Irrationalité des marchés ou des politiques ?

Si les marchés financiers semblent irrationnels, c’est en raison des politiques monétaires qui favorisent les bulles et les crises.

Si les marchés financiers semblent irrationnels, c’est en raison des politiques monétaires qui favorisent les bulles et les crises.

Par Jean-Yves Naudet.
Un article de l’aleps.

Que se passe-t-il sur les marchés financiers ? La bourse a fortement progressé, alors que la situation économique est mauvaise et que les entreprises se portent mal. Puis tout d’un coup la tendance se renverse et les cours reculent brutalement : ce qui domine, c’est la volatilité. Les bons esprits, prompts à dénoncer le capitalisme néo-libéral, parlent de l’irrationalité des marchés. La vérité est ailleurs : si les marchés financiers semblent irrationnels, c’est en raison des politiques monétaires qui favorisent les bulles et les crises. Ce sont les politiques qui créent de la volatilité. Revenons sur cette question essentielle, car elle pourrait hypothéquer la conjoncture des prochains mois.

L’économie va mal

Si l’on regarde la situation économique, on n’est guère porté à l’optimisme. La zone euro est en récession, l’Amérique et le Japon vont un peu mieux, mais avec des taux de croissance de l’ordre de 1%, il n’y a pas de quoi rêver. La situation de l’emploi est parfois dramatique, avec plus de 10% de chômeurs en France ou de 25% en Espagne. Le poids de la dette publique est un véritable boulet et il n’y aura guère d’espoir de l’alléger tant que les déficits budgétaires persisteront. Les entreprises voient leurs taux de marge se réduire et les perspectives de profit futur ne sont guère encourageantes.

Tout cela est bien connu. Logiquement, cela ne devrait guère inciter les marchés financiers à l’optimisme. D’ailleurs, après le déclenchement de la crise en 2008, ils avaient fortement chuté. Or, depuis des mois, en Europe comme en Amérique, la tendance est devenue nettement haussière. Certes les cours boursiers n’ont pas vocation à refléter la situation du moment, ils anticipent plutôt l’évolution future : même avec une mauvaise conjoncture, il est logique d’investir en bourse si les perspectives de profits sont favorables ; donc les cours montent. Mais aujourd’hui, non seulement la situation est mauvaise, mais les perspectives le sont aussi, surtout dans la zone euro, en particulier en France et dans l’Europe du sud.

Quand l’euphorie fait place à la volatilité

Incontestablement, il y a eu une véritable euphorie boursière, les indices battant record sur record. Les investisseurs se seraient-ils trompés ? Au Japon, l’indice Nikkei a progressé de 80% en 6 mois, alors que l’économie japonaise se traîne depuis des années. Aux États-Unis, le Dow Jones est à son plus haut historique, faisant mieux qu’avant la crise de 2007 et même qu’avant la bulle d’Internet en 2000. En Europe, il en allait de même pour les places de Francfort ou Paris, avec un CAC au-dessus de 4000 points. Ces hausses ont surpris nombre d’observateurs de la conjoncture, certains ont même parlé d’irrationalité des marchés.

Mais des retournements tout aussi impressionnants se sont produits. La bourse de Tokyo a donné le signal et chutait en une séance, le 23 mai dernier, de 7,32%. Les bourses européennes lui emboîtaient le pas. Voilà de quoi alimenter la thèse de l’irrationalité des marchés : les opérateurs en bourse ne sauraient pas où ils vont ! Il est vrai qu’il y a de quoi être troublé : des hausses spectaculaires, suivies de chutes tout aussi rapides, bref une volatilité incompréhensible et gênante.

Qui a provoqué la bulle immobilière de 2008 ?

La réalité est différente. Si les marchés sont troublés, c’est en raison de l’irrationalité des politiques et en particulier de la politique monétaire. Ce n’est pas la première fois que se produisent des bulles spéculatives. La crise des subprimes, en 2008, c’était bien au départ une progression des achats de logements et donc une hausse des cours, suivie d’un retournement tout aussi rapide. Mais pourquoi cette bulle immobilière ? Parce que les banques avaient accordé des crédits en quantité faramineuse à des ménages non solvables, qui ont été dans l’incapacité de rembourser et qui ont dû vendre leur logement, provoquant le retournement des prix immobiliers.

Les bulles ne viennent pas par hasard. Ce ne sont pas les ménages qui étaient devenus irrationnels, même s’ils ont été imprudents. Ce ne sont pas les banques, mais les banques centrales (ici la Fed) et derrière elles les gouvernements, qui ont voulu forcer la marche de l’économie en créant de la monnaie et en garantissant aux banques qu’elles les aideraient quoi qu’il arrive. Le laxisme monétaire ne peut venir que des banques centrales, qui ont le monopole de la création de monnaie de base, ce qui commande le reste. Pour qu’il y ait bulle, il faut qu’il y ait les moyens de créer une bulle, grâce à une création de monnaie sans rapport avec la réalité.

La politique monétaire provoque bulles et volatilités actuelles

Le même phénomène se reproduit, cette fois sur les marchés boursiers. Les opérateurs ont des liquidités en quantité, car les banques centrales arrosent l’économie, avec leur « politique de l’hélicoptère » (Friedman) : elles jettent de l’argent par les fenêtres. Nous rappelions il y a peu que la Banque du Japon était en train de doubler en deux ans la base monétaire : rien de surprenant à ce que l’alerte ait été donnée en premier au Japon. Ailleurs, la politique de « quantitative easing » aux États-Unis instaure aussi le laxisme monétaire et la BCE fait exploser son bilan en rachetant des titres pour créer des liquidités.

Première alerte ? demandait Jacques Garello le 25 mai. Il pourrait y en avoir d’autres car, comme il l’expliquait, « une politique monétaire laxiste fausse le calcul économique » et « elle est source de malinvestissements et ruine la croissance au lieu de la stimuler ». Nous n’avons cessé, dans nos articles de conjoncture, d’affirmer que les politiques monétaires laxistes, liées aux politiques budgétaires tout aussi laxistes, allaient provoquer de l’inflation.

On nous répondait que nous étions en déflation, parce que l’indice des prix à la consommation était à peu près stable. Mais quid du prix des titres boursiers ?

L’argent émis de façon irresponsable par les banques centrales doit bien aller quelque part : les gens ne l’enfouissent pas dans leur jardin. Alors, il va pour l’instant en bourse, parce que les actions étaient au plus bas du fait de la crise économique et offrent encore aujourd’hui des occasions de profit. Mais, d’une part, avec le temps et la stagnation durable de l’économie mondiale, les anticipations de profit se font rares. D’autre part, le laxisme trouve peu à peu ses limites avec les taux de change et les banques centrales n’iront sans doute pas jusqu’à sacrifier totalement la valeur de leur monnaie, de sorte que les opérateurs en bourse peuvent se dire que les politiques monétaires peuvent s’infléchir : le robinet à liquidités gratuites serait fermé.

Ainsi s’explique la volatilité : les opérateurs ne sont plus sûrs de rien, ils hésitent entre l’amplification de quelques signes de reprise, ici ou là, et l’incertitude monétaire. La politique monétaire interdit des anticipations fiables, elle crée une incertitude redoutable pour l’économie mondiale.

La volatilité boursière traduit en quelque sorte le trouble dans lequel se trouvent entrepreneurs et investisseurs. Pour qu’ils puissent jouer leur rôle, il faut en finir avec les incertitudes d’origine politique, stabiliser les politiques de stabilisation, fixer des règles monétaires et budgétaires et cesser de changer les règles fiscales et sociales tous les jours. Ce sont ces politiques irrationnelles qui affolent les marchés et ruinent l’économie.


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