Le libéralisme, seul vrai chemin pour aider les pauvres dans le monde

En France, ceux qui comprennent l’économie ne s’occupent pas des pauvres et ceux qui s’occupent des pauvres ne comprennent pas l’économie.

En France, ceux qui comprennent l’économie ne s’occupent pas des pauvres et ceux qui s’occupent des pauvres ne comprennent pas l’économie.

Par Florent Ly-Machabert

Un jour viendra, peut-être, où l’Occident prendra le temps de s’intéresser vraiment à ces pays que nous, les White Anglo-Saxons Protestants (bien que je sois plutôt catholique pour ma part), avons coutume – pas toujours en toute modestie – d’appeler « pauvres ». S’intéresser à eux, ce serait s’intéresser aux deux tiers de la population mondiale ; au bas mot, étant donné que ce chiffre comprend les pays en développement (les « émergents ») ainsi que la cohorte des ex-pays communistes, mais qu’il exclut les « pays les moins avancés », doux euphémisme pour désigner les pays les plus pauvres du monde, ces parias de l’économie de marché, qui n’attirent l’attention des mass media qu’au rythme de leurs guerres civiles ou ethniques, de leurs coups d’État militaires ou de leurs épisodes de famine les plus atroces (comme au Bangladesh en 1974) – mais suffisamment atroces toutefois pour qu’on décide d’acheminer jusqu’à eux des sacs de riz avant de les oublier aussitôt.

Un jour viendra, peut-être, où l’Occident saura se souvenir qu’il en est lui aussi passé par là, dans sa phase pré-capitaliste qui aboutit au déclin – relatif – de l’État, il y a toute juste deux siècles, Angleterre et France en tête et révolutions industrielles à l’appui.

Un jour viendra, peut-être, où l’Occident portera son attention à ces pays que je préfère qualifier de « sous-capitalisés », comme il le fut aussi avant de commencer à connaître une croissance économique régulière et plus soutenue, expression qui a le mérite, selon moi, de rappeler qu’il existe en leur sein d’immenses économies ainsi qu’un grand nombre de biens. L’économiste péruvien Hernando De Soto a tenté de les estimer : plus de 40 fois le total des aides au développement allouées à ces pays depuis la fin de la Seconde guerre mondiale ; plus de 20 fois leurs flux entrants d’IDE ; plus encore que leurs avoirs publics, leur capitalisation boursière respective ou les prêts que leur a consentis la Banque Mondiale. Si on risque un chiffre : plus de 10 000 Mds $, rien qu’en patrimoine immobilier, milieux urbains et ruraux confondus, soit les deux tiers du PIB annuel de la Zone Euro !

D’où vient le problème alors, me direz-vous ?

Il vient de ce qu’en Occident ceux qui comprennent l’économie ne s’occupent généralement pas des pauvres (il y a des exceptions, c’est vrai, comme Bill Gates ou Warren Buffet) et ceux qui s’occupent des pauvres (à qui ceux qui comprennent l’économie se font un plaisir de laisser cette tâche) ne comprennent pas (toujours) l’économie.

Il vient de ce que l’Occident, faisant le constat de l’existence dans les pays pauvres d’un immense « capital mort » (j’emprunte l’expression au même De Soto) car extralégal, rechigne trop à lui montrer comment en extraire du « capital vif », en lui rappelant la caractère fondamental des structures institutionnelles, préalables indispensables à la constitution de tout capital, pré-requis formels sans lesquels nul capitalisme ni capitaliste authentique ne peut voir le jour. Historiquement, l’artisan ou le petit commerçant hypothéquait sa maison pour souscrire un emprunt bancaire et ainsi financer son activité. Mais l’hypothèque, et même l’accès au crédit, suppose la reconnaissance de droits de propriété officiels et intégraux (usus, fructus et surtout abusus) ; ce qui n’est pas le cas des capitaux morts amassés par deux tiers de la planète, pas le cas de 50% du PIB russe fondé sur l’extralégalité, pas le cas de 85% des nouveaux emplois créés en Amérique Latine, pas le cas des 3 millions de Chinois travaillant dans les ateliers de Pékin… Comprenons-nous : ces chiffres ne font pas état de pratiques « hors-la-loi », mais « sans-loi », c’est-à-dire en dehors de tout effort de contractualisation au sens où nous l’entendons en Occident.

Il vient de ce que les Occidentaux savent que pour qu’une économie croisse, on ne peut s’en remettre aux seuls aboiements de chiens de garde ou au seul témoignage des voisins pour borner une propriété privée, mais qu’il ne s’en trouve pas un pour leur dire comment lever ce mystère du capital !

Au beau milieu de leurs quartiers les plus pauvres et leurs bidonvilles, se trouvent, à défaut d’hectares de diamants, des milliers de milliards de dollars, tout prêts à servir, si seulement le mystère du capital de la transition des biens en capital vif pouvait être levé. — Hernando De Soto

Pas un pour aider ces pays à activer, à convertir le potentiel de production nouvelle contenu dans le stock de biens qu’ils ont accumulés et qui pourraient générer croissance et développement économiques, sous condition de leur formalisation – c’est-à-dire de la mise en place, formelle, légale et officielle d’un régime de propriété privée qui en conférant à ces biens une « existence représentative » leur permettrait d’avoir une vie parallèle, en ouvrant de nouvelles portes aux propriétaires, comme le crédit ou l’hypothèque.

Pas un en Occident pour prendre le temps de dénoncer avec Fareed Zakaria les explications culturelles des phénomènes sociaux « qui perdurent parce qu’elles plaisent aux intellectuels. » Pensons, en France, à Pierre Bourdieu, sociologue de la paranoïa.

Pas un économiste occidental pour remettre en perspective ce que je qualifierais volontiers de faux problèmes, pourtant systématiquement mis en avant : l’envahissement des villes pauvres par les ruraux, l’insuffisance des services publics, l’amoncellement des ordures, la mendicité des enfants dans les rues, la confiscation des bénéfices des réformes agraires par une minorité… que sais-je encore !

Pas un – il fallut attendre De Soto, pas spécialement occidental – pour cerner le vrai problème : celui de la redistribution majeure du pouvoir que ces faux problèmes imposent et donc celui de la spontanéité de l’extralégalité, jugée moins contraignante, même si, in fine, elle est plus coûteuse (il faut bien s’acquitter de l’impôt mafieux) et obère toute perspective de développement en l’absence de droit formel.

Que ceux qui, au Sud comme au Nord, comprennent l’économie, sans dogmatisme ni tendresse particulière pour les idéologies de tous crins – des libéraux donc a priori, ces partisans d’une philosophie du droit fondée sur la liberté, la propriété privée et la responsabilité (toutes et seules valeurs qui rendent possible l’exercice d’une authentique charité bien loin du sirupeux concept de « justice sociale » à la française) – fasse montre d’un peu de pédagogie quant aux effets vertueux de l’instauration d’un régime formel de propriété. Avec des titres officiels reconnaissant la propriété privée, il deviendra possible aux pays en développement, aux émergents et aux PMA, de fixer le potentiel économique des masses de biens accumulés, c’est-à-dire leurs qualités relatives et non propres. Il leur sera loisible de regrouper et d’unifier les informations juridiques les concernant, au sein d’un système qui en valorise tous les éléments. Il deviendra plus aisé de responsabiliser chacun, ne serait-ce que par la disparition de l’anonymat qui pèse actuellement sur ces milliards. La propriété privée a aussi cet effet qu’elle rend les biens fongibles, permettant à ceux qui les détiennent aux yeux de tous de les diviser ou de les réunir pour en avoir l’usage. La propriété, et ce n’est pas le moindre de ses bénéfices, crée également des liens sociaux : tout propriétaire officiel devient membre d’un réseau d’agents économiques. Un tel régime protège enfin les transactions, j’en veux pour preuve la centralisation qu’il a par exemple rendu possible du cours des matières premières à la bourse de Chicago.

Aussi, vous l’aurez compris, m’apparaît-il incontournable de faire en sorte qu’il devienne dans ces pays moins cher d’agir dans la légalité, et d’adapter la loi aux besoins économiques et sociaux de la population pour formaliser l’extralégalité. N’est-ce pas d’ailleurs ce qu’en leur temps ont fait les colonies britanniques sur la côte Est en prenant leur indépendance vis-à-vis du droit anglais devenu inadapté ? Puis les USA en 1862 avec le « Homestead Act » qui alloua devant le fait accompli soixante-quatre hectares de terre libre aux colons en échange de leur promesse d’y vivre au moins cinq années et d’en assurer l’exploitation ?

Lutter contre la pauvreté dans le monde, c’est avant tout faciliter l’accès à la propriété privée en définissant de nouveaux contrats fonciers.

Lutter contre la pauvreté dans le monde, c’est laisser les arrangements locaux influencer l’élaboration d’un droit officiel intégrant ces contrats ; car un libéral ne force rien ni personne, il croit en un ordre spontané, résultat indéfinissable d’une infinité d’arbitrages individuels, mais infiniment supérieur à tout interventionnisme étatiste et autoritaire.

Lutter contre la pauvreté dans le monde, c’est réduire, par des moyens politiques, les obstacles érigés par des siècles de réglementations obsolètes, impropres et faites par et pour moins d’un cinquième de la population de ces pays.

Lutter contre la pauvreté dans le monde, c’est, si l’on s’est intéressé un peu sérieusement à la science économique et à l’économie politique, et que l’on a vu un peu de lumière dans le courant libéral, ne pas abandonner cette cause, par paresse, lâcheté ou égoïsme, à l’Église ou aux ONG, sur lesquels les économistes libéraux ont un avantage comparatif qu’il serait profitable à tous qu’ils exploitent davantage.

Et qui y gagnera en plus des pauvres eux-mêmes (et c’est le plus important) ? L’emploi : les banques bien sûr, mais aussi les sociétés de prêts hypothécaires, les organismes certificateurs, les compagnies d’assurance, les entreprises et services publics, sans oublier la diplomatie, puisque liberté rime toujours avec déclin des tensions internationales.