J’aime les Néerlandais : ils ont inventé le capitalisme

Le Syndic de la guilde des drapiers par Rembrandt Bourgeois Hollande (Image libre de droits)

Ils ont fait davantage pour le bonheur de l’humanité que toute la tribu des politiciens et des généraux.

Par Daniel Hannan, depuis Oxford, Royaume Uni.

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J’aime les Néerlandais. Pour faire une analogie avec l’œuvre de Tolkien, ce sont les Nandor : nos cousins qui ont refusé de traverser. Ils ont nos vices et nos vertus et les Britanniques se sentent chez eux aux Pays-Bas plus que nulle part ailleurs en Europe (bien que la Norvège et le Danemark suivent de près, tout comme la ville de Hanovre).

Ce n’est que récemment, cependant, que j’ai réussi à identifier ce que j’aimais tant chez eux. Voilà, pendant des siècles, les Néerlandais ont fait de l’honnête recherche de l’amélioration de soi-même une vertu suprême. D’autres nations européennes ont glorifié l’honneur, la foi ou la gloire martiale, mais le peuple que Shakespeare qualifiait de « Hollandais ventrus » a tranquillement continué à commercer.

Les choix du pays peuvent être vus comme ses briques : la plupart des villes néerlandaises comme les nôtres, sont construites face à la mer. Les Néerlandais sont des gens impatients, aventuriers et prompts à tourner le dos aux guerres et privations du vieux continent pour partir à l’aventure sur les océans.

Regardez les visages qui vous regardent sur les tableaux : des airs dodus, prospères, paisibles dans des costumes noirs à collerette blanche. C’est un peuple qui a vu, au contraire de notre génération actuelle, l’attrait moral du capitalisme. Ces marchands calvinistes à tête froide ont fait davantage pour le bonheur de l’humanité que nombre de généraux aristocrates ou de politiciens visionnaires.

La peinture nous dit l’histoire de la Hollande. Pendant longtemps, les artistes européens ont travaillé sur commande. Un prince local ou un prélat quelconque passait commande et le peintre réalisait ce qui était demandé. Cependant, aux Pays-Bas, après la Réforme, quelque chose d’extraordinaire se produisit. Les artistes ont commencé à peindre non pas pour des individus clairement identifiés mais pour le client, d’une manière générale. Le pouvoir d’achat était passé de l’État et l’Église, eh bien, au marché. Allez visiter le Rijksmuseum (sérieusement, allez-y. Depuis la rénovation, c’est devenu l’une des plus belles galeries du monde) pour voir le miracle du capitalisme. Lorsque le public est devenu plus riche, les artistes ont commencé à répondre comme les producteurs de n’importe quel système de marché, par la spécialisation. Certains se sont spécialisés dans les portraits, d’autres dans les marines, certains autres dans les natures mortes. Le résultat, à son époque, a été le meilleur du monde, dans la peinture comme dans d’autres domaines, car la Sagesse des foules existe vraiment.

Je viens d’écrire un livre sur l’Exceptionnalisme du monde anglo-saxon qui sera publié aux États-Unis la semaine prochaine et au Royaume-Uni une semaine plus tard. Pendant que j’écrivais, je n’ai pu m’empêcher de remarquer qu’un pays avait tenu le rythme des peuples anglo-saxons en matière de développement des droits de propriété, des institutions représentatives, du gouvernement limité et de l’individualisme. De surcroît, dans un domaine particulièrement critique, les Hollandais nous dépassent : le capitalisme moderne, comme défini par les concepts jumeaux de responsabilité limitée et de société par actions, a été inventé aux Pays-Bas.

imgscan contrepoints 2013-2391 hollandePourquoi le miracle anglo-saxon ne s’est-il pas produit au pays des polders et des maisons de verre ? Accident de géographie. La Grande-Bretagne, par son insularité, n’a pas eu besoin d’armée permanente ni d’instrument de répression interne. La Royal Navy nous a assuré la sécurité sur nos routes commerciales. La République hollandaise, en revanche, était située sur une plaine basse et presque indéfendable. Dans les années suivant la Révolution glorieuse, alors que les peuples anglo-saxons entamaient leur ascension vers la supériorité mondiale, les Hollandais s’épuisaient dans une série de guerres contre la France autocratique. Les banques et sociétés d’import/export se sont relocalisées d’Amsterdam à Londres. L’hégémonie du monde anglo-saxon était assurée.

La semaine dernière, j’étais aux Pays-Bas avec les Conservateurs et réformistes européens pour des conférences avec différents leaders financiers et politiques. À la fin des réunions, un de nos collègues hollandais, Peter van Dalen, nous a emmenés au Cimetière aérien de Arnhem où, en 1959, des militaires alliés, principalement Anglais et Polonais, ont été enterrés après l’échec de l’opération Market Garden en 1944. Notre groupe est celui contenant les plus importants contingents de parlementaires anglais et polonais. Des couronnes ont été déposées par Martin Callanan et Ryszgard Legutko. Ensuite, dans la bruine glaciale, Peter a prononcé un discours d’une si exemplaire brièveté et d’une sincérité si peu affectée, qu’il me semble utile de le retranscrire en entier :

De nombreux soldats anglais et polonais sont tombés pour défendre la liberté. Je vous ai amenés ici pour vous dire ceci : merci d’avoir libéré les Pays-Bas.

Décidément, j’aime les Néerlandais.


Sur le web. Traduction : Joëlle Kamel pour Contrepoints.