« Mes logiciels m’ont tuer ! » ou les logiciels de l’étatisme français

Marianne

L’étatisme français se nourrit de trois logiciels nationaux élaborés sur plusieurs siècles : le colbertisme, le jacobinisme et les ordonnances de 1946.

L’étatisme français se nourrit de trois logiciels nationaux élaborés sur plusieurs siècles : le colbertisme, le jacobinisme et les ordonnances de 1946.

Par Bernard Caillot.

Chaque pays est construit sur un ou sur des « logiciels » qui, tels des gènes, codent pensée et actions. Souvent, le logiciel est unique, connu et accepté. Ce logiciel peut être immémorial : le Japon s’appuie sur l’Empereur que même les bombes atomiques de 1945 n’ont pas voulu renverser ; la Reine reste la clef de voûte de l’Angleterre. D’autres pays ont des logiciels construits sur un projet intellectuel et politique ; rares sont les logiciels qui perdurent lorsqu’ils sont fruit d’une volonté politique.

L’exemple le plus chimiquement pur d’un « logiciel » intellectuellement pensé est donné par les États-Unis et le respect que les Américains ont de LA Constitution. Celle-ci, élaborée par un Comité de Sages démocratiquement désignés, est érigée sur des principes qui n’ont jamais été fondamentalement remis en cause. Adoptée le 17 septembre 1787, elle a traversé plus de deux siècles sans modification brutale. Les 10 premiers amendements, votés le 25 septembre 1789, protègent tous la liberté de l’individu face aux risques – prévisibles – d’empiétement de l’État fédéral sur la liberté de l’Homme. Les pires soubresauts de l’histoire – de la guerre civile aux guerres mondiales – n’ont jamais cassé cette référence appuyée sur une valeur simple « la Liberté de chacun à la poursuite de son bonheur ». Cette valeur est renforcée par un principe promulgué avant la révolution américaine par James Otis Jr. « Not Taxation Without Representation ». Cette formulation est consubstantielle de l’origine de l’État américain, elle inscrit dans le marbre le droit du payeur à connaître la justification du bien-fondé de la dépense avant d’y consentir.

En anglais, contribuable se dit Taxpayer ; la précision cruelle du terme est en soit une limitation à « l’acceptabilité de l’impôt » dont la France est championne.

En démocratie, les limites de « l’acceptabilité de l’impôt » sont la seule garantie contre l’extension de la dépense publique par des bénéficiaires (actuels et putatifs / directs et indirects) des « largesses de l’État » rendus irresponsables par leur situation. Seule la conceptualisation de ce qu’est la « non-acceptabilité »  fait que les payeurs présents et à venir peuvent être en situation de stopper le cannibalisme de l’État sur le pays. Or, en France, nous ne possédons pas ces anticorps cérébraux limitateurs de contributions. Au contraire, nous avons un logiciel unique et indivisible – paradoxalement construit sur un triptyque  – facilitateur de libéralités avec les moyens d’autrui. Les termes de « Liberté, Égalité, Fraternité » sont ceux que la IIIe République a conceptualisés et fait inscrire sur le fronton des mairies à partir de 1880. Au quotidien, sa pratique met ses pas (si j’ose dire !) dans le vieil adage monarchique « une foi, un roi, une loi » ; celui-la même contre lequel les Américains ont conquis leur indépendance. En 2013, nous devons avoir la foi dans ce que les grands prêtres médiatiques disent être « les valeurs de la république » (remplaçant le catholicisme monarchiste), nous avons un monarque (élu) pour maintenir la foi (en l’État) par le recours à la Loi (répété voire abusif).

Le schéma français se nourrit de trois logiciels nationaux élaborés sur plusieurs siècles, le colbertisme, le jacobinisme et les ordonnances de 1946. Au pays d’Alexandre Dumas, ces 3 mousquetaires ne seraient pas complets si on n’y avait pas adjoint un quatrième larron : « le principe de précaution ». Ensemble, ils constituent l’exemple parfait d’un système pervers qui ne peut que s’auto-entretenir. Ils sont les bases de ce que le psychiatre Paul-Claude Racamier définit comme « une organisation durable caractérisée par la capacité à se mettre à l’abri des conflits internes, [..] en se faisant valoir au détriment d’un objet manipulé comme un ustensile ou un faire-valoir. » [1]

Séparément, ces trois logiciels sont constitutifs de notre histoire, collectivement, via le cercle vicieux bureaucratique, ils détruisent la Liberté, la Richesse et le Progrès.

Reprenons rapidement tout cela.

Le Colbertisme est sans conteste le plus ancien de nos logiciels. Il imprègne la pensée et les actions de « nos politiques » en leur donnant en « prêt à mâcher » un schéma économique dans lequel – dans un monde clos, parfait et ordonné – l’État, dirigé par des hommes « bons et dévoués à sa grandeur », décrète le besoin d’autres hommes, construit l’usine, embauche le personnel, définit les règles et fait payer la note par les hommes qui fabriquent et doivent consommer la production correspondant au besoin décrété. L’acteur économique autonome n’a pas de raison d’être ; pour progresser et s’enrichir il peut et doit s’intégrer à la Cour ou à l’État dans le respect des privilèges et contraintes de son Ordre. Même si, au XVIIe siècle, ce système économique est marginal dans la création de richesse, il n’en devient pas moins l’alpha et l’oméga de l’organisation idéale fantasmée. Du « plan calcul » à la « nationalisation provisoire », il reste notre premier marqueur, celui qui permet de vanter la « Politique Industrielle d’État » ou le nationalisme de la marinière bretonne.

Le Jacobinisme s’inscrit dans la suite économique du Colbertisme mais – surtout  – il transfère vers l’organisation politique et sociale ce que le Colbertisme a ébauché dans l’économie. Rien ne doit exister entre l’État et l’individu [2] ; l’individu doit être seul face à l’État qui, représentant le Tout, décide de la forme du bonheur de chacun. L’individu est au service de l’État, il n’existe que par l’État et doit tout à l’État ; les réactions face à Depardieu en sont l’illustration. Nous sommes très loin du logiciel américain ! Seuls des crimes et des massacres (d’État) permettent d’apurer la société pour répondre au « seul désir : nous perdre dans un grand tout » (Adresse de la Commune de Paris de 1789), pour « se saisir de l’imagination des hommes et la gouverner » (Fabre d’Églantine en 1793) car « il n’y a pas de liberté pour les ennemis de la liberté » (St Just). Néanmoins, les questions sur cet héritage ne doivent pas être posées et elles ne le seront plus. Depuis 1891, Clemenceau nous a intimé de nous taire en vertu d’un grand principe : « la Révolution française est un bloc dont on ne peut rien distraire. » Fermez le ban ! Nous devons nous taire devant des crimes pensés pour le bien ; depuis la Terreur jusqu’à Staline nous le faisons. Parallèlement pour qu’il n’y ait pas de corps intermédiaires efficaces entre l’État et l’individu, le jacobinisme a systématiquement haché les provinces historiques en près de 100 départements découpés avec un soin extrême pour qu’ils ne représentent rien de cohérent sur les plans humain et économique et qu’ils ne soient que des agrégats sans mémoire. Au XXIe siècle, le logiciel jacobin continue de hanter les âmes et les régions, de construire les fantasmes de courants politiques respectés.

Les « Ordonnances de 1946 » étaient le dernier né de nos logiciels. Fruits des amours improbables d’un Parti Communiste triomphant et de Gaullistes tout aussi triomphants ; produit d’un deal historique dans lequel les Staliniens échangeaient les fusils du maquis contre un peu de l’or des palais de la République et où les rêves de la Libération acceptaient des collectivisations démilitarisées contre les promesses sociales de la Démocratie Chrétienne transformées en contraintes juridiques puis en murs de dettes. Ce logiciel surréaliste permet de donner des droits sans moyens ni devoirs et de poser les nécessités auto-proclamées comme une évidence à leur satisfaction par l’État. Maintenant hors des temps, il est la réponse pavlovienne d’indignés auto-déclarés à la recherche d’une couleur historique utilisable dans toute situation propre à cristalliser les mécontentements.

L’inventaire des programmes installés ne serait pas complet sans le dernier produit du génie corrézien. « Le principe de précaution inscrit dans la constitution ». Ce chef d’œuvre chiraquien permet de transformer en discours « politiquement correct » ce qu’un autre corrézien, Henri Queuille, avait énoncé : «Il n’est pas de problème dont une absence de solution ne finisse par venir à bout ». On confine au sublime quand, face à des décisions difficiles et électoralement dangereuses, le politicien se tire d’un embarras (immédiat) en sauvant la planète (pour plus tard). Durant cette pirouette les cerveaux s’exilent, la recherche s’effondre et la production se localise vers des cieux plus bleus.

Tous ces logiciels fonctionnent en boucle, et du haut en bas de l’échelle de décision, ils se renforcent les uns les autres dans un cercle vicieux bureaucratique. Celui-ci explique pourquoi, quand les règles ne résolvent pas sur un point le problème qu’elles étaient destinées à traiter, il en résulte un impératif (sic) besoin d’en édicter de nouvelles afin de combler un « vide juridique ». Ce vide n’est souvent qu’une baisse de rendement de l’action ou la perte de sa finalité dans les méandres des règles existantes. Au mieux (si j’ose dire!) ces règles privent les acteurs de leur pouvoir d’agir, au bénéfice d’ayants droit légitimes au regard de la finalité affichée et/ou de sanctionner des bénéficiaires abusifs voire indus. Systématiquement, ces règles génèrent un cycle de démotivations accentuées par l’absence de récompenses et de sanctions internes.

Pour saisir le fonctionnement d’un cercle vicieux bureaucratique, regardons le schéma ci-dessous. Il montre comment les efforts vers un « nouveau règlement » (présupposé meilleur que le précédent) sont par avance condamnés à l’échec si le nouveau fonctionnement ne s’appuie pas sur la Liberté et la Responsabilité des acteurs pour obtenir des résultats qualitatifs et quantitatifs.

Pour corriger une dérive, il faut – parfaitement – définir l’objectif, peu les moyens et surtout pas le chemin. Si au contraire on choisit de « définir le chemin  le mieux possible », on contraint les moyens et on finit par oublier l’objectif. En organisation, la réponse à cette situation de blocage est la conduite d’une politique de reeingenering. Afin d’obtenir une amélioration rapide des principales performances, celle-ci remet fondamentalement en cause la logique de fonctionnement et redéfinit radicalement les processus opérationnels. Le reeingenering ne répare pas, il remplace.

Au niveau national, existe-t-il une possibilité de corriger notre situation en remplaçant nos logiciels au fonctionnement « pervers » par une logique vertueuse ?

Au-delà des velléités de feu la RGPP nous ne voyons ni programme, ni personnalité qui propose de repenser notre ancienne organisation en remplaçant nos logiciels. Programmes et personnalités veulent, au pire, maintenir le statu quo, au mieux essayer de réparer voire d’optimiser un ensemble qu’ils savent ne plus pouvoir fonctionner.

Intellectuellement, changer de logique est concevable et l’expérience montre que ce n’est pas impossible. Les Canadiens l’ont fait, même nos sénateurs en sont informés ; mais les Canadiens sont canadiens et leurs logiciels sont britanniques et américains.

En France, « changer de logique » ne demande qu’une chose : que chacun – y compris les politiques et les fonctionnaires des trois fonctions publiques – entre dans la culture « Destroy Yourself Your Business ». Cette formulation trouve son origine dans une très grande entreprise américaine en réadaptation permanente donc en adaptation sans rupture excessive. Cette maxime ne signifie pas « se licencier soi-même » mais s’interroger sur l’obligatoire moment où le job que l’on exécute disparaîtra avec une nouvelle technologie ou innovation voire avec le dernier client. Cette conduite permet d’anticiper collectivement, via des interrogations individuelles, les modifications structurelles qui surviendront obligatoirement. Cela conduit à abandonner des tactiques de « défense de l’emploi » dignes de la ligne Maginot et – surtout – de faire une croix sur notre aphorisme collectif  mais inconscient : « Pourvu que Ça tienne jusqu’à ma retraite ».

Cela revient à demander à chaque Français ce qu’il considère comme impossible, impensable voire indicible : remplacer leur inatteignable étoile – un « statut de la fonction publique pour tous » – par Schumpeter. Cela revient simplement à accepter la réalité : le monde n’est pas clos et nos logiciels ne l’organiseront jamais. Cela revient à admettre que grâce à la Liberté, à la possibilité d’entreprendre pour notre « plus grand bien et profit », à la flexibilité, à la mobilité et à l’adaptation rapide de tous, en France – ou n’importe ailleurs si cela se révélait impossible sur notre territoire – nous pouvons saisir les extraordinaires possibilités offertes par les incessantes innovations et ruptures technologiques qui apparaissent chaque jour. Cela revient à comprendre qu’à chaque fois, ces mutations s’accompagnent de nouveaux marchés solvables mis à la portée de chacun par ce monde global qui existe déjà.

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Article publié initialement dans La Forge, n°52, avril 2013.

Notes :

  1. http://fr.wikipedia.org/wiki/Perversion_narcissique et  http://fr.wikipedia.org/wiki/Paul-Claude_Racamier.
  2. Lisez Le modèle politique français. La société civile contre le jacobinisme de 1789 à nos jours de Pierre Rosanvallon.