Marc Crapez : « Le libéralisme, c’est avoir le courage de ses opinions » (1/2)

dessin Marc Crapez

Entretien avec Marc Crapez

Marc Crapez est un habitué des colonnes de Contrepoints. Cet entretien est l’occasion de le faire découvrir à nos lecteurs. Pourquoi est-il libéral ? Le libéralisme a-t-il sa place en France ? 

Entretien réalisé par PLG, pour Contrepoints.

Caricature de Jacques Faizant, parue en 1ère page du Figaro le 22 juin 1999, au lendemain d’une interview de Marc Crapez par ce quotidien.

Marc Crapez, pouvez-vous d’abord rappeler aux nouveaux lecteurs votre parcours ?

Mon parcours est atypique. Ma thèse de doctorat exhumait minutieusement les sources populistes et antisémites de l’extrême-gauche du 19ème siècle. Certains en furent fous de rage. Du coup, comme l’écrivit un historien italien : « Il est probable qu’une décennie sera nécessaire pour que le schéma de lecture et d’analyse proposé par Crapez réussisse à briser le mur du silence ».

Puis, j’ai aggravé mon cas par un deuxième livre montrant que le clivage gauche-droite ne date que du 20ème siècle et, en tout cas, pas de la Révolution française. À 29 ans, j’avais déjà publié deux livres préfacés par des politologues de renom. Par la suite, j’ai publié un livre sur le sens commun et un autre sur la crise de 2008. Il y a deux ans, j’ai décidé d’aller à la rencontre des internautes en publiant des chroniques dans des médias en ligne et notamment sur Contrepoints.

 

« En s’opposant à l’interventionnisme idéologique, le libéralisme aide à discerner le vrai du faux en politique. »

 

Comment avez-vous découvert le libéralisme ?

J’ai découvert le libéralisme par Tocqueville, Aron et Jean Baechler. Intuitivement, j’avais toujours trouvé absurde le système clientéliste par lequel la gauche vit aux frais de la princesse, en semant des impôts pour récolter des fonctionnaires. Mais pire encore que ce fonctionnarisme, j’ai découvert un dérèglement intellectualiste qui pousse beaucoup d’intellectuels de gauche à consommer de fortes doses d’idéologie (alors que les citoyens de gauche, eux, sont parfaitement sensés).

Je conçois le libéralisme comme le meilleur observatoire qui soit sur les idées problématiques, fragiles ou fausses. Il permet de les combattre avec les armes de l’esprit. En s’opposant à l’interventionnisme idéologique, le libéralisme aide à discerner le vrai du faux en politique.

 

« Le libéralisme mise sur l’initiative, la responsabilité et l’arbitrage individuels. Il laisse les gens penser librement. »

 

Au fond, pourquoi le pensez-vous  supérieur aux autres idées ?

Je le trouve, en effet, supérieur aux autres idées. Le libéralisme postule une certaine perfectibilité de l’être humain et un certain progrès des sociétés, tout en cultivant le refus du totalitarisme et la circonspection à l’endroit du constructivisme.

Le libéralisme mise sur l’initiative, la responsabilité et l’arbitrage individuels. Il laisse les gens penser librement et délibérer sans obéir aux idées préconçues d’un grand dirigeant. Il procède par tâtonnement, tentatives et retouches, sans brûler les étapes. Il assure dans la durée l’augmentation du niveau de vie en sécurisant les transactions et en garantissant l’émulation et la libre-concurrence.

Rationalité de l’acteur économique, clairvoyance du citoyen, bon sens du peuple, libéralisme et démocratie cheminent de concert. Ce libéralisme qui a contribué à gouverner la France, depuis l’installation de la République à la fin du 19ème siècle, peut s’enorgueillir d’une splendide tradition d’intellectuels (les Leroy-Beaulieu, les Halévy, Thibaudet, Siegfried, Rueff, Jouvenel) et d’hommes politiques (Ferry, Deschanel, Doumergue, Poincaré, Tardieu, Reynaud, Pinay, de Gaulle).

 

« En France l’extrême-gauche forme une minorité de blocage. »

 

Qu’est-ce qui vous a un jour poussé à prendre la plume pour le défendre ?

Je suis un contrariant. Et j’aime défendre les idées minoritaires. Au risque d’être la cible des réseaux d’extrême-gauche. Dès 1998, mon travail était stigmatisé dans une revue comme tout à la fois « déplorable… déplaisant… réducteur… caricature… manque de rigueur… ».

En janvier 2005, une de mes tribunes annoncée en 1ère page d’un grand journal était censurée à la composition. Elle est parue quelques jours plus tard, mais c’est la dernière fois que j’ai pu publier dans ce journal, car peu après j’étais cloué au pilori sur un site trotskiste à cause de cette tribune de journal où j’avais qualifié tel leader trotskiste de « vieux caïman communiste ». Cet exemple montre qu’en France l’extrême-gauche forme une minorité de blocage : il lui suffit de se mobiliser pour intimider le rédacteur en chef d’un journal qui souhaitait ménager le pluralisme en publiant un auteur de droite.

En janvier 2013, des références à mes travaux qui figuraient depuis plusieurs années sur Wikipédia ont été méthodiquement censurées, comme dans les notices « Sens commun » ou « Jacques-René Hébert ». La notice « Marc Crapez », qui datait probablement de près de dix ans, a même été vandalisée puis supprimée.

Quels sont vos thèmes de prédilection ?

Mes thèmes de prédilection concernent d’abord la théorie du libéralisme (généalogie, typologie, rationalité des conduites économiques). Ce sont ensuite l’explication de la crise de 2008 et de la crise de la dette, ainsi que les questions qui en découlent  (question des rémunérations, matraquage et évasion fiscaux…). Vient enfin la déconstruction des mythes à la mode (notion de prophétie auto-réalisatrice, stéréotype rhétorique du faux problème ou de la question mal posée…).

 

« S’il adopte un positionnement centriste, le libéralisme devient un parti attrape-tout et gobe-tout. »

 

Pensez-vous qu’il existe aujourd’hui une véritable place pour les idées libérales en France ?

Le libéralisme c’est avoir le courage de ses opinions. C’est un esprit de résistance aux abus du prêt-à-penser et aux excès des puissants. Le juste milieu ne repose pas sur un impératif de modération consensuelle, mais sur une dynamique pluraliste, le sens du risque et l’esprit de contradiction, quitte à explorer des voies inattendues.

Inutile de se leurrer, le libéralisme « fonctionne plus ou moins à droite », selon la formule de Thibaudet. Les libéraux considèrent les socialistes comme des gens quelque peu dogmatiques et démagogues, qui n’ont jamais pris le taureau par les cornes pour affronter leurs antinomies entre révolution et démocratie ou entre accroissement des libertés publiques et réduction des inégalités sociales.

S’il adopte un positionnement centriste, le libéralisme devient un parti attrape-tout (des bobos aux bisexuels) et gobe-tout (de la droitisation à la montée du populisme). Autant dire qu’il devient un conformisme dénué d’intelligence, à l’instar du parti libéral allemand qui vient de péricliter. En France, le libéralisme a donc, vaille que vaille, vocation à travailler avec l’UMP.

La suite de l’entretien, c’est ici !

Suivre les articles de l’auteur sur Facebook

Dernier article de l’auteur