Libéralisme ou « Pays des Merveilles » ? Réponse à Jan Krepelka

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Défendre l’anarchie en niant le problème des biens publics et des passagers clandestins, c’est comme défendre l’automédication en niant que la maladie existe.

Défendre l’anarchie en niant le problème des biens publics et des passagers clandestins, c’est comme défendre l’automédication en niant que la maladie existe.

Par Pierre Lemieux.

La longue critique (« Libéralisme ou anarcho-capitalisme ? Réponse à Pierre Lemieux », 27 mai 2013) que Jan Krepelka adresse à mon « Du libéralisme à l’anarcho-capitalisme, trente ans plus tard » (24 avril 2013) est d’autant plus intéressante que j’ai déjà été tenté par les opinions qu’il y exprime, et que je partage plusieurs de ses interrogations. Il est bien évident qu’entre l’anarchie pure et la tyrannie parfaite, il faudrait choisir la première.

J’éviterai ici des questions éthérées comme celle d’un Droit (avec un grand « D ») fondé sur une pétition de principe : la définition du droit de propriété fait nécessairement intervenir la notion de coercition, qui repose elle-même sur un droit de propriété antérieur. L’article contient plusieurs autres problèmes à propos desquels je renvoie le lecteur à mon article original. Ce n’est pas un hasard, je crois, que tous les auteurs libéraux (sauf à définir « libéralisme » de manière particulière) se soient montrés agnostiques devant l’anarchie.

Je me concentrerai ici sur le défaut majeur de l’article de M. Krepelka, qui se situe dans l’interface entre sa structure logique et sa prise en compte des incitations individuelles – interface que j’appellerais « praxéologique » si je ne craignais d’entrer dans des querelles d’école. Si on convainc une grande majorité de la population que X est souhaitable, soutient l’auteur, ils feront X. Or, ce pas nécessairement vrai. Si c’était vrai, il s’agirait de persuader la majorité que le socialisme est souhaitable pour que tous et chacun agissent en bon camarades et que l’État Providence devienne le paradis promis.

Le problème se trouve dans les difficultés de l’action collective, que l’on peut (pour simplifier) regrouper sous le chapeau des biens publics et des passagers clandestins. Il est vrai que les biens publics ne sont tels que pour des groupes particuliers (très petits ou très grands), mais nier leur existence même et rejeter les incitations du passage clandestin conduit à un cul-de-sac analytique. On ne peut construire de théorie sociale sérieuse en niant les incitations individuelles.

Souhaiter X n’implique pas nécessairement de faire X. Par exemple, la plupart des individus qui croient au droit de porter des armes ne résistent pas à leur propre désarmement. Pire encore, plusieurs critiques des subventions étatiques ne résistent pas à celles qui leur sont offertes. S’il y a si peu de résistance à l’État, c’est justement parce que la résistance est un bien public (pour ceux qui ne sont pas d’accord avec l’objet de la résistance). Que mon voisin résiste le premier ! Certes, on trouve des méthodes privées de production des biens publics, mais elles atteignent rapidement leur limite.

On comprend alors que même si la majorité voyait dans l’anarchie une bonne affaire, plusieurs – et sans doute une grande proportion – ne seraient pas prêts à sortir leur revolver les premiers pour la défendre. Le chef de guerre, par contre, sortira le sien pour dominer ses semblables, parce qu’il y trouve un intérêt direct et n’est pas confronté aux problèmes de l’action collective.

Bien sûr, une société angélique se développera si tout le monde est un ange, mais le problème de la vie en société est précisément que non seulement les individus ne sont pas des anges, mais qu’ils ont des opinions différentes sur ce qu’est un ange. Défendre l’anarchie en niant le problème des biens publics et des passagers clandestins, c’est comme défendre l’automédication en niant que la maladie existe.

Ce qui, en pratique, nous laisse une solution bien imparfaite : limiter autant que possible l’État inévitable, minimiser la violence. Je crois qu’une solution imparfaite mais réaliste demeure préférable au Pays des Merveilles. J’admets par contre que le Pays des Merveilles peut jouer un rôle pédagogique, peut-être même fournir un idéal à poursuivre, mais il faut le prendre avec un grain de sel.