Grèce : quand l’université de tous est confisquée par quelques-uns

Depuis neuf semaines, l’université d’Athènes subit une grève sectaire.

Adapté d’un article de Stephanos Kasimatis (Στέφανος Κασιμάτης).

Université en grève Grèce

Ce mardi 19 novembre à l’Université capodistrienne d’Athènes avaient lieu des scènes pour le moins inhabituelles. Devant les diverses facultés se disputaient des professeurs voulant donner cours et des membres du personnel administratif gardant l’université fermée, tout cela au milieu d’une masse d’étudiants pour le moins apathiques.

En cause ? Une grève du personnel administratif de l’université qui dure depuis le début du mois de septembre pour protester contre des suppressions de postes. Grève soutenue à mots couverts par le recteur, Theodoros Pelegrini, dont la politique semble être de se soumettre à toutes les revendications des syndicats du personnel administratif et dont le titre de recteur ne semble lui servir qu’à essayer de faire décoller sa carrière théâtrale.

Depuis neuf semaines maintenant, l’université est fermée aux étudiants et aux professeurs. Les étudiants de première année ne peuvent pas s’inscrire et il n’y a pas cours, tandis que les étudiants finissant leurs études mais devant repasser leurs examens en septembre risquent bien de perdre une année de leur vie. Les conférences se déplacent dans d’autres endroits, les professeurs n’ont pas accès à leurs bureaux, et même les chercheurs travaillant pour les programmes internationaux ne peuvent pas accéder à leurs laboratoires ; avec comme résultat que non seulement ils ne travaillent pas, mais qu’en plus, le maintien des fonds internationaux finançant leurs recherches est mis en danger.

En lisant cette description, vous pensez logiquement que l’université est fermée pour tous. Erreur ! Elle ouvre pour accueillir Alexis Tsipras (président de Syriza, le front de gauche grec), et également des travailleurs et syndicats sans aucun rapport avec l’université. Elle est également ouverte pour les personnes « solidaires » de la grève qui se baladent tranquillement dans les couloirs, tout comme les « kommandos » des jeunesses politiques qui les soutiennent, et qui ont réussi à faire annuler les tentatives d’organisation des examens.

L’université reste également ouverte à toutes les fantaisies des réseaux solidaires, comme lorsque le troisième marché de vente directe est organisé sur le campus, mis en place par Mme Vasi Strakadoula, conseillère communale et responsable de la bibliothèque de droit. Et cela après en avoir reçu l’autorisation de la part du recteur, comme c’est indiqué sur l’affiche, laquelle par la même occasion est affichée sur le site officiel de l’université.

Je ne dis pas que c’est mal d’aller à l’université pour acheter des huiles essentielles à 1,50 euro le demi-kilo ou des patates d’Arcadie à 5,20 euro le sac de huit kilos. (Informations recueillies toujours sur le site de l’université.) Mais n’est-ce pas illogique qu’une université fermée aux étudiants soit ouverte aux patates ?

N’ayons pas peur des mots, depuis neuf semaines, l’université subit une grève sectaire, avec toutes les conséquences mentionnées plus haut. Il est naturel de se demander ce que fait le recteur, qui est nommé pour s’assurer de la continuité de l’université, et qui, selon la loi, devrait œuvrer à son fonctionnement normal malgré la grève du personnel administratif. C’est-à-dire en pratique exactement l’inverse de ses actions.

Car au fond, tout cela n’est pour lui qu’une pièce de théâtre, ce qui fait que nous ne pouvons manquer cette ironie ; alors que dans sa carrière théâtrale, le recteur Pelegrini accumule échec sur échec, dans cette pièce qu’il joue en tant que recteur, il triomphe. En public il se prononce pour la reprise des cours, mais en coulisse il ferme les yeux sur les comportements des grévistes et facilite leurs manœuvres pour prolonger la crise.

Pendant le même temps, il met en dernière place de son ordre du jour la question de l’ouverture de l’université. Il ignore la lettre ouverte de 18 vices recteurs, doyens et présidents de département, qui déclarent que la diminution du nombre du personnel administratif n’affectera pas gravement le fonctionnement de l’université. Il approuve officiellement la décision des employés administratifs de ne pas inscrire les élèves de première, et leur adresse même une lettre où il dit que l’université est fermée pour leur bien. Et pour finir, il a laissé tomber lors d’une interview son célèbre « il vaut mieux perdre la session que l’université ».

alcolo
Le recteur au milieu de ses fidèles.

Cette phrase est révélatrice de ce qui est allé de travers pour en arriver à bloquer la première université du pays pour trois mois. Lorsqu’il dit « perdre l’université », il ne parle pas pour les étudiants, il parle pour les employés administratifs qui en sont venus à considérer que l’université leur appartient, qu’elle fonctionne pour leur bien personnel et qu’ils n’ont de comptes à rendre à personne, ni aux professeurs ni bien sûr aux étudiants.

Pendant les années « fastes » d’avant la crise s’est développée à l’université d’Athènes une administration pléthorique, dont seule une minorité est rentrée sur concours, dont les syndicats sont les structures les mieux organisées de l’université, s’appuyant sur la « solidarité de classe » des divers mouvements d’extrême gauche. Mais aujourd’hui, alors que le pays est lancé dans une taxation tous azimuts pour boucler son budget, il n’est plus possible de lever un impôt sur la personne qui gagne 450 euros par mois pour financer les fonctionnaires inutiles sous prétexte qu’ils auront du mal à trouver un emploi par la suite.

De tout ce qui est dit plus haut, rien ne me surprend, sauf une chose. Est-ce que tout ce temps, il ne s’est trouvé personne de compétent pour examiner si cette conduite du recteur ne constitue pas un manquement à ses devoir et obligations ? Le ministère de l’Éducation n’avait-il aucun moyen d’imposer l’ouverture de l’université ?

Au vu des derniers développements, il semble bien que le ministère ait compris que les employés administratifs n’accepteront aucun accord si ce n’est à leurs termes, et qu’il envisage des mesures judiciaires pour ouvrir l’université. Mais il n’est pas sûr que cela réconforte beaucoup les familles des étudiants qui, dans un pays en crise, se saignent pour envoyer leurs enfants étudier à Athènes, où ils risquent fort de perdre une année à rester toute la journée dans les cafétérias.


Adapté d’un article de Stephanos Kasimatis (Στέφανος Κασιμάτης) publié dans le journal Kathimerini (Καθημερινή).