Interdire la cigarette à la plage : une bonne idée ?

Marisol Touraine a décidé d’élargir l’interdiction de fumer à de nouveaux espaces publics, comme les plages. Est-ce bien légitime ?

Marisol Touraine a décidé d’élargir l’interdiction de fumer à de nouveaux espaces publics, comme les plages. Est-ce bien légitime ?

Un article de l’auteur du site « Bobo libéral ».

Un État, pour se donner l’impression d’être utile à la société doit, agir. Et cela sans cesse. Il est impératif qu’il rappelle à tous son existence au risque qu’un beau jour, en cas d’absence prolongée, on réalise soudainement que le pain de la boulangère se fait sans lui. Et ce qu’il sait faire de mieux quand il agit, c’est d’interdire. Dans ce domaine, il est redoutable et souvent efficace.

Notre chère Marisol Touraine, ne faisant pas exception à cette habitude, en bon sbire d’État, a décidé d’élargir l’interdiction de fumer à de nouveaux espaces publics, tels les parcs, les cités universitaires ou les plages. Et j’entends déjà de nombreux libéraux s’indigner de cet État-nounou qui empiète à nouveau sur les libertés individuelles qui leurs sont très chères. Dans ce cas précis le droit de fumer en disposant librement de son corps. Les réactions sont identiques quand l’État veut limiter la vitesse de circulation sur les routes et autoroutes de France.

Mais voilà, au risque de surprendre, ils ont tort. Et les cris d’orfraies qu’ils sont susceptibles de pousser peuvent jouer en leur défaveur. Je m’explique.

À force de protester contre ces interdits, les libéraux donnent cette impression, qui est fausse, que les gens – la société en somme – sans règles s’organiseraient d’eux-mêmes, comme par magie. Si l’on roulait sans aucune restriction il n’y aurait pas plus d’accidents, leur nombre pourrait même diminuer. Et la fumée de tabac en rien n’agresse les non-fumeurs et vouloir interdire la consommation de cigarettes dans des endroits fréquentés n’est que l’expression de gens envieux qui veulent dominer autrui. En clair, tout irait tellement mieux sans interdits ! Ce sont eux qui causent les problèmes.

Des arguments présentés de la sorte ne peuvent être pris aux sérieux. C’est indéfendable et pire, c’est contraire aux thèses du libéralisme. N’oublions pas une chose : la majorité des gens veulent vivre avec des règles.

Dans une société libérale, la question n’est pas de savoir s’il y a des restrictions (comme la limitation de vitesse ou le droit de fumer dans un lieu dit public) mais qui doit imposer ces restrictions. Ludwig von Mises avait d’ailleurs évoqué ce problème dans son célèbre ouvrage L’Action Humaine, et il ne se privait pas de critiquer certains libéraux :

La confusion et le manque de jugement manifestés dans le traitement des problèmes de l’interventionnisme sont en vérité stupéfiants. Il y a par exemple des gens qui raisonnent comme ceci : Il est clair que les réglementations de la circulation sur les routes publiques sont nécessaires – Personne n’a d’objection contre l’intervention du pouvoir dans la façon dont l’on conduit un véhicule – Les avocats du laissez-faire se contredisent en combattant l’intervention du gouvernement quant aux prix du marché, alors qu’ils ne réclament pas l’abolition des réglementations publiques en matière de circulation routière.

La fausseté de ce raisonnement est manifeste. La réglementation de la circulation sur une certaine route est l’une des tâches incombant à l’organisme qui fait fonctionner cette voie de communication. Si cet organisme est le gouvernement ou la municipalité, c’est à lui à vaquer à cette tâche. Il incombe à la Direction des Chemins de fer d’arrêter l’horaire des trains et c’est la tâche du gérant de l’hôtel de décider s’il y aura ou non de la musique dans la salle de restaurant. Si le gouvernement fait fonctionner le chemin de fer ou l’hôtel, c’est au gouvernement de faire les règlements nécessaires concernant ces détails. S’il y a un Opéra d’État, c’est le gouvernement qui décide quels opéras devront être créés et quels ne doivent pas l’être ; il serait illogique, toutefois, d’en déduire que c’est aussi la tâche du gouvernement d’en décider pour un théâtre non nationalisé.

C’est au propriétaire qu’incombe la tâche d’établir des règles sur l’espace qu’il possède. Le problème est simple au sujet des propriétés privées légitimes. Mais qu’en est-il de la propriété dite publique ? Comme les parcs ou les plages ? Qui doit décider des règles de conduites (au sens large) ? La volonté du peuple, un autocrate ou les contribuables ? Ludwig von Mises se défausse même quand il parle de l’État ? Quel est-il vraiment ? Ces agents ou le peuple qu’il gouverne ?

En fait il n’y a pas de solution claire du moment que le concept de propriété publique est en soi flou voire contradictoire.

La propriété publique, chacun se sent légitime d’en disposer comme bon lui semble, puisqu’elle appartient à tout le monde. Mais dans les faits, par nature, cela est impossible, et pousse inexorablement les membres de la même communauté à rentrer en conflit pour son usage. Les associations anti-tabacs seront vécues comme agressives par les contribuables fumeurs, et les fumeurs perçus comme une nuisance pour les contribuables non-fumeurs (par extension aussi : pourquoi devraient-ils financer la santé de ceux qui fument ?).

Dans une société de droit privée, ou anarcho-capitaliste, ce sont les propriétaires qui décident des limitations et des restrictions, à l’image de ce qui se fait dans les centres commerciaux. Il y aurait alors une grande variété de règles, et beaucoup seraient loin d’être parfaites, qui conviendraient à une grande variété de personnes, et dans le même temps les restrictions les plus efficaces ou qui rencontreraient le plus d’adhésions seraient adoptées par la majorité des communautés. On peut très bien imaginer des communautés où les routes n’auraient aucune limitation de vitesse et d’autres où il serait interdit de circuler en voiture. Toutefois on en déduirait que les primes d’assurance en cas d’accident ou de dommages corporels seraient très élevées dans le premier cas ; et dans le second cas, où aucun véhicule ne serait autorisé à circuler, les primes d’assurance maladie ne manqueraient pas d’augmenter pour cause de transport impossible en ambulance lors d’urgences. Et il est en de même pour le tabac. Des espaces pour fumeurs et non fumeurs.

Mais ce qui compte est que seul le propriétaire légitime (que ce soit un individu, un groupe d’actionnaires ou un arrangement semblable à une copropriété) détermine quelles sont les restrictions à suivre. Les règles de conduites seront clairement établies et ne pourront être modifiées au moindre caprice comme cela se pratique dans les espaces publics, où par définition règne un flou quant à leur usage.

Ainsi le libéralisme se révèle par essence une théorie politique de la réglementation, mais dont les fondements reposent sur le droit de propriété privée légitime, à la différence de la propriété publique qui repose sur des principes arbitraires et mal définis et qui sont sources de conflits permanents.


Sur le web.