Pays en développement : l’alliance de la technologie et de la débrouille

échoppe de téléphonie mobile

De l’innovation, de la débrouille, de la souplesse. Voici le cocktail étonnant pour un regard européen avec lequel se développent certains pays en voie de développement comme la Chine.

De l’innovation, de la débrouille, de la souplesse. Voici le cocktail étonnant pour un regard européen avec lequel se développent certains pays en voie de développement comme la Chine.

Par Fang Shuo, depuis Shanghai, Chine.

Les pays en développement se développent, certes, mais ils se développent différemment. Et gare à l’européo-centrisme (ou occidento-centrisme, si toutefois cette notion n’était pas géographiquement absurde) qui consiste à imaginer le développement comme un rapprochement progressif des sociétés moins développées vers nos modes de vie dits développés. Nenni !

Ces sociétés souvent jeunes et populeuses (Chine, Inde, Brésil, par exemple) débordent d’inventivité, tant d’ailleurs par jeunesse que par nécessité et système D. Elles exploitent ainsi bien souvent les nouvelles technologies, que nous pourrions croire l’apanage de l’Occident, avec bien plus d’efficacité que nous.

Et l’étranger de passage est parfois surpris de constater que dans ces pays des comportements, des habitudes, des objets qui relèvent (presque) de l’avant-garde chez lui sont ici monnaie courante, formant un contraste intéressant avec la vétusté d’autres installations.

Pour ce qui est de la Chine, on peut ainsi mentionner pêle-mêle :

– Les téléphones portables : La Chine est peut-être un État autoritaire et policier, il n’en est pas moins possible d’acheter un téléphone portable et une carte SIM de manière totalement anonyme et légale en moins de cinq minutes, dans n’importe quelle rue commerçante.

Une échoppe de téléphonie mobile semblable à tant d’autres, sur Guoding Road, district de Yangpu, Shanghai, le 31 décembre 2012.

L’offre abonde du côté des terminaux comme des services : du plus simple et bon marché des téléphones à touches, aux derniers smartphones, originaux et copies ; et de la carte prépayée de 50 RMB, valable 1 an, à l’abonnement voix et données en 3G (prix indicatifs en 12/2012 : 46 RMB pour 150 Mo/mois, 66 pour 300, etc.), le tout sans engagement.

Le rechargement du compte se fait en achetant, toujours dans la boutique la plus rudimentaire possible, à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit, une carte à code à 14 chiffres. Un bref appel au service automatique de rechargement, disponible en Mandarin ou en Anglais, et vous voilà reparti pour 50/100/150 yuans de communications !

À côté de cela, les offres complexes, opaques et ruineuses des opérateurs français, au moins jusqu’à l’arrivée de FreeMobile cette année, ont un côté franchement préhistorique !

– Les scooters et vélos électriques : Ultra-courants et largement majoritaires par rapport à leurs concurrents à propulsion thermique, ils côtoient les vélos traditionnels, encore très utilisés dans les classes inférieures de la société chinoise. Il semble donc que la Chine ait résolu les problèmes techniques considérés comme insurmontables par les citadins français et leurs édiles, qui s’obstinent dans leur majorité à considérer les modes de déplacements électriques ou humains comme d’amusantes curiosités.

– Le système de comptabilisation de l’eau utilisée par les étudiants dans la résidence universitaire à l’université de Fudan à Shanghai (certes, une des universités les plus prestigieuses, et donc les plus riches, du pays).

Lors de son installation dans la résidence universitaire, chaque étudiant se voit remettre une carte magnétique créditée de 100 RMB qui lui donne accès à l’eau chaude. Au moment de se doucher, la carte doit être placée devant un récepteur magnétique situé dans chaque douche. Elle est ainsi débitée en fonction du temps d’utilisation de l’eau chaude.

Ce système présente l’avantage d’encourager les économies d’eau, tout en permettant à chacun d’avoir une consommation individualisée. Une douche chaude me coûte ainsi environ 0,7 RMB, soit environ 0,09€.

– Les clés électroniques des chambres, dans la même résidence : les portes ne se verrouillent pas avec de bonnes vieilles clés à l’ancienne ; elles se verrouillent automatiquement et déverrouillent à l’aide d’une carte magnétique individuelle, qui sert également de laissez-passer dans la résidence.

Bien entendu, l’étudiant distrait (ou mal éveillé) qui laisserait sa carte à l’intérieur de la chambre en sortant prendre sa douche, par exemple, se verra contraint d’aller solliciter l’aide du gardien pour faire ré-ouvrir sa chambre. Avantage : pas besoin de faire changer la serrure.

Idem en cas de perte, pas de coûteux travaux ni de périlleuses acrobaties pour tenter de rentrer par la fenêtre : une nouvelle carte magnétique peut être délivrée par le gardien, équipé d’un ordinateur et d’un lecteur de cartes, en à peu près deux minutes trente.

– Les écrans à cristaux liquides installés dans tous les taxis de Shanghai.

Bel exemple d’avancée technologique qui enlaidit l’humanité : ces écrans ne servent à rien d’autre qu’inonder en permanence les passagers des sièges arrières d’une publicité bruyante et colorée. Une douzaine de clips pré-enregistrés sont diffusés de manière aléatoire à quarante centimètres des yeux de la victime.

Celle-ci dispose tout de même de la liberté technologique de couper le son, après la fin du premier clip : l’écran est en effet synchronisé avec le compteur du taxi et commence sa diffusion au début de chaque nouvelle course. À se demander si les publicitaires chinois n’ont pas fait leurs études dans une école de propagande du PCC.

– Le mode de livraison des achats en ligne :

Contrairement à ce que pourrait imaginer un Européen normal, naturellement (et parfois avec raison) pourvu d’appréhension vis-à-vis du commerce en ligne et de l’origine « Made in China », la vente en ligne est extrêmement courante en République Populaire de Chine.

Les achats réalisés sur la toile par les Chinois représentaient ainsi 3% de la valeur totale des ventes de détail en 2011. La Chine est une nation commerçante et pragmatique, rien d’étonnant donc à ce que les Chinois investissent massivement ce nouveau mode d’échanges marchands. Même si certains aspects des achats en ligne chinois peuvent surprendre l’observateur occidental.

Des études soulignent ainsi que les habitudes diffèrent à l’Est et à l’Ouest : 40% des internautes chinois ont acheté en ligne depuis leurs tablettes ou smartphones en 2011, contre moins de 10% en France (et dans la plupart des pays européens). Plus étonnant, le mode de livraison parfois rudimentaire contraste avec la modernité du processus d’achat.

Qui dit achat en ligne dit en effet nécessairement livraison physique de la marchandise. Comme dans toute économie de marché, plusieurs sociétés de transport et de livraison concurrencent ainsi efficacement la poste nationale chinoise, qui se contente, elle, surtout du courrier et des envois de particulier à particulier.

Après que l’on a cliqué sur le bouton « Payer », il ne reste donc qu’à attendre l’arrivée du produit, selon le mode de transport approprié : vélo électrique, scooters, tricycle-benne, camions, camionnettes et autres véhicules. Une main d’œuvre relativement peu chère permet ainsi de peupler les rues des grandes métropoles de livreurs en tout genre.

Si l’achat en ligne est un signe de développement technologique, la simplicité extrême de la livraison laisse parfois songeur. Les nombreux colis livrés quotidiennement (et sept jours par semaine) aux nombreux étudiants vivant sur le campus Nord de l’université Fudan, à Shanghai, sont ainsi « déposés » à heure fixe sur le trottoir, en face de l’université, jusqu’à ce que leurs destinataires, prévenus par sms laconique (cf. ci-dessous), viennent les prélever.

Que l’on ne s’inquiète pas, une bâche protège parfois le sol des salissures. L’exercice se complique cependant à la tombée de la nuit ou en cas de pluie.

Il ne reste qu’à l’ayi (« tante », en Mandarin ; nom familier donné à toutes les femmes à partir de quarante ans) de service à vérifier (sommairement) la correspondance entre le nom écrit sur le paquet et une quelconque pièce d’identité, carte d’étudiant, ou autre signe de bonne foi, et l’on s’en retourne en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire avec son paquet sous le bras.

La Chine est ainsi : certaines choses fonctionnent, contre toute attente. Et on ne sait comment. Et pourtant elles fonctionnent. Et parfois même (sans que cela devienne une règle générale, certes non) mieux que dans nos pays sophistiqués. Et finalement, n’est-ce pas là ce qu’on est en droit d’attendre d’internet : simplicité, rapidité et efficacité ? À méditer quand on songe à certains services en ligne français…

Tous ces exemples invitent à réfléchir sur la définition du développement d’une société. Mon propos n’est bien sûr pas de comparer les développements de pays aux histoires et aux conditions si différentes que la Chine et les pays d’Europe de l’Ouest. La débrouille dont font preuve les Chinois au quotidien force cependant le respect, et fait apparaître l’aspect parfois un peu rigide, figé, de notre société. De l’innovation, de l’audace, de la souplesse ! Voilà ce qui sauvera l’Europe, si elle en est capable !


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