elle aurait à éduquer une population culturellement homogène. Là aussi c’est entièrement faux : la Suède est l’un des pays d’Europe les plus ouverts à l’immigration avec 14% de sa population d’origine immigrée (ndlr : née à l’étranger, selon la définition de l’INED).

De surcroît, la France et la Suède se ressemblent aussi par le fort degré de ségrégation urbaine qui les caractérise. Autre point commun, culturel cette fois, le fort attachement à l’État. Plus encore que la France, ce qui est pourtant difficile à trouver lorsqu’on fait des comparaisons internationales. En effet, jusqu’à la décentralisation de 1988, l’État gérait de façon monopolistique la totalité des écoles et appliquait comme la France une carte scolaire.

De plus, la Suède est très attachée à la justice sociale et l’égalité, tout comme la France qui se caractérise par une passion égalitariste si bien décrite par Alexis de Tocqueville.

Enfin, si le cas suédois nous intéresse c’est parce qu’il est développé dans un cadre budgétaire réaliste par rapport aux contraintes qui pèsent actuellement sur les finances publiques françaises. Autant de points communs entre la France et la Suède qui rendent possibles les comparaisons.


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