« Ni-ni » et cuisine électorale

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Depuis les récentes déclarations de François Fillon renvoyant dos-à-dos le FN et le PS, la question du « ni-ni » hante la presse.

Depuis les récentes déclarations de François Fillon renvoyant dos-à-dos le FN et le PS, la question du « ni-ni » hante la presse. Difficile de comprendre quelque chose à la cuisine politique. Mais mon omelette vous dit tout !

Par Nicolas Nilsen.

En ce moment, les médias nous parlent beaucoup des prochaines élections municipales, et du nombre d’élus que le FN aura, et du « ni-ni » de Fillon, et de la tentative de Borloo de réunifier le centre, et de qui sera le plus « sectaire », et de qui saura rassembler la droite, et de quand les écolos quitteront le Gouvernement, et de si le Front de Gauche va être lâché par le PC etc. blah, blah, blah…

En fait ils cherchent tous à se manger la plus grosse part d’omelette ! Mais pour obtenir la part d’omelette la plus grosse possible, il y a deux méthodes bien distinctes :

la première est de viser exclusivement le centre et de procéder par exclusion des extrêmes par un « ni-ni » d’élimination : ni extrême gauche, ni extrême droite. Mais pour vous élargir au centre, il faut tout de même que vous empiétiez avec votre fourchette sur les bouts de gauche et de droite (ce qui est difficile parce que ces gens des extrêmes sont justement animés par une force centrifuge qui les éloigne de votre centre-mou).

La deuxième est de procéder par inclusion des extrêmes (extrême gauche et extrême droite) pour les additionner en les rassemblant sur des thématiques auxquelles elles sont toutes les deux sensibles en ce moment (rejet de la mondialisation, fermeture des frontières, rejet de l’Europe bureaucratique, repli sur la France, sur les racines, l’identité nationale…). La stratégie est de négliger complètement le centre et de mordre aux deux bouts : le bout extrême-gauche (les déçus d’un gouvernement « social démocrate », sensibles à un repli à l’intérieur des frontières pour protéger l’emploi…) et le bout extrême-droite (sensible à l’idée de Nation précisément, d’identité nationale, de fermeture des frontières et de repli sur soi). Comme ces deux bouts périphériques deviennent plus gros que le centre qui se rétrécit, vous faites un pari gagnant !

C’est ça la vraie leçon que vous donne l’omelette concernant la stratégie du Front national par exemple : la force centripète (« qui tend à rapprocher du centre », en latin) ce n’est pas son truc parce que les gens du centre ne voteront jamais pour lui et les centristes de Borloo et Bayrou qui tiennent dans une cabine téléphonique, il s’en moque. Ce qui l’intéresse au contraire, c’est de prendre dans ses filets toutes les force centrifuges qui ont tendance à s’éloigner du centre.

C’est d’ailleurs ce qui était en marche avant les dernières présidentielles : le FN ratissait large aux deux bouts de l’échiquier : il cherchait à séduire les conservateurs de droite mais aussi les ouvriers déçus par la gauche. Et ça marchait assez fort. Jusqu’à ce que, tout à coup, surprise de dernière minute, un certain Mélenchon arrive de nowhere et décide de faire revenir ces électeurs déboussolés sous la bannière du Front de Gauche. Il a vu que le FN allait lui piquer son bout gauche de l’omelette et il y a planté son drapeau rouge en disant : pas touche ! Et bam, Marine Le Pen s’est retrouvée avec un seul bout de l’omelette !

Aujourd’hui pourtant, il faut se méfier, car les gens qui ont voté Mélenchon-Front de Gauche aux dernières présidentielles sont devenus des déçus de la gauche : ils lâchent Mélenchon qui est lui-même lâché par le PC ; ils lâchent Hollande (« social démocrate ») et lâchent également Montebourg (qui n’a pas tenu les promesses de sauvetage des sites industriels et de l’emploi ouvrier)…

Et donc ? Et donc l’omelette donne la réponse à la question : soit exclusion des extrêmes (c’est la stratégie des « centristes » qui refusent toute alliance avec un FN hors la loi et nauséabond) ; soit captation des extrêmes (ratisser non seulement tous les mécontents des deux bouts mais aussi les déçus du centre qui suivent la force centrifuge qui les éloigne du centre).

L’historien Bouthillon en avait fait la démonstration pour l’Allemagne des années 1920 (eh oui l’histoire ça sert à comprendre parfois) où la République de Weimar avait tenté un centrisme par exclusion des extrêmes. Et c’est l’échec de cette tentative qui ouvrira la voie à l’option de l’addition des extrêmes, et donnera le national-socialisme : une valeur de droite (le nationalisme), et une valeur de gauche (le socialisme).

C’est triste et pathétique, mais que voulez-vous, la France de 2013 en est effectivement là ; la crise de 29 et ce qui se passe en Grèce, ça ne vous rappelle rien ? Crise économique, chômage massif, destruction des classes moyennes, désorientation totale des esprits, peur devant l’avenir, rejet des politiques…

Devant la montée des mécontentements aux deux bouts de l’omelette, la gauche est sourde (« tout va bien, la crise est derrière nous, les courbes s’inversent ») et la droite est aveugle (elle a même de la peine à lire son propre bilan désastreux). Et donc attention à la façon dont ils vont la couper cette foutue omelette !


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