L’entreprise en France, c’est booming pour les femmes

Najat Vallaud-Belkacem (Crédits Philippe Grangeaud-Parti socialiste, licence Creative Commons).jpg

Créer son entreprise en France, c’est trop facile. D’ailleurs, pour les femmes (et les Bretons roux), cela va le devenir encore plus.

Alors que la France s’enfonce dans un tunnel de plus en plus noir, une étude de Ernst & Young viendrait d’allumer des guirlandes de Noël clignotantes pour toute la presse mainstream que compte le pays : d’après elle, le cabinet de conseil estime que créer une entreprise en France n’est pas aussi difficile qu’on pourrait le penser. Enquête et croustillance.

En lisant les titres de la presse à la parution de l’étude, on entend presque les petits vagissements de satisfaction dans les rédactions sur le mode « Ça y est les gars, on a du solide pour prouver que la France, c’est du tonnerre de Brest ! ». Le Monde, entre deux appels indécents à massacrer du Syrien, titre ainsi « Selon une étude, créer une entreprise en France n’est pas si difficile » et explique dans un article dont la teneur est essentiellement une resucée d’une dépêche de l’Agence Fausse-Presse que la France constitue plutôt un cadre favorable à la création d’entreprise. À en croire le pigiste probablement ivre (ou pas du tout anglophile) qui a pondu l’article, l’étude serait donc assez positive et optimiste pour la France.

obstacles

Heureusement, la lecture du PDF permet de retirer les épaisses couches de maquillage qui furent apposées par les folliculaires sur le constat très nuancé pour le transformer en panégyrique gluant estampillé AFP. Rien que le titre remet sérieusement en perspective celui que Le Monde aura propagandageusement confectionné :

« France starts hearing the call of its entrepreneurs although major obstacles remain », ou autrement dit, « La France commence à entendre l’appel de ses entrepreneurs bien que des obstacles majeurs persistent »

On notera le « commence à entendre » : la France, en terme entrepreneurial, commencerait donc le long chemin qui consiste à arrêter de cogner comme un débile hydrocéphale sur ceux qui lui apportent de la richesse. Et, toujours d’après ce titre, même ainsi, il reste encore un paquet de problèmes à régler en chemin.

Après, on peut choisir la pilule rose, celle qui rend heureux : on lira Le Monde, en se demandant comment, avec de telles statistiques, le pays pourrait louper le coche dans les prochaines années. À l’évidence, la prochaine Silicon Valley, la révolution industrielle qui vient et l’avenir triomphant, c’est pour bibi !

On peut aussi choisir de s’en tenir aux faits de l’étude : pour elle, le principal problème provient de l’absence de culture de l’esprit d’entreprise. Le lecteur régulier de ces colonnes pourra étouffer un petit « Non, sans blague ! » entre deux mâchoires un tantinet crispées. Bien sûr, un tel constat ne sera pas relayé dans la presse ; ainsi, alors même que, selon l’étude, cette culture entrepreneuriale est l’une des plus basses du G20, l’article du Monde parvient à expliquer qu’elle n’arrête pas d’augmenter, youkaïdi, youkaïda. Partant de très bas, effectivement, Sky Is The Limit, mais je ne suis pas sûr qu’il y ait là de quoi fanfaronner.

Si l’on y ajoute les poids habituels (et catastrophiques) de la fiscalité et des tracasseries administratives, la synthèse logique d’une telle étude est qu’il existe en France, et heureusement, des entrepreneurs de bonne volonté, mais les conditions sont encore loin d’être réunies pour faire du pays un Eldorado de la création d’entreprise, c’est le moins qu’on puisse dire.

On ne s’étonnera donc pas, compte-tenu de la médiocrité molle de la presse française en général et du Monde en particulier, de lire que l’entrepreneuriat en France est quasiment une partie de plaisir, alors même que s’empilent les mouvements d’artisans, petits patrons, dirigeants de start-up ou auto-entrepreneurs dont l’existence et les revendications répétées indiquent pourtant un certain malaise à ce sujet.

Le plus beau (ou le plus moche, c’est selon) est qu’en parallèle à cette étude, et avec une synchronicité qu’on pourrait qualifier de diabolique si elle avait été voulue (ce qui est hautement improbable vu les guignols qui nous gouvernent), le gouvernement vient de se lancer dans l’une de ses opérations de communication / sabotage / agitation délétère qu’il affectionne tendrement.

Oui : au moment même où une étude paraît pour expliquer que l’esprit d’entrepreneuriat n’est pas assez développé en France, le gouvernement se lance dans une nouvelle initiative ridicule qui revient à mettre assez spectaculairement une bonne poignée de bâtons dodus dans les roues des entrepreneurs qui auraient encore la folie furieuse de se lancer dans l’aventure.

Et encore une fois, c’est la presse qui nous apprend la nouvelle, toute heureuse de colporter les conneries froufroutantes de ces clowns coûteux : le gouvernement, tentant (on ne sait pas trop pourquoi) une « rentrée féministe« , a décidé qu’il fallait lourdement gentiment inciter les femmes à créer des entreprises.

Entendons-nous bien : je ne dis pas qu’inciter les femmes à créer des entreprises est inutile. Je dis que c’est du plus haut débile.

Et je ne dis pas ça parce que l’idée semble provenir de Najat Vallaud-Belkacem, mais bien parce que le contenu de l’idée est débile, les prémices de l’idée sont débiles, la mise en musique est et sera débile et que tout ceci s’inscrit dans le bain de débilité épais dans lequel barbote joyeusement depuis trop longtemps déjà notre classe politique.

L’idée qu’il faille atteindre certains ratios de femmes entrepreneurs (puisque c’est de cela qu’il s’agit) est parfaitement crétin. Il suffit de transposer cette discrimination sexuelle sur n’importe quel autre critère pour comprendre la parfaire débilité du concept. Ainsi, doit-il y avoir seulement 5% d’entrepreneurs roux ou aux yeux bridés en France ? La République peut-elle se satisfaire d’entrepreneurs ayant majoritairement plus de 30 ans ? N’est-il pas scandaleux qu’on trouve plus de Parisiens dans les entrepreneurs que de Corses ou de Bretons ? Et la parité régionale, alors, merdalafin ?

najat et l'esprit d'entreprise

Les prémices sont au moins aussi débiles : apparemment, la faible proportion de femmes parmi les chefs d’entreprises proviendrait d’« une faible incitation tout au long de leur scolarité à l’esprit d’entreprise » Comme on le comprend, cela revient à dire que les enseignants font un travail d’incitation ouvertement sexiste, en ne favorisant que les garçons dans la démarche. C’est, d’une part, insultant vis-à-vis du corps enseignant. D’autre part, sachant que les femmes représentent 55% de l’effectif des enseignants dans le supérieur, serait-ce à dire que ces traitresses sont sexistes ? Hum ?

Et bien sûr, à cette idée débile et ces prémices débiles, il faudra ajouter une mise en musique débile : même les journalistes n’ont pas réussi à s’enthousiasmer pour le plan-plan gouvernemental présenté par Pellerin, Fioraso et Vallaud-Belkacem lors d’un déplacement sans intérêt pour occuper le terrain médiatique entre deux « heu… » présidentiels. Par exemple, ajouter un « nouveau parcours individuel d’information, d’orientation et de découverte du monde économique et professionnel » en sixième frise le ridicule au fer chaud : la proportion croissante d’élèves ayant besoin d’acquérir de solides notions dans les matières de base encore à cet âge laisse penser qu’on met la charrue, la caravane, le traineau et la herse avant les bœufs ivres. Et puis sensibiliser les élèves à la création d’entreprise lorsqu’ils sont en sixième (vers 11 ans, donc) m’apparaît du plus haut comique, que ce soit des filles, des garçons ou des Bretons roux. Quant au reste des propositions de ce plan, elles oscillent entre le flou artistique et le parfaitement futile (mais avec, toujours, une facture attachée).

On le voit, les observateurs lucides posent des constats clairs et notamment, celui que les Français n’ont pas (ou pas assez) l’esprit d’entreprise. Et la seule méthode pour y remédier semble une tornade d’interventions gouvernementales idiotes et délicieusement hors de propos. À chaque fois. Et plus s’empilent ces interventions, plus s’amoncellent ces incitations, ces obligations, ces plans, ces législations, ces quotas, moins les Français semblent entreprendre.

Vraiment, voilà qui est curieux, non ?
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