Les raisons de la déchristianisation de l’Europe

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Cinq raisons expliquent la réduction de la pratique religieuse en Europe et en France au cours du XXe siècle.

Par Jean-Baptiste Noé.

La réduction de la pratique religieuse en Europe et en France au cours du XXe siècle peut s’expliquer par cinq causes qui ont modifié à la fois les pratiques de vie et la perception portée par la population sur la foi chrétienne. Ces causes ne peuvent pas se classer par ordre de priorité, ou d’importance : chacune pouvant être corrélée aux autres ou indépendante. Selon les pays, et l’histoire propre de chaque peuple, leur importance peut varier.

Le terme de post-modernité, qui est souvent employé pour désigner l’époque actuelle, n’a pas véritablement de sens. En effet, toutes les époques sont post-modernes, dans le sens que toute époque est forcément plus moderne que celles qui l’ont précédée. C’est pourquoi, il vaut mieux parler d’époque actuelle ou d’époque contemporaine, ce qui révèle une tentative plus féconde de chercher à comprendre les choses nouvelles, c’est-à-dire ce que l’on vit aujourd’hui. Deux penseurs ont particulièrement compris les ressorts intellectuels et moraux qui régissent l’époque actuelle, ce sont Alexis de Tocqueville et Jean Fourastié. Le premier pour comprendre l’évolution sociale de l’Europe, le deuxième pour comprendre son évolution économique. Lorsqu’Alexis de Tocqueville parle de la démocratie, il n’évoque pas un régime politique, mais une condition sociale. La démocratie, c’est le mouvement d’égalisation des conditions sociales, de naissance de l’individualisme et de dissolution des corps intermédiaires. Ce mouvement explique en partie la désaffection religieuse actuelle. De même, l’historien de l’économie Jean Fourastié, à qui l’on doit l’expression trente glorieuses, a expliqué l’évolution économique et matérielle du monde développé depuis le milieu du XVIIIe siècle, comment les populations se sont considérablement enrichies grâce à l’accroissement de la productivité, et comment nous sommes passés d’une économie agricole à une économie tertiaire, en passant par une économie industrielle, qui sert de transition provisoire entre les deux états des conditions de travail. Là aussi, ces évolutions ont généré des changements de mentalité très importants.

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1/ La très nette amélioration des conditions de vie

Première cause de la désaffection du culte, la très nette amélioration des conditions de vie. Nous avons aujourd’hui du mal à prendre conscience de l’incroyable essor économique que l’Europe connaît depuis deux siècles. Une donnée la résume, celle de l’évolution du temps de travail nécessaire pour moissonner un are (100 m²) de blé. En 1800, il faut une heure de travail, celui-ci s’effectuant avec une faucille. En 1850, il faut 15 mn avec une faux. En 1900, il faut 2 mn, grâce à l’invention de la faucheuse lieuse. En 1950, il faut 35 secondes, en utilisant les toutes nouvelles moissonneuses batteuses.

Cette diminution du temps de travail, c’est-à-dire cette augmentation de la productivité, a permis deux choses : l’accroissement de la production, et la diminution des prix. Le pain, aliment de base de l’alimentation, et aliment rare et cher, soumis aux aléas climatiques jusque dans les années 1730, est aujourd’hui une denrée de base. Dans l’économie pré-industrielle, il n’y a pas de vie pour tout le monde, parce que la nourriture peut devenir très rare et très chère, parce que l’on sait très mal soigner des maladies aujourd’hui classées comme bénignes. Dans un monde où la mort est une norme, la superstition est un des rares refuges qui permet la vie. Au cours de l’époque contemporaine, l’Église n’a pas perdu les masses populaires, parce que l’Église ne les a jamais eues. Les textes et les témoignages qui nous sont parvenus, du IXe siècle au XIXe siècle, montrent des populations qui peuvent certes fréquenter le bâtiment église, ou l’institution Église, mais qui sont surtout mues par des mouvements superstitieux et des permanences païennes très fortes. Le culte des reliques, les invocations panthéistes à des hommes divinisés, l’assistance magique à la messe, témoignent d’une continuité des pratiques superstitieuses que l’Église n’a jamais vraiment réussi à éradiquer, et qu’elle a essayé de contrôler en l’intégrant et en les bornant à ses rites. Les critiques des philosophes des Lumières ou des penseurs positivistes envers les superstitions populaires ne sont pas toutes dénuées de fondement, de même que les attaques de Luther contre le culte des saints et des reliques, lorsque ceux-ci ont dévié vers des pratiques magiques. Leur erreur est d’avoir assimilé cela à la foi catholique, alors que ce sont surtout des marques de pratiques superstitieuses et païennes. Deux textes d’époques différentes permettent d’appréhender ce mouvement.

Le premier est un document d’un prêtre de Sennely, en Sologne, qui relate la vie de ses ouailles vers 1700. Il dit de ses paroissiens « qu’ils sont plus superstitieux que dévots » tant, s’ils sont fidèles à la religion catholique, ils se livrent à des pratiques magiques et superstitieuses que l’on a peine à croire lorsqu’on lit les textes. Ils pensent que faire sonner les cloches chasse les orages, qu’une personne mourante qui se tourne vers la ruelle du lit va en enfer, car c’est là que se cache le diable, qu’il ne faut pas tamiser la farine le jour de la saint Thomas, et beaucoup d’autres pratiques superstitieuses qui font dire à ce prêtre que ses paroissiens sont « des idolâtres baptisés ». À la même époque, Esprit Fléchier, un des grands prélats du Siècle de Louis XIV, réalise une enquête sur les pratiques magiques en Auvergne. Il mentionne des cas de magies noires et blanches, des usages d’animaux et d’objets qui sont clairement superstitieux et n’ont absolument rien de catholiques. Entre les personnes ralliées au calvinisme, et la masse de la population dominée par la magie, les catholiques sont probablement aussi minoritaires au Grand Siècle qu’aujourd’hui.

L’autre document date de 1850. C’est la description faite par Charles Cocks dans son célèbre Bordeaux et ses vins, des superstitions des habitants des environs de Bordeaux. Quelques morceaux choisis en guise de florilège témoignent de la persistance des pratiques païennes : « Les campagnards sont très superstitieux ; ils croient aux revenants, au mal donné ou jeté, aux sortilèges. Les sorciers et les devins, qui sont encore très en crédit chez eux, sont appelés et consultés dans les cas d’accidents ou de maladies. » Et plus loin : « À Saint-Émilion avait lieu le culte de Saint Valéry, que les habitants croyaient être le fils de la Vierge, et qui se tenait dans la chapelle qui lui est consacrée ».

L’Église n’a jamais réussi à éliminer magies et superstitions, tout au plus a-t-elle pu les encadrer et leur donner un léger vernis chrétien. Ce que le regard moderne prend à tort pour des pratiques religieuses dans les siècles antérieurs sont surtout des pratiques superstitieuses. Ce n’est pas la foi catholique qui a été déracinée, ce sont les pratiques magiques. L’amélioration technique, matérielle, sanitaire, a rendu la pratique superstitieuse inutile. Avec les progrès de la médecine, il n’est plus nécessaire de rendre un culte aux reliques ou d’aller prier les saints, aller chez le médecin est beaucoup plus efficace. Devins et sorciers, culte des sources et peur des revenants ont été chassés par le progrès scientifique. L’essor technique a considérablement amélioré les conditions de vie. Le bonheur semble alors accessible sur la terre elle-même. Nul besoin de chercher une vie meilleure dans l’au-delà, puisque la vie terrestre est déjà très bonne. Comme la superstition a été mêlée à tort à la religion, certains en ont conclu que la religion s’opposait à l’essor technique, donc à la libération des hommes.

En réaction inversée, des catholiques ont pu prendre peur des évolutions matérielles et techniques, voyant en elles des éléments destructeurs du passé et de l’ordre ancien. Faisant la même erreur que leurs ennemis, ils ont pensé que la science s’opposait à la foi, et qu’il fallait donc limiter la science pour préserver la foi, quand le camp adversaire estimait lui qu’il était nécessaire de limiter la foi pour sauver la science.

Autre corolaire du progrès technique, l’état sacerdotal n’est plus gage d’ascension sociale. Longtemps, intégrer un monastère ou un séminaire était l’assurance d’avoir une éducation, un gîte et un couvert. Nombreux sont ceux qui ont pu revêtir l’état sacerdotal pour des motifs guère surnaturels, ce qui a par ailleurs engendré un problème de prêtres mal formés ou qui n’avaient pas cette vocation. Avec l’amélioration des conditions de vie, l’état monastique ou sacerdotal n’est plus facteur de progrès social, mais de régression. Lorsque le gouvernement de la IIIe République a obligé les séminaristes à effectuer le service militaire, il s’en est suivi de façon quasi immédiate une perte de nombreux séminaristes, qui avaient trouvé là un motif d’échapper à la conscription.

2/ L’essor de l’individualisme

L’essor de l’individualisme est la conséquence de la démocratie, très bien perçu par Tocqueville. L’individualisme fait rejeter les vérités révélées et les dogmes, puisque l’individu se voit comme étant sa propre origine et sa propre fin. Or, l’Église étant perçue comme essentiellement dogmatique, elle est vue comme s’opposant à la liberté et à l’épanouissement des hommes. L’autre conséquence de l’individualisme est que les hommes deviennent les sujets quasi constants de leurs passions, notamment de leurs passions sexuelles. Renfermés sur leur vie privée, tournant sans cesse sur eux-mêmes, délaissant les affaires publiques, les hommes individualistes de l’âge démocratique sont mûrs pour le nouveau despotisme que prévoit Alexis de Tocqueville.

« Je vois une foule innombrable d’hommes semblables et égaux qui tournent sans repos sur eux-mêmes pour se procurer de petits et vulgaires plaisirs dont ils remplissent leurs âmes. » (Démocratie en Amérique).

Ces plaisirs petits et vulgaires sont essentiellement ceux du corps, où la licence essaye de régner de façon absolue, réduisant les passions humaines à des aspirations uniquement matérielles. C’est pourquoi les attaques contre la morale sexuelle de l’Église sont-elles les plus féroces et les plus constantes, parce que la position catholique s’oppose directement à l’individualisme matérialiste et à la société hédoniste qui en découle. Sur ce point, il y a incompatibilité entre la démocratie et le christianisme, parce que ces deux systèmes veulent édifier deux visions complètement différentes de l’homme.

Il ne faut néanmoins pas en déduire une incompatibilité absolue entre démocratie et christianisme. Tocqueville pense au contraire que seul le christianisme peut sauver la démocratie, parce que lui seul peut faire sortir l’homme de ses passions matérielles, lui donner des horizons plus élevés que l’individualisme. La religion est vue comme un contrepoids nécessaire aux tendances régressives et dangereuses de la démocratie. Elle évite de sombrer dans l’individualisme, le matérialisme et le fatalisme démocratique. Elle permet d’élever l’âme et d’éveiller la conscience spirituelle des hommes.

« Je doute que l’homme puisse jamais supporter à la fois une complète indépendance religieuse et une entière liberté politique : et je suis porté à penser que, s’il n’a pas la foi, il faut qu’il serve, et, s’il est libre, qu’il croie. (…) Que faire d’un peuple maître de lui-même s’il n’est soumis à Dieu ? » (Démocratie en Amérique). C’est ce que les États-Unis ont très bien compris, eux qui ne voient pas d’inconvénients à ce que la foi se mêle à la vie publique, dans une conception très ouverte de la laïcité. Toute autre est la vision française, où beaucoup continuent de penser que démocratie et christianisme sont incompatibles.

Il n’empêche que l’individualisme est un des facteurs premiers du relativisme. Si l’individu est le centre et la racine de sa propre vie, alors il l’est aussi de la vérité qu’il estime ne dépendre que de lui. Ce principe du relativisme est un facteur de fragmentation sociale ; il empêche de comprendre le sens de la foi catholique car elle-même est structurellement incompatible avec le relativisme.

Si la démocratie individualiste s’oppose à la foi, elle est alors source de régimes politiques qui s’opposent au christianisme.

3/ La présence de régimes politiques anti-chrétiens

imgscan contrepoints 2013-2421 déchristiannisationLe rôle des régimes politiques anti-chrétiens dans le recul de la présence catholique est un facteur qui est trop souvent oublié. Les pays d’Europe connaissent, depuis deux siècles, des gouvernements ouvertement anti-chrétiens, et dont l’objectif politique est d’éradiquer le christianisme. Force est de constater qu’ils ont réussi en certains endroits. Que ce soit l’idéologie républicaine, le risorgimento, le Kulturkampf, le communisme, les régimes séculiers, tous ces régimes, qui sont des démocraties, dans le sens où ce sont des systèmes politiques individualistes et matérialistes, ont vu l’Église comme étant leur principal ennemi. Leur diagnostic est tout à fait juste, comme sont justes aussi les moyens mis en place pour éradiquer l’Église : nationalisation des écoles, suppression des associations de jeunesse, interdiction des pratiques cultuelles, restriction de la liberté religieuse ; tout cela organisé de façon plus ou moins forte.

Le fait surprenant est que le catholicisme perdure encore en Europe après avoir connu les affres de deux siècles de persécutions religieuses. Là se trouve le véritable changement historique dans la présence de l’Église dans la société. Il n’est pas dans la désaffection cultuelle de la population car, comme nous l’avons vu, la population européenne n’a jamais été christianisée en profondeur, mais est resté structurellement superstitieuse, le changement est dans la contre-optique étatique vis-à-vis de l’Église. De l’édit de Milan (313) à la révolution de Luther (1517), l’État a vu dans l’Église un soutien et un pilier, même si la relation de ce couple a pu être quelques fois ombrageuse. À partir du XVIe siècle, l’État voit en l’Église un ennemi à abattre. Cela a commencé avec les pays protestants, et s’est ensuite poursuivi dans les pays catholiques, dont les dirigeants ont adopté la vision politique luthérienne. Si l’Église doit être abattue, c’est que l’État est sa propre religion et sa propre Église. Le christianisme est donc un concurrent trop dangereux. C’est pourquoi, la République française n’a rien de laïque, car elle ne défend pas la distinction entre pouvoir spirituel et pouvoir temporel, mais elle cherche à englober le spirituel dans sa mainmise temporelle. La République se voit elle-même comme une religion. Ce changement historique est bien une révolution : ce n’est pas un progrès vers l’avant, mais un retour en arrière, retour à la conception pré-chrétienne du pouvoir, celle, entre autres, des grands rois Perses.

Aux attaques répétées des régimes anti-chrétiens contre l’Église, il faut ajouter les erreurs émises par les chrétiens eux-mêmes, qui souvent n’ont pas compris le monde dans lequel ils vivaient, ces choses nouvelles sur lesquelles le pape Léon XIII a essayé de les éclairer.

4/ L’ambiguïté des missions

En envoyant des missionnaires dans les pays de mission extra-européens, l’Europe s’est privée de bras, de prêtres et de religieuses, qui lui ont fait grand défaut au début du XXe siècle, quand la sécularisation a commencé à devenir très forte, et qui continuent à lui manquer aujourd’hui. La colonisation a été la grande idée de la gauche républicaine et humaniste, qui voyait dans les peuples non-Européens des êtres inférieurs à civiliser. À la Chambre des députés, comme dans les salons intellectuels, les critiques les plus virulentes à la colonisation sont venues des milieux monarchistes et catholiques, puis économiques. Ce n’est qu’à partir des années 1890-1900, que le monde catholique français a commencé à adhérer à l’idée coloniale. Plusieurs facteurs expliquent ce tournant, mais notamment l’idée que l’on allait ainsi pouvoir évangéliser des peuples non-chrétiens. Contrairement à des idées préconçues, la république laïque et anticléricale a largement financé la construction d’églises dans les colonies, et a favorisé le mouvement d’évangélisation. Comme le disait si bien Léon Gambetta : « L’anticléricalisme n’est pas un article d’exportation ».

Le bilan des missions coloniales est complexe à établir. Léon XIII (1878-1903) est le pape qui a correspondu à cette époque de fièvre coloniale, notamment en Afrique et aux Indes. Il s’est montré longtemps circonspect face à l’envoi de missionnaires. Se laissant convaincre de l’utilité des missions, il a voulu les orienter selon deux directions : se détacher du mouvement colonial, pour ne pas donner l’impression que les missionnaires arrivaient dans les fourgons du colon ; et former un clergé local afin de créer une évangélisation des peuples autochtones par les peuples autochtones eux-mêmes. Ces deux points n’ont pas vraiment été respectés. On constate ainsi aujourd’hui que les pays qui sont le plus fortement touchés par la déchristianisation, sont également ceux qui ont envoyé le plus de missionnaires dans les colonies. Belgique et Hollande ont fourni un contingent immense de missionnaires. Ces prêtres qui sont partis au loin n’ont-ils pas manqué pour évangéliser leur propre peuple ? On peut se poser la même question pour la France, qui elle aussi a généré beaucoup de missionnaires. Ces prêtres n’auraient-ils pas été plus utiles pour évangéliser les ouvriers plutôt que de les laisser aux marxistes ? Ce sont là un certain nombre de questions délicates que les historiens du catholicisme peuvent travailler.

5/ L’incompréhension face au monde

Face aux attaques politiques et aux transformations sociales, beaucoup de chrétiens n’ont pas compris ce qui se passait et se sont dissociés du monde. Alors que le chrétien est fait pour ne pas se différencier dans ses manières de vivre (lettre à Diognète) et pour vivre dans le monde sans être mondain, beaucoup ont été mondains tout en étant en dehors du monde.

C’est alors développé l’uchronie, littéralement le temps qui n’existe pas, concept forgé par François Thual pour l’appliquer à la géopolitique. Cette uchronie se développe avec le mythe de l’âge d’or du christianisme qui, face aux temps difficiles que les chrétiens ont pu connaître, a bâti une époque idéale de la Chrétienté, que l’on fixe aux temps mythiques de Saint-Louis, époque où la France se couvrait de cathédrales et où le peuple immense se rendait à la messe derrière son roi. Comme tout âge d’or, ce n’est que dans les pensées magiques des contemporains qu’il trouve une existence réelle. Il a fallu rêver cette Chrétienté imaginaire pour oublier les temps obscurs de l’époque réelle. Il a fallu rêver des temps glorieux pour se consoler des persécutions contemporaines. Beaucoup se sont pris au mythe ; l’adhésion ayant valeur de cristallisation des pensées et des sentiments.

Le développement de l’uchronie s’accompagne de son alter ego, celui du millénarisme. On se voit tout petit au milieu d’un monde hostile et perfide, on exagère ou l’on s’invente des persécutions grandiloquentes, on se conçoit comme seul sauveur d’un monde qui sombre. C’est alors le repli sur soi, la crainte de sortir et de s’ouvrir, le culte du petit reste d’Israël que l’on s’imagine être et qui attend la chute de Sodome et la venue du feu du ciel. Le retranchement dans son désert, le refus de la modernité, le rejet du monde, ne facilite pas l’accord avec une société qui ne cesse d’évoluer et de se transformer. N’ayant plus rien à dire aux autres, les chrétiens enfermés n’ont plus grand-chose à se dire à eux-mêmes. Ce rejet du monde par les chrétiens s’accompagne d’un rejet des chrétiens par le monde. Se consolide l’idée que les chrétiens ne peuvent pas vivre comme les autres, qu’ils s’opposent au progrès et au bonheur. On en arrive alors à un Christ sans Église, c’est-à-dire une foi qui se vit en dehors des structures terrestres.

L’autre écueil est celui de l’adhésion au millénarisme politique. C’est l’attente d’une eschatologie qui viendrait ici-bas, c’est l’affadissement du message chrétien pour le mettre en conformité avec le monde. De l’autre côté, le sel devient poivre, de ce côté-ci le sel s’affadit. Le progressisme consacre la perte de la foi, la perte du sens religieux et du sens spirituel, pour scléroser l’Église en n’en faisant qu’une structure terrestre. Après le Christ sans Église, nous avons ici une Église sans Christ, c’est-à-dire sans contenu spirituel, qui se voit uniquement comme une ONG ou une organisation sociale. L’humanitaire prend le dessus sur le message évangélique. Les chrétiens n’ayant plus rien à dire au monde, ils disparaissent tout autant que ceux qui refusent de lui parler.

Traditionalisme et progressisme furent les deux erreurs post-concilaire, les deux schismes internes de l’après Vatican II. Le concile a apporté à l’Église les clefs de compréhension du monde, et les idées pour le maintenir christianisé. Hélas pour les chrétiens, la rumeur du concile l’a longtemps emportée sur le concile réel. Les traditionalistes comme les progressistes ne savent pas lire les signes des temps. De ce fait, l’Église devient inaudible pour les contemporains, car elle est incapable de maîtriser le don des langues, c’est-à-dire de pouvoir s’exprimer à chacun de façon à être compris. De plus, nombreux sont les chrétiens qui ne comprennent pas ce qui se passe autour d’eux : à force de vivre en exilé perpétuel du monde dans lequel nous sommes nés, nous finissons par mourir en apatride infini d’un monde que nous nous sommes inventé. L’idéalisme porté par la vie extérieure, les contes et les légendes brossés par les rêveries intérieures, provoque des acharnements sur des symboles et des rites superflus, et fait oublier des modes de vie et des aspirations essentielles des contemporains. Si les attaques extérieures ont leur rôle dans l’affadissement du discours chrétien, le rejet obsessionnel d’un monde qui n’existe pas n’a pas peu contribué à provoquer un retranchement volontaire de certains chrétiens.


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