Féminisme et Lumières : le genre contre le libéralisme

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La théorie du Genre soutient que la famille est une cellule de domination et devient un enjeu politique majeur.

La théorie du Genre soutient que la famille est une cellule de domination et devient un enjeu politique majeur.

Par Pierre T.

Nos systèmes politiques – notamment ceux des États-Unis d’Amérique, du Royaume-Uni et de la France – ont une Histoire. À chacun de ces trois pays est rattachable une constitution, de grands principes et des pères fondateurs. Si aujourd’hui la plupart des citoyens s’accordent à rejeter le « néolibéralisme » et ses avatars de délocalisation, de misère et d’injustice sociale avec force conviction et jérémiades aux relents marxistes mal digérés, certains, silencieux, soucieux de ne pas livrer un culte au grand jour, se rappellent des penseurs libéraux à qui nous devons l’équilibre de nos sociétés. Rappelons rapidement de qui nous allons parler ici.

Le premier de ces illustres penseurs, Thomas Hobbes (1588-1679) est anglais. Son ouvrage fondamental est Le Léviathan. Il y interroge l’état de nature et le contrat social et reste une des sources philosophique du libéralisme. Un ouvrage moins célèbre n’en demeure pas moins immense : Éléments de la loi naturelle et politique. Reprenant Plaute, Hobbes fait sienne cette maxime : « L’homme est un loup pour l’homme » et la comprend comme le fait que l’ordre naturel impose à l’homme un instinct de conservation et des désirs primaires auxquels il aurait remédié par le fait d’être un être social.

Le second, John Locke (1632-1704), était lui aussi un philosophe anglais qui s’intéressa à la politique. Il est reconnu à ce titre comme l’un des fondateurs du libéralisme et de la notion d’État de droit. À la suite de Hobbes, Locke parvint à la conclusion de la liberté par un raisonnement naturel : les hommes sont d’abord des hommes avant d’être les membres d’une société organisée politiquement, culturellement, religieusement, économiquement ou autre. Parce qu’aucun homme ne saurait être soumis naturellement à quiconque, l’égalité devient une conséquence de cette liberté offerte par la nature. Ses droits et ses devoirs découlent de sa nature. Un élément y est essentiel pour que l’homme puisse être libre et se soucier de ses droits et de ses devoirs : la propriété privée. L’État, dans la pensée de Locke, exerce un pouvoir politique mais ne doit pas interférer avec l’ordre social par des lois : pour que l’État soit accepté par tous, il ne s’occupe pas de morale et laisse les hommes vivre leur vie au sein de leur propriété privée.

Les Français connaissent mieux Rousseau et son « Du Contrat Social ou Principes du droit politique ». Une idée principale peut se rattacher à celles des deux autres auteurs cités : dans le pacte social, chacun renonce à sa liberté naturelle pour gagner une liberté.

On l’a compris, ces trois philosophes étaient des contractualistes. En cela, ils instituèrent une rupture avec leur temps car ils cherchèrent à fonder le pouvoir politique des dirigeants sur autre chose que la religion ou la tradition.

Si nous avons pris le temps de rappeler  la place que chacun occupe dans la construction de nos civilisations, c’est qu’un orage se dessine au loin qui obscurcit notre horizon. Les libéraux ont tendance – et Yul nous l’avait rappelé dans un récent billet d’humeur – à se concentrer sur les aspects économiques du temps et à ne pas se soucier des lubies socialistes qui souhaitent régenter la société et se faire la police de la pensée. Nous aimerions pourtant qu’il en soit autrement, car les nuages de cet orage sont précisément de cette nature. Il s’agit des féministes.

Du « contrat social » au « sexual contract » :

Les philosophes contractualistes ont longtemps disserté sur les concepts de sphère publique et de sphère privée. Dans un ouvrage essentiel sur l’étude de cette dichotomie public/privé, Privacy: Studies in Social and Cultural History (1983), Barrington Moore Jr (1913-2005) note qu’il « apparait très probable que toutes les sociétés civilisées ont conscience du conflit entre les intérêts publics et privés »  et il ne trouve aucune société de par le monde qui ne valorise pas d’une manière ou d’une autre la vie privée. Encore aujourd’hui, malgré le jugement peu favorable que formulent les libéraux à l’encontre des temps présents, nous pouvons nous prévaloir d’une certaine autonomie de ces deux notions et continuons de séparer ce qui est personnel ou privé de ce qui est politique.

Or, la recherche féministe, par le biais du « Genre », cherche à introduire une nouvelle catégorie analytique qui soulève de nombreuses questions concernant les distinctions entre les sphères publique et privée. Confrontant le sexe biologique au Genre, ils considèrent le Genre, c’est-à-dire l’inégalité sexuelle (entendez la domination masculine…) ou encore la différenciation entre les sexes comme des constructions sociales. Ayant observé que ces constructions sociales étaient à l’origine d’une situation de domination, celle d’un système patriarcal, elles souhaitent en finir avec cette construction sociale. Cette stratégie annoncée implique un champ de bataille féministe bien différent de celui que nous avons connu de par le passé et qui ne visait qu’à faire en sorte d’introduire les femmes au milieu de la place publique, de leur offrir des droits et des devoirs égaux à ceux des hommes, à commencer par le droit de vote ; ces revendications-là visaient la sphère publique. Déconstruire les constructions sociales de l’identité de Genre est un projet autrement plus problématique car ce projet vient contredire un des fondements essentiel du libéralisme : toute intrusion dans la liberté de l’Individu est exclue. Les féministes en ont conscience, c’est pourquoi elles ont entrepris depuis quelques années de nier cette dimension fondamentale qui irrigue nos sociétés démocratiques et que nous avons hérité de la philosophie contractualiste.

En 1988, Carole Pateman publie The Sexual Contract. L’ouvrage prend clairement position. Il est d’une importance fondamentale pour la question qui nous occupe car il est le premier ouvrage de philosophie politique féministe. Carole Pateman s’emploie à contester la légitimité de ce contrat initial. Cette contestation l’a conduit à nier la légitimité des individus à garder secret ce qui se passe au sein de la sphère privée ou encore de se prémunir des intrusions ou des ingérences d’autrui. La raison qu’elle invoque et d’abord épistémologique et découle de l’identité masculine de nos trois auteurs : hommes de leur siècle, hommes de leur temps, ils ont institué le patriarcat moderne ou, autrement dit, leurs fondements philosophiques reposaient sur des présomptions patriarcales qui ont occulté la question des femmes, les rejetant au sein du foyer, perpétuant les droits millénaristes des hommes sur les femmes. Notre système politique actuel, celui hérité de Hobbes, Locke et Rousseau en devient ontologiquement inégalitaire et ne se justifie plus.

Participant de cette mystique de la domination des femmes – mystique que l’on peut mettre sous le tapis depuis que l’arsenal législatif a été porté à son terme – l’auteur s’attaque alors au contrat social : « In contract theory universal freedom is always a hypothesis, a story, a political fiction. Contract always generates political right in the forms of domination and subordination. » En apportant une perspective féministe, elle apporte les contradictions et les paradoxes qui entourent les femmes et la relation entre les sexes. Le « contrat-sexuel » qu’elle érige comme notre véritable système actuel sous-tendrait les relations sociales civiles soi-disant libres et égales car fondées sur un contrat théorique.

Deux éléments sont donc à relever. Premièrement, la tentative d’une décomposition du fondement philosophique de nos sociétés démocratiques sans que cette décomposition n’implique de déconstruction puisqu’elle n’oppose aucune critique construite autre que la non effectivité de l’égalité des femmes.

Deuxièmement, en abordant une perspective féministe, l’auteur soutient que le contrat social est incompatible avec la démocratie et le féminisme, car elle suppose l’assujettissement des femmes. Elle ne cherche donc pas à occuper le débat politique ou à améliorer nos fondements politiques mais à juger un idéal philosophique à l’aune de sa lecture de l’inégalité des femmes – argumentaire contre une philosophie dont on peut juger la pertinence – et surtout, par son constat alarmant, elle suppose les femmes incapables de prendre part à un système philosophique prétendument excluant, ce qui n’est guère réjouissant pour ces dernières.

Au-delà des argumentaires féministes les plus stupides que l’on vous passe sous silence, Pateman développe une analyse de la maternité de substitution (1988, déjà…) qui permettrait de pallier l’inégalité de traitement entre les hommes et les femmes en la matière. Elle pointe les dérives de la situation américaine, notamment celle d’une industrie internationale où les gens riches de nations puissantes peuvent contracter l’utilisation du corps des femmes pauvres en provenance des pays en développement. Néanmoins, elle se sert de cette situation pour démontrer pourquoi les tentatives dans les analyses féministes et anti-capitaliste standards sont inadaptées à résoudre le problème. Elle préfère une analyse qui raccroche les wagons avec le fondement philosophique de la vie moderne, une analyse basée sur la domination patriarcale et non pas les relations contractuelles libres espérées par les esprits libéraux. Le défi de son travail est d’aller au-delà des problèmes évidents de l’exploitation et des abus – sans les écarter – mais pour attaquer la base sur laquelle ils auraient été créés. Son esprit gauchiste s’y délecte de ce constat : tout est de la faute des libéraux qui sont responsables de toutes les formes de l’oppression des femmes.

 

Pourquoi ça ne tient pas debout ?

Rousseau et Hegel ont opposé clairement l’altruisme de la famille et la nécessité d’une Raison impartiale de la part de l’État. La famille, nous l’affirmons ici, n’est pas politique ! Nous sommes des adultes mûrs et indépendants et n’avons pas besoin d’une féministe pour orienter nos débats, et surtout pas en s’employant au reformatage des enfants via l’enseignement des recours aux stéréotypes sexués. Surtout, l’air de rien, Pateman reprend une analyse marxiste largement éculée : sa thèse n’en n’est qu’une transposition. Hier (et encore aujourd’hui d’ailleurs), l’économie, dans un rapport d’exploitation, devenait une question politique. Avec les féministes analysant les rapports de domination entre les sexes, Pateman applique une grille qui condamne les héritages libéraux de nos systèmes politiques, et proclame que le privé est politique. Selon cette lecture, le Genre met en évidence l’étroite relation entre d’une part le pouvoir et les pratiques politiques et économiques et d’autre part la structure et les pratiques de la sphère domestique. De ce fait, la dichotomie entre public et domestique se voit connotée idéologiquement et doit donc être combattu sur le terrain du politique. Cet état de fait, le but ultime de la Théorie du Genre, nous invite à naturellement considérer le Genre comme une idéologie. Cette idéologie soutient que la famille est une cellule de domination et devient un enjeu politique majeur, enjeu qui explique les lois les plus récentes et celles à venir.

Comme les marxistes avant eux – et l’extrême gauche adhère bien souvent au féminisme car, au sein des esprits des marxistes, la grille de lecture de l’exploitation ou de la domination est assez aisément compréhensible –, les féministes ont un projet : renverser, briser les structures républicaines que nous avons reçues en héritage, anéantir le contrat social qui nous relie avec nos pères fondateurs et avec les Lumières. Voilà pourquoi les libéraux doivent lever les yeux vers d’autres aspects que l’économie et prendre part à un débat qui les concerne. H16 avait déjà eu l’occasion de nous alerter sur la question. Il y avait relayé l’existence d’un groupe facebook dédié. Il a désormais son blog et des articles ont déjà été publiés sur la question du Genre et de la sphère privée.

Nous avons de quoi répondre à la vision de cette Carole Pateman, car il lui manque celle de Hobbes qui imaginait les hommes n’écoutant que leur désir au sein d’un monde sans contrat social. Les hommes sont égaux, nus, mangent et copulent. Chacun désire légitimement ce qui est bon pour lui (les hétéronormés veulent tous la même femme) et, comme chacun essaie de se faire du bien, les hommes entrent en conflit les uns avec les autres pour obtenir ce qu’ils jugent bon pour eux : une douce anarchie centrée sur le sexe, la satisfaction immédiate du désir, la mise à bas des normes sociales.

Dernière chose : Hobbes n’a jamais nié le fait que l’homme doué de raison se décide à faire la guerre, il objectait néanmoins en retour que la ruse pouvait permettre au plus faible de l’emporter. Avec toutes nos lois, nos règles, nos polices, les hommes continuent d’assassiner et de voler. Il en va ainsi de l’homme, et jamais nos Lumières n’ont nié cette nature humaine, jamais ils n’ont prétendu offrir un éden privé de la mort, jamais ils n’ont vu l’Égalité comme autre chose qu’un idéal. Ils ont simplement cherché à justifier cette idée de la société, la nôtre : celle de l’oppression patriarcale pour certaines, celle de la prospérité, du commerce, des sciences et des Arts pour les autres.


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