L’enjeu économique des élections allemandes

Pour les prochaines élections fédérales allemandes, les pronostics laissent entendre qu’Angela Merkel devrait arriver largement en tête, mais il est peu probable qu’elle obtienne seule la majorité

Pour les prochaines élections fédérales allemandes, les pronostics laissent entendre qu’Angela Merkel devrait arriver largement en tête, mais il est peu probable qu’elle obtienne seule la majorité

Par Jean Yves Naudet.
Un article de l’aleps.

Peer Steinbrück (SPD) et Angela Merkel (CDU).

Les élections fédérales en Allemagne ont lieu dans quelques jours, le 22 septembre. L’enjeu est politique, puisqu’il s’agit en fait de choisir le chancelier et la coalition qui gouverneront le pays. Mais l’enjeu est évidemment économique, à commencer par la conception de l’Europe, ouverte ou forteresse, économique ou politique, et par la politique économique du futur gouvernement. Certes, les pronostics laissent entendre qu’Angela Merkel devrait arriver largement en tête, mais il est peu probable qu’elle obtienne seule la majorité absolue et les contours d’un gouvernement de coalition influenceront les choix de la première économie d’Europe.

La situation politique

Le système électoral allemand est complexe, mêlant scrutin majoritaire et scrutin proportionnel. Compte tenu de ce correctif proportionnel, il est peu probable qu’un parti obtienne seul la majorité absolue. D’ailleurs le gouvernement actuel d’Angela Merkel est une coalition entre les démocrates-chrétiens (CDU/CSU) et les libéraux (FDP). En face, on trouve le SPD, parti social-démocrate, et deux partis plus clairement à gauche, les Verts et le parti de la gauche radicale (Die Linke) fruit de la fusion de l’ancien parti communiste de l’ex-Allemagne de l’Est et d’une scission de l’aile gauche du SPD.

Sans entrer dans le détail politicien, il semble probable que la CDU/CSU arrivera en tête, sans avoir la majorité absolue ; elle pourrait continuer à gouverner avec les libéraux du FDP si ceux-ci arrivent à franchir la barre des 5% nécessaires pour entrer au Bundestag, sinon elle devrait envisager d’autres coalitions, avec les Verts qui feraient payer cher leur ralliement, voire une grande coalition avec les sociaux-démocrates. Si CDU et FDP n’avaient pas la majorité, peut-on envisager une union de la gauche, le SPD gouvernant avec les Verts et Die Linke ? Officiellement, c’est exclu, en raison du radicalisme de l’extrême-gauche, mais cette situation s’est déjà produite dans plusieurs länder. Si le plus probable est le maintien au pouvoir d’Angela Merkel, rien n’est totalement exclu.

Divergences sur le salaire minimum

Cela a-t-il la moindre importance ? Après tout, les sociaux-démocrates ont rompu avec le marxisme depuis le congrès de Bad Godesberg (1959), acceptant l’économie de marché – ou du moins ce que les Allemands appellent « l’économie sociale de marché ». N’est-ce pas le chancelier Gerhard Schröder qui a fait voter les lois Hartz libéralisant le marché du travail ? Le SPD n’a pas grand-chose à voir avec le PS français. Mais ils sont sociaux-démocrates et, comme tels, accordent une plus grande place que les conservateurs ou que les libéraux à la redistribution, à la fiscalité, à l’État-Providence. Ils ont surtout relancé le débat sur le salaire minimum, qui n’existe pas en Allemagne où ce sont les partenaires sociaux qui négocient des salaires, sans que l’État ne s’en mêle. Or l’absence de salaire minimum a été un des éléments permettant, à côté des lois Hartz, de ramener le chômage allemand à un niveau très inférieur au taux européen, soit 5,4% contre 10,5% (il était à 11,4% en Allemagne en 2005 quand Angela Merkel est devenue chancelière !).

… et surtout sur la fiscalité

Angela Merkel avait mis l’accent sur la maîtrise des dépenses publiques et le rétablissement de l’équilibre budgétaire, qui a été atteint cette année : situation en contraste avec celle de la majorité des pays européens, dont la France. Elle a ainsi fait la démonstration que la meilleure façon de rétablir l’équilibre budgétaire était de maîtriser les dépenses publiques, au lieu d’augmenter les impôts. En outre, les résultats du PIB allemand, supérieurs ce trimestre aux résultats européens, montrent que la maîtrise des déficits n’est pas incompatible avec la croissance du PIB. Certes, la politique de Merkel est loin d’être libérale et les prélèvements obligatoires sont encore à un niveau élevé, loin des projets de flat tax évoqués lors d’élections précédentes ; mais les sociaux-démocrates, eux, voient la solution du côté de la hausse des impôts, surtout sur les tranches les plus élevés, ce qui va bien avec leur côté « redistributif ». Angela Merkel a eu d’ailleurs l’intelligence de qualifier les hausses d’impôts envisagées de « poison » pour l’économie et l’emploi.

En effet, le SPD propose de porter le taux marginal d’impôt sur le revenu de 42% à 49%. La différence avec la CDU est sensible, même si aucun parti allemand ne songe aux taux marginaux français. Le SPD propose également la réintroduction d’un impôt sur la fortune. Face aux résistances des électeurs sur l’impôt, le parti a un peu infléchi sa position et le leader social-démocrate Peer Steinbrück, a insisté un peu plus sur la lutte contre la fraude fiscale et un peu moins sur la hausse des taux d’impôt. Mais le SPD ne pourrait en aucun cas gouverner seul et, s’il devait se coaliser avec les Verts et, plus encore, Die Linke, il devrait accepter de fortes hausses d’impôt. Est-ce révélateur ? Empêtré dans une campagne en panne, le SPD est allé rechercher pour ses meetings l’ancien chancelier Gerhard Schröder, à l’image plus libérale que d’autres SPD. C’est dire que sa ligne est assez floue.

Bonnet blanc et blanc bonnet ?

Il n’est pas certain, en revanche, que, du côté de la politique monétaire, le SPD se démarque fortement de la CDU. Les principaux partis allemands ont gardé une conception saine de la stabilité monétaire et de la lutte contre l’inflation ; mais on voit bien que les réserves allemandes vis-à-vis du laxisme monétaire de la BCE n’ont pas suffi à inverser la politique de création monétaire. L’idée d’un euro fort est par ailleurs commune aux deux principaux partis, et l’opinion allemande n’est pas forcément prête à aider davantage encore les pays laxistes du sud de l’Europe en essayant de combler le tonneau des Danaïdes.

On peut être surpris, en France, de l’absence d’écart majeur entre les programmes des deux grands partis, sauf sur le plan fiscal, sur le salaire minimum et, à la marge, sur la question des retraites, au moins pour les « carrières longues ». Mais, d’un point de vue libéral, on pourrait dire que le SPD est beaucoup moins étatiste que le PS français et que la CDU est un parti dont le libéralisme est bien émoussé, qui n’a pas remis fondamentalement en cause l’État providence, mais qu’il est nettement plus libéral que la droite française.

Que va-t-il se passer ? On l’aura compris : tout dépendra de la coalition qui sortira des urnes. La plus libérale serait sans aucun doute CDU/FDP. Une alliance avec les verts ou avec le SPD (la « grande coalition ») obligerait la CDU à faire des concessions à la gauche. La situation la plus dramatique, mais la moins probable, serait une coalition entre les Verts, le SPD et Die Linke. Beaucoup de sociaux-démocrates l’écartent a priori, mais les calculs politiciens et l’attrait du pouvoir peuvent faire fléchir le SPD. Ce serait suicidaire pour l’Allemagne, certains dirigeants du parti d’extrême gauche se posant en héritiers de Rosa Luxembourg ! Leur concéder une place serait un recul en arrière de 50 ans. Il faudra donc examiner non seulement le score des deux grands partis, mais aussi celui des petits. Ainsi, pour l’Allemagne, pour la France et pour l’Europe, les élections allemandes seront-elles déterminantes.


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