Liberté bien ordonnée commence par soi-même

L’histoire des révolutions, et plus récemment le printemps arabe, invite ceux qui aspirent à plus de liberté de garder à l’esprit que s’il est possible de renverser ou réformer un système, le vide peut être remplacé par pire

L’histoire des révolutions, et plus récemment le printemps arabe, invite ceux qui aspirent à plus de liberté de garder à l’esprit que s’il est possible de renverser ou réformer un système, le vide peut être remplacé par pire. Et c’est logique : quand le pouvoir disparaît, il faut qu’il soit remplacé, et rien ne dit que c’est la liberté plutôt qu’une autre forme ou un autre avatar du pouvoir qui s’en chargera.

Il devient maintenant évident que le système actuel va s’effondrer. Non seulement le système français, mais aussi la social-démocratie dans son ensemble. Elle est victime d’un cercle vicieux, qui détourne une part croissante des ressources créées et disponibles des activités productives et des fonctions régaliennes vers la redistribution et le fonctionnement de l’appareil bureaucratique et normatif.

Mais dans le cas français, la grogne s’étend, la pression monte, et le gouvernement maintient son cap. Beaucoup auraient sans doute ici évoqué l’absence de cap, l’attitude semblable à celle d’un poulet sans tête, et il est vrai que le comportement de ceux qui nous gouvernent est digne d’un animal n’ayant pas assez de neurones pour ne pas déféquer en mangeant. Mais ne nous y trompons pas : le gouvernement a un cap.

Il fait preuve de constance dans l’augmentation de la pression sur les créateurs de richesse et les services régaliens pour éviter de réduire les dépenses de l’État. Il pousse toujours plus loin le collectivisme, la déresponsabilisation, la déconstruction à marche forcée, l’aplanissement ; il acculture toujours plus les citoyens pour promouvoir diversité, mixité, parité, vivrensemble. Étonnamment, diversité et parité sont d’ailleurs, avec l’égalité des chances, devenues des fins en soi, comme si la question de ce que sont ces chances importait peu ; et, toujours plus étonnamment, le remplacement progressif des repères n’est pas concomitant à un remplacement des élites en place.

Toujours est-il que les Français en ont marre et atteignent, sur tous les fronts, un point proche de la saturation. Ils en ont marre qu’on leur dicte leur conduite, que certaines pensées leur soient interdites (sans préjuger du bien-fondé de ses pensées) ; ils ne veulent plus continuer à payer de plus en plus cher pour les autres. En clair, les Français ne veulent plus qu’autrui leur impose ses choix. Ils l’acceptaient à tort jusqu’à ce qu’autrui se montre aussi gras et ingrat, mais l’époque de la résignation frustrée semble révolue : les Français veulent redevenir des individus.

Ils sont alors confrontés à ce monstre qu’ils ont, sinon créé ou appelé de leurs vœux, au moins nourri pendant bien trop longtemps : le collectif, incarné par l’État. Qui peut, du jour au lendemain, changer le cours de leur vie, souvent pour le pire ; individuellement, beaucoup pensent sans doute avoir plus à perdre qu’à gagner à provoquer les ires de l’État.

Heureusement, il est possible d’agir de façon constructive, aussi bien pour éviter que le pouvoir ne soit réquisitionné que pour éviter le courroux de l’administration et ses protégés. Il ne s’agit pas de lutter contre l’État, ni avec lui ; il s’agit de le remplacer (Rien n’interdit, évidemment, d’éviter de le nourrir, et de mettre quelques grains de sable dans les rouages les plus invasifs et les plus bruyants).

Quelle que soit la légitimité d’une opposition, elle n’est pas pour autant un projet. Les partis français ont de nombreuses caractéristiques communes, notamment leur collectivisme plus ou moins assumé ; l’une d’entre elles est d’être, systématiquement, dans l’opposition. Depuis son accession au pouvoir, le gouvernement actuel n’a pas réellement changé de discours ; il n’y a pas de réel projet, si ce n’est de changer ce qu’ont fait les majorités précédentes et tenter d’insuffler un peu d’optimisme aux citoyens, qui sentent bien que le gouvernement n’a plus pour les honnêtes gens qu’un pouvoir de nuisance.

Je ne suis pas celui qui prétendra formuler ce projet. Fuyez celui-là comme la peste. Le seul projet digne d’être mené, c’est de récupérer vos vies, vos choix, vos principes et vos valeurs. Et pour cela, il faut faire société.

Il ne s’agit pas de vivre ensemble pour vivre ensemble, ou de monter des associations spécialisées dans la chasse aux sorcières et aux subventions et le détournement de fonds, ou d’organiser des groupes de parole et assemblées générales. Il s’agit de remplacer l’État. Démissionnaire de ses fonctions régaliennes, toujours plus menaçant envers la propriété, il sera bientôt incapable de protéger les citoyens ; que ceux-ci s’organisent pour jouer ce rôle. Qu’ils défendent, pour eux-mêmes et pour autrui, libertés individuelles, propriété et sûreté. Qu’ils s’unissent pour revendiquer leur individualité et leurs droits. Qu’ils s’associent librement pour poursuivre des intérêts communs.

Qu’ils refusent la toute-puissance des syndicats violents, l’impunité des politiciens corrompus, et dénoncent systématiquement les premiers et les seconds. Qu’ils défendent systématiquement leurs valeurs lorsqu’elles sont menacées par un discours de plus en plus normé et de moins en moins précis. Qu’ils contribuent aux initiatives dont ils estiment qu’elles amélioreront leur sort.

Une partie significative de la population est désemparée ; l’État qu’elle pensait omnipotent se révèle impuissant, les convictions profondes qu’on lui a asséné depuis la maternelle se révèlent erronées et cette prise de conscience continuera de s’étendre. Comprenant que l’État n’a pas la solution à tout, elle comprend qu’il n’est pas la solution à tout. D’ici à ce qu’elle envisage que la solution soit la fin du tout-État, il n’y a qu’un pas pour lequel elle peut sans doute être poussée.

Ce n’est pas à moi de dire ce que chacun doit faire, mais je me permettrai de donner des pistes sur ce que chacun peut faire :

Préparer, pour soi-même, l’après-État et sa chute. Liberté bien ordonnée commence par soi-même.

Soutenir les initiatives menées par d’autres. Contrepoints, par exemple, veut remplacer la presse d’État pour offrir une information de qualité et une opinion libre ; l’indépendance du journal et de l’association qui l’édite n’est possible que grâce à vos dons. Consacrer du temps et des ressources à faire avancer la liberté.

Faire société, remplacer l’État. À l’échelle locale ou nationale, seul ou en groupe, nous pouvons tous contribuer à libérer les esprits et les individus de l’emprise de l’État. Il est commode que l’État gère ; pour libérer l’espace nécessaire à l’expression des préférences que chacun, faisons en sorte qu’il soit remisé au grenier.