Faut-il condamner les « jobs à la con » ?

Un article de l’anthropologue David Graeber, figure du mouvement Occupy Wall Street, qui stigmatise les « Bullshit Jobs » a connu un certain succès. Que faut-il en penser ?

Par Fabrice Houzé.

Strike_3_SPREADSforWEB63En août dernier, David Graeber, anthropologue à la London School of Economics, a publié un article intitulé « On the Phenomenon of Bullshit Jobs » qui a reçu un succès certain en étant consulté 170.000 fois en moins d’une semaine, puis relayé par la presse française, notamment par Libération ou Slate.

À mon sens, Graeber passe à côté du cœur du sujet : le sens que nous cherchons dans le  travail, en s’attaquant à une catégorie particulière mais large, le secteur des services. Avec ses cols blancs armés d’un téléphone, d’Excel, de Powerpoint et d’Outlook (finance, juridique, administrations, relations publiques, télémarketing), mais aussi ses emplois non qualifiés (livreurs de pizza, toiletteurs pour chien). Pourtant le mineur trouve-t-il tellement plus de sens à son travail sous prétexte qu’il charrie des blocs de pierre bien concrets ? Plus radical, comme nous l’examinerons : aujourd’hui est-il réellement davantage nécessaire que les services précités ?

Dans son article, Graeber confirme la prédiction de John Maynard Keynes selon laquelle à notre époque, la technologie permettrait théoriquement aux pays les plus avancés de se contenter d’une semaine de travail de 15 heures. Or ce n’est – j’en témoigne – pas le cas. Ce constat le conduit à conclure à l’existence massive de bullshit jobs, c’est-à-dire de métiers qui ne servent à rien d’autre qu’à occuper les gens. Au fait que cela puisse sembler contre-intuitif dans le système capitaliste de recherche du profit maximum, il répond par un autre argument : les détenteurs d’un bullshit job, marketeurs, financiers ou juristes, avouent eux-mêmes la vacuité de leur travail.

La réponse des capitalistes à cet article ne s’est pas faite attendre. The Economist explique ainsi sans détour : « Au cours du siècle dernier, l’économie mondiale s’est progressivement complexifiée. Les biens qui sont produits sont plus complexes, la chaîne de fabrication utilisée pour les produire est plus complexe, le système qui consiste à les marketer, les vendre et les distribuer est plus complexe, les moyens de financement de tout ce système sont plus complexes, et ainsi de suite. Cette complexité est ce qui fait notre richesse. Mais c’est extrêmement douloureux à manager. »

Ainsi la multiplication des emplois administratifs et managériaux est une conséquence directe de la poursuite d’une division du travail de plus en plus fine, inaugurée au début du siècle par Ford dans ses ateliers automobiles. Et ce n’est pas parce qu’un salarié ne perçoit pas le sens de son travail pris isolément, que celui-ci n’en a pas dans la chaîne de création de valeur. Par exemple, un ouvrier qui visse sans cesse le même écrou ne trouverait sans doute aucun sens à son travail s’il ne voyait pas le reste de la chaîne de production et la voiture qui en sort au bout. Malheureusement, bien que la psychologie ait souligné que l’artisanat, où un objet est fabriqué de A à Z, procure une plus grande satisfaction intellectuelle, il ne permet pas une production de masse. Alors, aussi ennuyeux que soit de brasser du papier, cela est nécessaire au fonctionnement du système. Ajoutons que les jobs du monde moins complexe d’il y a 50 ans étaient nettement plus déplaisants : plus répétitifs, et souvent plus physiques. Insistons que ce ne sont pas les Chinois qui nous ont débarrassé de ces tâches. Dans le monde pris dans son ensemble, la part des ouvriers et des industries manufacturières a drastiquement baissé depuis 50 ans.

En sus de remettre en cause les emplois administratifs, Graeber interroge la pertinence de nombreux services : « l’ensemble des services (toiletteur pour chiens, livreur de pizza) qui existe uniquement car chacun d’entre nous passe tant de temps dans son propre travail ». Que répliquer, sinon que, de toute évidence, il ne prend pas en compte le rôle central de la division du travail entre personnes de qualifications très variées dans la production des richesses d’aujourd’hui ?

En revanche, Graeber, professeur lui-même, insiste sur l’utilité majeure des professeurs, dont « la disparition placerait le monde en difficulté », contrairement à celle des détenteurs de bullshit jobs. Pourtant, le cours magistral traditionnel a du plomb dans l’aile depuis que les nouvelles technologies, en particulier l’arrivée des MOOC (massive open online course), permettent aux plus grandes universités de mettre en ligne des cours méticuleusement préparés une fois pour toutes ou presque. Pour un enseignement de même qualité, nombre de professeurs risquent de devenir de simples assistants des cours sur ordinateurs, tandis que d’autres deviendront de véritables stars, comme ce professeur sud-coréen qui gagne des millions. D’ailleurs, en France, enseigner l’économie, grande absente des programmes du collège et lycée, permettrait justement à chacun de mieux percevoir comment s’articulent entre eux les secteurs économiques, dont la finance.

À l’inverse, Graeber, assiégé à la London School par la City et sa horde de financiers, ne comprend pas en quoi « l’humanité souffrirait » si tous les dirigeants de private equity (investissement dans les sociétés non cotées en bourse) disparaissaient. C’est parce qu’il oublie que de telles personnes, à l’instar de Peter Thiel qui a investi dans Facebook, créent des emplois, 4 000 en l’occurrence et beaucoup plus indirectement. Des emplois qu’on ne peut vraiment pas qualifier d’inutiles puisque l’article de Graeber, indispensable anthropologue, a été liké 59 690 fois sur Facebook à cette heure.

De même, Graeber débarrasserait volontiers l’humanité des huissiers de justice. Pas vous ? Grave erreur ! Comme chaque maillon du système, l’huissier de justice est indispensable : sans la menace d’une saisie, personne ne se préoccuperait de rembourser ses emprunts bancaires. L’huissier est à l’emprunt ce que la sanction est à la loi : sans huissier, le principe même du crédit bancaire serait mis à mal… Ce serait d’ailleurs une belle manière de mettre fin au crédit à la consommation, et donc à l’industrie des voitures, achetées à crédit 3 fois sur 4 et fabriquées par les seuls « vrais travailleurs » selon Graeber.

Il semble que Graeber, tout anthropologue qu’il est, soit aveugle aux désirs de ses contemporains occidentaux, à savoir, nous dit Slate, une vie ultra-contrôlée et aseptisée dans laquelle sécurité et principe de précaution sont les maîtres-mots. C’est pourquoi l’industriel doit embaucher un service juridique lui expliquant de porter la mention « ce sac n’est pas un jouet » sur tous ses emballages. C’est pourquoi lorsqu’un enfant meurt, une nouvelle norme visant les ascenseurs entre en vigueur, pour un coût astronomique de 8 milliards d’euros. C’est aussi pourquoi une assurance est proposée à l’achat d’à peu près n’importe quoi. Et c’est donc pourquoi une armée de détenteurs de bullshit jobs – analystes, certificateurs, responsables de suivi, contrôleurs de qualité –- s’occupe de gérer cette avalanche de règlements, procédures et rapports d’activité. Une société hyper-craintive a donc un hyper-coût.

Finalement, Graeber soutient que les bullshit jobs font partie d’un système qui maintient au pouvoir le capital financier : « La classe dirigeante s’est rendue compte qu’une population heureuse et productive avec du temps libre était un danger mortel ». Bref, l’auteur de The Democracy Project: A History, a Crisis, a Movement nous offre en fait de démocratie un bel exemple de démagogie : si vous avez un bullshit job plutôt que davantage de loisirs, c’est à cause du capital financier au pouvoir. En réalité, ce n’est pas la disparition des bullshit jobs organisationnels qui nous guette, mais précisément l’inverse, la disparition des « vrais travailleurs » : des employés peu qualifiés comme les ouvriers d’usine avec la robotisation croissante, les caissières avec les caisses en libre-service, les conducteurs de poids lourds avec la mise au point de la conduite automatique par Scania ; mais aussi des employés qualifiés comme les traducteurs, les professeurs magistraux avec les MOOC, les médecins de ville avec les programmes issus de l’intelligence artificielle effectuant de meilleurs diagnostics à moindre coût.

Alors, si les soi-disant bullshit jobs sont nécessaires, n’y a-t-il vraiment rien à faire pour réduire notre temps de travail ? D’abord, la baisse du temps de travail est indéniable et continue depuis 50 ans en France. Actuellement, la baisse est d’ailleurs identique en Allemagne, même sans le dispositif rigide des 35 heures. Ensuite, il serait peut-être temps de mettre un terme au culte managérial du présentéisme qui prévaut encore aujourd’hui, héritage d’une époque où le travail était davantage proportionnel au temps passé. Accomplir son travail plus vite que prévu n’apporte pour récompense que d’en recevoir davantage, et la lointaine perspective d’une incertaine promotion. De toute évidence ce n’est pas une grosse incitation à la productivité… Les entreprises de nouvelles technologies comme Google, sont très souvent également à la pointe de l’innovation sociale, mais aussi d’autres comme SEMCO. Il s’agit de propager ces bonnes pratiques.

Quant à l’inflation réglementaire, elle a pour partie une visée politique d’immédiateté et de visibilité de l’action qui se révèle souvent inefficace, voire nuisible comme l’empilement des mesures fiscales ou des normes de construction. C’est aussi par exemple le cas de la nouvelle réglementation financière qui a répondu à la Crise en imposant une diminution des risques des banques et assureurs à contretemps du cycle économique, mais cela mériterait un autre article. Mettre fin à l’hyper-réglementation passe par des changements institutionnels radicaux comme interdire – non pas le cumul de mandats tout à fait anecdotique – mais le renouvellement des mandats. Sans réélection possible, plus de mesure démagogique.

Au-delà de ces propositions, je suis profondément convaincu que dans notre société avancée, il est réellement possible de moins travailler : il suffit de moins dépenser. Malgré un triplement de la consommation ces 50 dernières années, le sentiment de bonheur n’a pas progressé significativement dans nos pays. Ceci signifie qu’en moyenne nous dilapidons les deux tiers de notre revenu disponible en bullshit consommation, et donc que les deux tiers d’entre nous, occupés à produire cette consommation, exercent des bullshit jobs !

Examinons par exemple le secteur sacralisé de la médecine : implant capillaire à 1 euro le cheveu, blanchiment des dents à renouveler sans cesse, et autres ravalements de façades. Tous ces traitements sont les symptômes d’une société plus soucieuse de son apparence que de sens, une société qui remplit son vide existentiel en imaginant de nouveaux besoins superficiels toujours plus nombreux.

Les bullshit jobs ne sont donc pas ceux des contrôleurs et les consultants, mais constituent des secteurs entiers de l’économie (y compris leurs contrôleurs et consultants spécifiques !). Pensez par exemple aux droits télévisuels du football : 22 joueurs, au milieu de stades monumentaux que des ouvriers ont bâtis, des cameramen, preneurs de son, monteurs, des mineurs pour extraire toutes les matières premières de toutes ces installations, une régie publicitaire, des millions de spectateurs assis devant leur télévision, qui financent tout cela précisément en achetant le plus grand écran plat possible et le canapé le plus design. Tout ce monde occupé ne serait-il pas plus heureux à jouer au football en vrai, ou tout autre loisir concret ?

Cet exemple est représentatif de nos loisirs actuels sur écrans que des industries entières alimentent en contenu : sport, films, séries, jeux vidéo, news, etc. Nous passons 5 heures par jour sur toujours plus d’écrans de toutes les tailles, du smartphone au home cinéma en passant par la tablette, sans compter le temps passé au travail. Bref, nous nous coupons peu à peu du réel, Matrix n’est plus très loin.

Pourtant, comme les travailleurs au crépuscule de leur vie le confient à regret à cette assistante en soins palliatifs, la source de notre bonheur est bien dans le réel : travailler moins dur, accomplir ses rêves, ou encore exprimer ses sentiments à ses proches.