Dette publique belge : les lendemains qui déchantent

Face à la taille de la dette belge, plusieurs scenarii demeurent possibles, mais aucun ne nous évitera la catastrophe.

Face à la taille de la dette belge, plusieurs scenarii demeurent possibles, mais aucun ne nous évitera la catastrophe.

Par J. Dréan, depuis la Belgique.

375 788 177 584,04 EUR (source : www.debtagency.be). Ce chiffre astronomique représente la totalité de la dette publique belge au 31/05/2013 pour un royaume de 30 500 km2 et 11,3 millions d’habitants, soit 33 256 EUR par personne. « Mais les taux sont historiquement bas, ce qui prouve la grande capacité de la Belgique à honorer ses dettes. », nous répètent en cœur nos représentants de l’État. C’est avant tout l’œuvre de la Banque centrale européenne et de sa politique accommodante en matière d’émission de monnaie et de rachat d’obligations sur la partie longue de la courbe des taux (entre 5 et 10 ans, voire au-delà). Rien à voir avec la bonne gouvernance belge qui en fait est lamentable. Motivés par un raisonnement keynésien, le gouvernement pense pouvoir relancer la machine économique en procédant à de grandes dépenses publiques mais le fait est que, vu notre taux d’endettement très élevé (99.60% du produit intérieur brut), toute idée de relance par la dette est bancale. Egalement, en raison de l’euro et de la fixité des changes entre États de l’Eurozone, l’outil de la dévaluation n’est pas disponible, obligeant ainsi le gouvernement à équilibrer le budget.

Les taux d’imposition du travail flirtent avec des niveaux stratosphériques (près de 60% du revenu est capté par l’État belge via la fiscalité directe et indirecte). Les perspectives sombres et le revenu net amoindri ne sont pas des facteurs à augmenter la propension à consommer des Belges connus pour leur capacité à épargner. D’ailleurs, les livrets d’épargne s’élèvent à plus 240 milliards d’euros ce jour, un montant qui fait baver le gouvernement qui, selon les rumeurs, nous prépare un grand emprunt avec, à confirmer, l’OBLIGATION pour les épargnants belges de souscrire. Si cela se vérifie, vous aurez de quoi vous faire du souci car il ne s’agit ni plus ni moins que d’un détournement de la propriété privée. Ici, la captation de l’épargne aura pour résultante de renflouer l’Etat plutôt que les banques comme à Chypre dernièrement. Pour information, l’Agence de la Dette Belge ne se prive pas d’utiliser cette statistique pour faire la promotion des emprunts belges sur les marchés financiers, présentant l’encours sur les livrets d’épargne comme une garantie collatérale sur laquelle le gouvernement pourra tirer via le levier fiscal afin d’honorer ses engagements. Epargnant belge, as-tu signé de ta main l’octroi d’une telle garantie sur ton livret ? Moi pas en tout cas…

Le 2 mai 2013, à la clôture de la séance, l’emprunt belge (OLO à 10 ans) a touché son taux de rendement le plus bas jamais enregistré, soit 1.91%. Cela signifie que, si ce jour-là la Belgique s’était refinancée sur le marché en empruntant, ledit marché aurait demandé un intérêt annuel minimum de 1.91%, ce qui est un loyer de l’argent incroyablement bas pour un tel débiteur sur une telle échéance. Pour rappel, au début des années 1980, le taux de l’OLO à 10 ans était à plus de 15% ! Comme toutes les nuits d’ivresse, il y a un lendemain de veille à affronter et son affreuse gueule de bois. Alors, de deux choses l’une, soit on décide de l’affronter courageusement et ça passera assez rapidement, soit on reboit dessus et on prolonge l’ivresse jusqu’à la chute finale. Et cette dernière se matérialise progressivement car le taux de rendement de l’OLO est passé de 1.91 à 2.92% au 24 juin 2013 (voir graphique ci-dessous, source : Bloomberg), soit une hausse de plus de 1% en moins de 2 mois.

Considérons maintenant les données suivantes. La Belgique doit se refinancer selon l’agenda ci-dessous, correspondant à des obligations qu’elle a émise arrivant à échéance (chiffres en milliards d’euros, source : Bloomberg) :
– 2013 : 36,60 en nominal + 5,48 en intérêts = 42,08
– 2014 : 36,82 en nominal + 11,75 en intérêts = 48,57
– 2015 : 30,71 en nominal + 10,62 en intérêts = 41,33
– 2016 : 30,71 en nominal + 9,28 en intérêts = 39,99
– 2017 : 33,71 en nominal + 8,38 en intérêts = 42,09

TOTAL A REFINANCER : 168,55 milliards d’euros (1)
TOTAL CHARGES D’INTERETS : 45,51 milliards d’euros (2)*
TOTAL (1) + (2): 214,06 milliards d’euros

Il est à noter que seule la charge d’intérêts sera au final réellement décaissée et prise en charge annuelle, le total des montants nominaux feront l’objet d’un rollover (remboursement suivi d’un emprunt immédiat du même montant). Toutefois, toute incapacité totale ou partielle de rembourser le nominal de la part du débiteur entraînera un événement de crédit sous la forme d’un défaut de paiement. La Belgique devra rembourser ces sommes au moment du renouvellement même s’il lèvera de nouveaux fonds le même jour via l’emprunt.

Il faudra donc refinancer 168,55 milliards d’euros de la dette belge au minimum, soit 45% de son encours, sachant que la Belgique n’a aucun excédent budgétaire disponible à affecter à son désendettement à un terme de 5 ans. Donc, ceteris paribus cette hausse de 1% du taux de rendement de l’emprunt à 10 ans représentera dans 5 ans une charge annuelle additionnelle de 1,685 milliards d’euros d’intérêts car il faut tenir comptes des 13 milliards à décaisser annuellement sur la totalité de la dette belge. Et ceci dans l’espoir que la dette n’augmente pas, ce qui ne sera pas le cas vu le grand emprunt national que nos dirigeants nous préparent. Imaginons que le taux augmente de 2%, alors ce sera 3,17 milliards d’euros d’intérêts en plus. S’il augmente de 3%, 5.055 milliards. Si la garantie de plus de 50 milliards pour Dexia doit être déclenchée, même partiellement, cela entraînera une situation insupportable qui, plus que probablement, propulsera le coût de l’emprunt de la dette belge à un niveau insoutenable pour le budget.

Il y a donc différents scénarii qui peuvent être esquissés :
1. Le captage de l’épargne selon un mode coercitif ;
2. L’augmentation de la fiscalité sur le travail, les entreprises, l’épargne et le capital en général ;
3. L’introduction d’une taxe sur les revenus immobiliers (baux résidentiels privés) ;
4. Un défaut partiel ou total sur la dette (haircut) ;
5. Une restructuration de la dette (prolongement des échéances, révision des conditions…) ;
6. Un mix des 5 points ci-dessus.

Il est à parier que les gouvernants belges feront tout pour éviter les points 4 et 5 car ce serait donner un signal extrêmement négatif aux marchés. Egalement, si la petite Belgique en arrive à cette alternative, dites-vous que la Grèce, l’Espagne, l’Irlande, le Portugal, la France et l’Italie auront déjà mordu la poussière, ce qui, dans un scénario catastrophe, entraînerait la ruine de nombreux épargnants, des faillites bancaires à la chaîne en raison du risque systémique inhérent à la monnaie fiduciaire et aux réserves fractionnaires ainsi que potentiellement la fin de la monnaie unique européenne. Et ce n’est pas fini… Avec 42 milliards d’euros décaissés en 2013 pour les pensions et prépensions, compte tenu du choc imminent venant du vieillissement de la population, la Belgique devra décaisser 10 milliards de plus par an à cette fin dans les 5 années à venir. Pendant ce temps, son fonds de vieillissement (www.fondsdevieillissement.be) créé en 2001 pour faire face à ce choc affiche un encours de 19,17 milliards d’euros à ce jour alors qu’il devrait être à plus de 120 milliards selon l’agenda programmé. De plus, en y regardant de près, on voit que ses actifs sont… des avances faites à l’Etat belge ! Le débiteur est le créancier qui est le débiteur… Un tel raisonnement circulaire relève du schéma de Ponzi (du nom de l’escroc qui inventa cette arnaque consistant à emprunter à toujours plus de créanciers pour payer avec les montants nouvellement collectés les intérêts aux créanciers précédents, le montage se terminant par un effondrement et la ruine des créanciers). Même Bernard Madoff n’a pas fait aussi fort avec sa fraude à 55 milliards de dollars.

Et comme une bonne nouvelle n’arrive pas sans une autre, lorsqu’on regarde du côté de la BCE, celle-ci refuse d’accorder plus de liquidités aux États, son bilan étant déjà bien chargé en emprunts grecs, espagnols, portugais et italiens. De plus son mandat ne lui permet pas de souscrire aux obligations souveraines au marché primaire, c’est-à-dire à l’émission. Nos gouvernants devront trouver preneurs sur le marché et nous verrons si nos matadors seront aussi courageux devant le taureau des marchés financiers comme les premiers se plaisent à le montrer dans leurs discours enflammés contre ce qu’ils appellent la finance sans visage. Quand une personne devient alcoolique, ce n’est pas aux vignerons qu’il faut s’en prendre. Dans le même ordre d’idée, les gouvernants ont volontairement émis ces emprunts pour financer leur gabegie et leur clientèle. Ce ne sont pas les banques qui les ont forcés à émettre. Le résultat est que nous avons maintenant une dette colossale qui n’est rien d’autre qu’un impôt différé, la charge d’intérêts en sus. Au nom d’une prétendue solidarité, nous accablons les jeunes générations qui devront supporter le poids de cette dette et de ses intérêts. C’est aussi se leurrer complètement lorsqu’on sait que d’autres contrées peuvent accueillir nos chères têtes blondes qui n’accepteront pas de payer le prix de notre mauvaise gouvernance. Personnellement, je n’aurai pas l’audace et la mauvaise foi de les blâmer. D’autant plus que la hausse des taux aura un impact sur le coût de leur futur emprunt hypothécaire.

Cher lecteur, je ne vais pas te mentir : la dette est énorme. Le passif des pensions est monstrueux et jamais les libertés économiques n’ont été à ce point brimées dans notre vieille Europe qui doit affronter des économies plus émergées qu’émergentes dans un monde globalisé. Ca va faire mal. Très mal. Le choc aura-t-il lieu dans 3 ans ou dans 10 ans ? Je n’en sais rien. Le plus tôt sera le mieux.

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