Le mirage de la souveraineté

Rendre la souveraineté au peuple n’est pas la bonne idée que cela semble être.

Rendre la souveraineté au peuple n’est pas la bonne idée que cela semble être.

Par Baptiste Créteur.

LéviathanLa politique a ses mots-clés qui évoluent avec la société. Les grands partis étant idéologiquement très proches si tant est qu’on peut encore les distinguer, ils cherchent aujourd’hui à s’attribuer ces mots comme autant de drapeaux qu’on capture et de forteresses qu’on défend. La souveraineté figure aujourd’hui en bonne place au palmarès des mots qui font mouche.

La souveraineté, c’est le pouvoir, l’autorité sans limites ; les « rendre » au peuple, c’est un objectif forcément bon alors que la démocratie est devenue un idéal absolu, alors que le consentement de la majorité est une sanction morale, alors que le nombre donne raison, rend justice.

Si on prétend la lui rendre, c’est qu’on la lui a prise, bien qu’on ne lui ait pas dit ; on a cédé l’autorité du peuple à l’OMC, à Bruxelles, à l’OTAN, à la paix, au commerce. On ne veut évidemment pas reprendre toute la souveraineté ; et on insiste même pour que tous les tyrans de la planète renoncent à leur souveraineté en matière de nucléaire et d’armes chimiques.

Mais on veut la reprendre. On veut rendre aux États le pouvoir auquel ils ont renoncé eux-mêmes en pensant tout de même le conserver. On veut harmoniser la fiscalité, forcément vers soi, en Europe ; on veut revenir au franc ; on veut financer des dépenses toujours croissantes et jamais contrôlées avec de la monnaie de singe imprimée directement par une Banque Centrale sans passer par la case « marchés » et sans payer les taux d’intérêt. On veut spolier les citoyens directement via l’inflation de l’argent qu’on dépense en leur nom et qui leur coute tant.

Car rendre la souveraineté au peuple est une diversion. On ne parle jamais de couper des branches de l’État pour rendre aux citoyens l’espace d’expression de leurs préférences dont on les prive. Quand on parle de souveraineté, on parle de réduire le nombre de centres de décision pour que le pouvoir soit toujours plus concentré dans les mains avides de ceux qui nous dirigent. Bruxelles ne doit pas nous imposer la concurrence, les marchés ne doivent pas nous imposer la réalité ; si la France veut pouvoir continuer de s’enfoncer dans le déni et garder la foi dans une idéologie collectiviste qui a, toujours et partout, fait la preuve de son erreur et de sa persévérance dans l’erreur.

La marge de manœuvre fiscale montre ses limites ; on peut difficilement priver plus les citoyens de leur liberté, en économie comme dans le reste de leurs actions. On continue, bien sûr, d’emprunter la pente glissante du contrôle, de la surveillance, de la lutte contre la fraude alors qu’on rend toujours plus difficile le respect des règles ; tout ce qui est en-dessous de l’État est déjà largement, et toujours plus, sous sa dépendance. On l’entend bien dans le discours, et on le voit même dans les révoltes ; la promesse de subventions nouvelles et de déblocages de fonds fait hésiter le pas auparavant déterminé des insurgés fiscaux. La réponse unique de l’État aux tensions dans les banlieues, dans les campagnes, dans les villes, dans les zones sinistrées, dans les milieux défavorisés, dans les secteurs en difficulté, a de beaux jours devant elle ; la carotte fonctionne mieux que le bâton et distrait aisément l’âne sur son chemin vers la sortie, calme celui qui rue.

Mais l’État peut difficilement écraser davantage ceux qui se trouvent en-dessous de lui pour croître ; il a besoin, pour grandir, de rogner au-dessus. Il doit s’affranchir des contraintes que représentent ses engagements dans les institutions internationales, il doit négocier avec les règles acceptées plus tôt. La règle d’or, le Traité de Maastricht, les plafonds de dépense, la monnaie unique, la libre-circulation sont autant d’entraves à l’engraissement des élites politiques et économiques de l’économie mixte de copinage.

Lorsque vous voyez que les échanges se font, non par consentement, mais sous la contrainte – lorsque vous voyez que pour produire, il vous faut obtenir la permission de gens qui ne produisent rien – lorsque vous voyez que l’argent coule vers ceux qui ne négocient pas des biens mais des faveurs – lorsque vous voyez que les hommes s’enrichissent plus par la corruption et l’influence que par le travail et que vos lois ne vous protègent pas contre eux, mais les protègent contre vous – lorsque vous voyez la corruption récompensée et l’honnêteté devenir une forme d’abnégation – vous saurez que votre société est condamnée.

Si l’État veut étendre sa mainmise sur vos vies, votre argent et le fruit de votre travail, citoyens, il doit étendre sa souveraineté. Il doit préserver l’écosystème dans lequel votre pensée ne peut s’exprimer que dans les limites strictes de la bonne pensée, de la pensée du Bien ; il doit s’assurer que vous vous exprimerez toujours pour plus de démocratie sans revendiquer réellement que les citoyens décident, que vous vous exprimerez toujours contre ce mal libéral toujours aussi absent.

Et donc, les hommes politiques vont progressivement étendre leur volonté de conquête à la reconquête des instances supra-nationales. Les syndicats et partis politiques aux discours plus extrêmes évoquent déjà les diktats de Bruxelles. Les marginaux du gouvernement et d’ailleurs évoquent déjà la nécessaire dévaluation de l’euro, la surdité de l’Allemagne ou de l’Europe aux spécificités nationales, la concurrence par essence déloyale dès lors qu’on se tire soi-même des balles dans le pied que les autres s’épargnent.

Mais pour les détenteurs du pouvoir et privilégiés du système, il n’y a dans une fiscalité confiscatoire et des lois et règlements invasifs, dans le liberticide et le spoliateur, que cohésion sociale, contrat social, justice sociale, paix sociale ; il n’y a que l’encadrement des individus par l’État drapé des meilleurs sentiments, habillé des meilleures intentions. La servitude est au mieux volontaire, au moins bénéfique, et dans tous les cas consentie faute de choix.

Faute de choix, tant que les citoyens sont dépendants de l’État ; les pénuries organisées dans les pays socialistes ne sont pas seulement la conséquence naturelle de l’économie centralisée, mais aussi un instrument de pouvoir. Et la dépendance des citoyens à l’État, qu’il crée lui-même et qu’ils acceptent docilement, qui se renforce à mesure que l’idéologie collectiviste est distillée partout, cette dépendance est la clé pour gagner du terrain au-dessus de l’État. Impossible de dénoncer les traités signés, de renoncer aux engagements pris, sans le soutien des citoyens ; contre lui, aucune instance supra-nationale ne peut lutter. Comment Bruxelles pourrait s’exprimer contre un choix démocratique ?

L’austérité est un cas d’école ; elle est dénoncée en Europe avant même d’avoir eu lieu. La dépense publique n’a pas baissé, le déficit public n’a fait que se creuser, mais on dénonce l’austérité, le sacrifice du service public, l’emprise du néo-libéralisme sur le monde et la perte de souveraineté qui en découle. En donnant au citoyen l’illusion qu’il est souverain en rassemblant tous les citoyens dans le peuple, puis en lui montrant que nos engagements extérieurs sont autant d’entraves à la souveraineté du peuple, on peut la reprendre et disposer alors de moyens étendus d’asservir le citoyen.

Jusqu’au moment où, bien sûr, le château de cartes s’effondre, les forteresses en carton périclitent et les monnaies papier retrouvent leur valeur objective, i.e. celle du papier. Jusqu’à ce moment où le marché reprend ses droits comme la nature reprend ses droits, inéluctable parce que l’homme c’est le marché et le marché c’est l’homme, parce que nous ne pouvons nous affranchir totalement du cadre de la nature.

Le marché c’est l’homme, ses choix, ses préférences ; il est juste comme l’homme est juste, c’est-à-dire toujours plus au moins que le despote. Il est juste parce qu’il n’implique ni serf ni souverain, ni coercition ni pouvoir ; il est juste parce qu’il est libre.

Ne succombez pas, citoyens, aux sirènes de la souveraineté ; leur chant est doux, mais elles vous précipitent vers des récifs collectivistes avec la seule intention de vous dévorer, de vous prendre vos vies. Ne vous faites pas les avocats d’une souveraineté retrouvée car si une chose est sure, c’est que vous ne retrouverez pas la vôtre ; liberté et pouvoir sont ennemis. On ne peut avoir de pouvoir sur quelqu’un que dans la mesure où on peut restreindre sa liberté.

Soyez vos propres souverains, ni plus ni moins. Reprenez vos vies.