À vot’ bon coeur : la mendicité et les libertés

Mendicité

Aux États-Unis comme en France, l’interdiction de la mendicité est considérée comme une atteinte à la liberté des personnes par la justice. Mais pas pour les mêmes raisons.

Aux États-Unis comme en France, l’interdiction de la mendicité est considérée comme une atteinte à la liberté des personnes par la justice. Mais pas pour les mêmes raisons.

Par Roseline Letteron.

Dans son excellent blog consacré au droit américain, Pascal Mbongo commente une intéressante décision rendue par la Cour d’appel fédérale pour le 6è circuit, le 14 août 2013. La question posée est celle de la constitutionnalité d’une législation de l’État du Michigan, remontant à 1929, selon laquelle toute personne prise en train de mendier peut être condamnée à une peine de prison inférieure ou égale à quatre-vingt-dix jours et/ou à une amende inférieure ou égale à cinq cents dollars.

Deux SDF, James Speet et Ernest Sims, ont été jugés par les tribunaux de Grand Rapids. Le premier arborait une pancarte ainsi rédigée : « Cold and Hungry. God Bless« . N’ayant pu s’acquitter d’une amende de cent quatre-vingt dix-huit dollars, il a été condamné, en janvier 2011, à quatre jours de prison. Le second sollicitait les passants pour pouvoir acheter un ticket de bus, et il fut condamné à cent dollars d’amende en juillet 2011. En dépit de leur extrême banalité, ces faits méritent d’être rappelés, car ils permettent de s’assurer que les deux SDF ne mendiaient pas de manière agressive, en usant de l’intimidation à l’égard des passants. Ils se bornaient, tout simplement, à solliciter leur aide.

Liberté d’expression

Pour une fois, circonstance particulièrement remarquable, des lawyers américains se sont intéressés à ces affaires sans attendre de gratification financière de la part de leurs clients. S’ils n’ont pas gagné beaucoup d’argent, ils ont tout de même beaucoup gagné en notoriété, car ils ont obtenu que le juge déclare l’inconstitutionnalité de la législation du Michigan. Pour la Cour, la loi porte atteinte au Premier Amendement de la Constitution fédérale, c’est-à-dire à la liberté d’expression. En d’autres termes, la mendicité est protégée par le Premier Amendement.

Observons d’emblée que cette décision rendue par une Cour d’appel sera peut être déférée à la Cour Suprême, et que la pérennité de cette jurisprudence n’est pas tout à fait assurée. Elle semble cependant parfaitement conforme à la jurisprudence américaine. Dans une décision Village of Schaumburg v. Citizens for a Better Environment, la Cour Suprême a, en effet, déjà déclaré inconstitutionnel un règlement municipal interdisant aux organisation caritatives de quêter sur la voie publique si la recette n’était pas affectée, à plus de 75%, à des activités charitables. Et déjà, la Cour s’appuyait sur le Premier Amendement, l’appel à la générosité publique s’inscrivant « dans l’ordre de la communication ou de l’information, dans l’ordre de la diffusion et de la propagation de points de vue et d’idées, dans l’ordre de la promotion de causes spécifiques (…)« . Dès lors que l’appel à la générosité relève de la liberté d’expression, pourquoi distinguerait-on entre celui effectué par une association de droit privé et celui émanant d’une personne seule ?

Des paroles ou des actes ?

A priori, cette jurisprudence semble séduisante, car très protectrice des droits des personnes. Elle implique cependant une définition restrictive de la notion de mendicité, réduite à l’expression d’une demande et non pas à sa finalité. Car la finalité de la mendicité n’est pas d’exprimer un besoin, c’est d’en obtenir la satisfaction avec de l’argent, de la nourriture, un gite ou encore un travail comme le demandait M. Sims. La mendicité ne relève malheureusement pas de l’ordre du discours, au même titre que la liberté d’exprimer son opinion dans un journal ou celle de manifester. Elle relève surtout d’une activité matérielle qui consiste à obtenir une prestation en argent ou en nature.

La comparaison avec le droit français révèle une approche totalement différente de la mendicité. Contrairement à l’État du Michigan, notre système juridique a, depuis 1994, renoncé à la considérer, en soi, comme une forme de délinquance. L’ordonnance de Jean II le Bon de 1351 ordonnait certes à « tous ceux qui ne veulent exposer leur corps à faire aucune besogne » de se mettre au travail ou de quitter la ville de Paris. Ceux qui refusaient de se plier à l’injonction étaient emprisonnés, puis mis au pilori et marqués au fer rouge en cas de récidive. Cette manière quelque peu brutale de traiter le problème de la mendicité a heureusement disparu. Ne subsiste aujourd’hui de cette perception pénale de la mendicité que les article 225-12-5 et 312-12-1 du code pénal, le premier interdisant l’exploitation de la mendicité d’autrui, et le second la mendicité agressive.

Mendicité et ordre public

À l’approche pénale a succédé une approche d’ordre public. Les maires utilisent leur pouvoir de police générale pour réglementer, voire interdire, l’activité des mendiants sur tout ou partie du territoire de leur commune (article L 2212-2 du code général des collectivités territoriales). Comme toute mesure de police, et conformément à la célèbre jurisprudence Benjamin de 1933, ces décisions font l’objet d’un contrôle maximum. Cela signifie que le juge vérifie si la mesure de police prise par le maire est strictement proportionnée à la gravité du trouble à l’ordre public qu’il s’agit de prévenir. C’est ainsi qu’il va apprécier si la tranquillité publique ne pouvait pas être assurée par d’autres moyens, moins agressifs pour les libertés.

La mendicité relève donc de la police administrative, et la Cour administrative de Douai reconnaît ainsi, dans une décision du 13 novembre 2008, « les risques d’atteinte à l’ordre public liées à la pratique de la mendicité« . Mais c’est pour en déduire aussi que l’arrêté du maire de Boulogne-sur-mer interdisant la mendicité sur l’ensemble de la ville, pour une durée de six mois, porte une atteinte excessive aux libertés individuelle. Il en est de même de l’arrêté du maire de Tarbes interdisant « le maintien en position allongée » des personnes se livrant à la mendicité. La Cour administrative de Bordeaux, saisie en 2003, précise, non sans malice, qu' »il ne ressort pas des pièces du dossier que l’éventualité des troubles occasionnés par cette attitude présentait un degré de gravité tel que son interdiction s’avérait nécessaire« . À l’inverse, le Conseil d’État, dans un arrêt Lecomte du 9 juillet 2003, considère comme licite l’arrêté interdisant la mendicité dans certaines rues d’un centre-ville, et seulement durant la période estivale.

La jurisprudence relative à la mendicité est aujourd’hui relativement abondante, car les élus locaux, ont eu tendance, ces dernières années, à multiplier ces « arrêtés anti-mendicité », au nom d’une préoccupation sécuritaire de plus en plus affirmée. Elle a au moins permis au juge administratif de définir un cadre juridique à cette pratique, en rappelant que l’interdiction de la mendicité, même limitée à certains lieux, même limitée dans le temps, constitue toujours une atteinte à la liberté des personnes.

Mais de quelle liberté s’agit-il ? Pas la liberté d’expression, et c’est ce qui sépare notre droit du système américain. Le juge administratif français n’a jamais considéré la mendicité comme relevant de la liberté d’expression, mais bien davantage de la liberté de circulation. La différence n’est pas anodine, même si elle permet un contrôle juridictionnel assez comparable. Pour le droit américain, la mendicité se définit d’abord par le discours de celui qui la pratique. Pour le droit français, elle se définit par l’acte de sollicitation envers un tiers, sollicitation qui s’exerce sur la voie publique, dans les lieux de passage. Autrement dit, le droit américain s’intéresse aux droits des mendiants, le droit français protège les personnes sollicitées.


Sur le web.