Staline, le Mike Tyson idéologique

Après le portrait du trotskisme, passons à Staline et au stalinisme, dans un portrait de combat.

Après le portrait du trotskisme, passons à Staline et au stalinisme, dans un portrait de combat.

Ami libéral, mets ton gilet pare-balles le plus épais : après ta visite à l’improbable Trotsky, tu entres en zone stalinienne. Ici, tu es une cible vivante : tu dois être détruit. Et la dernière chose à faire serait de croire que l’adversaire est faible.

Staline : Pensez-vous que nous allons gagner cette guerre ?

Churchill : Dieu est avec l’Angleterre !

Staline : Le Diable est avec la Russie.

(Dialogue à Moscou pendant la seconde guerre mondiale)

Avertissement. Nous appelons dans ce qui suit « stalinien » tout individu considérant les bilans historiques de l’URSS et du Parti Communiste Français comme globalement positifs, quand bien même cet individu condamne sincèrement Staline, le Culte de la Personnalité, la Collectivisation, la Grande Terreur et le Goulag.

Bouge de là, Trotsky

Le week-end dernier, nous nous sommes penchés sur le dossier Trotsky. Mais ce n’était encore qu’un décrassage matinal. Nous abordons maintenant votre Everest personnel, l’épreuve du feu, le rite initiatique à l’aune duquel nous jugerons de votre vaillance et de votre habileté. Le face-à-face verbal avec le stalinien est au dialogue politique ce que le final boss est au jeu vidéo. Les craintifs s’arrêtent ici et retournent au camp de base, les autres s’encordent en vue de l’ascension.

Qui es-tu Joseph ?

Aux yeux du libéral, Staline passe le plus souvent pour un crétin idéologique, un bureaucrate délirant et un tueur en série. Mais méfiez-vous : c’est ainsi que le percevaient les leaders de l’intelligentsia révolutionnaire russe, et ils l’ont payé cher. Car la première de toutes les ruses de Staline – elles étaient innombrables – fut de se faire sciemment passer pour beaucoup plus bête qu’il n’était, tout au long de sa vie. Ou plutôt : de se faire passer pour le plus niais, alors qu’il était le plus roué des leaders bolchéviques. Cette dissimulation permanente de son intelligence, doublée de l’exhibition d’une fausse idiotie, permit à Staline de désarmer un à un tous ses concurrents : il leur paraissait trop bas du front pour présenter le moindre danger. Si bien que, lorsque vous vous le figurez comme un simplet, Staline vous tient à la gorge. Vous le méprisez parce qu’il le veut, dans le but de vous hypnotiser et de vous vaincre. Qui entend résister à son intoxication doit commencer par le prendre au sérieux.

Dans son excellent La Terreur et le Désarroi édité chez Perrin, l’historien et soviétologue Nicolas Werth affirme avec intelligence que, si l’on définit la politique comme la capacité d’un homme à imposer ses vues à son époque, Staline est le plus grand politicien du XXème siècle. Cette formule n’est pas seulement dérangeante : elle est également vraie, objective, dénuée d’ironie.

Joseph Vissarianovitch Djougatchvili naît en Georgie, dans une famille très pauvre. Ce fait est extrêmement important, car Staline est, tenez-vous bien, le seul leader bolchévique de 1917 issu de la misère. Lénine, Trotsky et tous les autres acteurs majeurs de la déflagration nihiliste d’Octobre, viennent de milieux bourgeois, petits-bourgeois ou aristocratiques sur le déclin. Ils commettront tous l’erreur fatale, en intellectuels de gauche condescendants qu’ils sont, de prendre Staline de haut. Ce que Staline n’oublie pas.

Petit délinquant deviendra grand idéologue.

Joseph grandit sans père dans un monde géorgien pré-industriel et sombre, tissé de violence et de trafics. On l’envoie au séminaire. Il aime lire et, par-dessus tout, la littérature française. Il se passionne pour Victor Hugo, impiété qui lui vaut d’être exclu par les religieux. Alors, il découvre le communisme et plonge la tête la première dans l’activisme groupusculaire, comme dans un métier. Il se fait remarquer pour son goût du secret et pour l’action violente. Il organise des hold-ups dont il livre le butin aux réseaux rouges. Le jeune Djougathchvili ne recule pas devant le sang. Il a la main lourde : il a identifié les méthodes des mafieux locaux et sait se glisser entre les mailles du filet tsariste. Il devient vite indispensable à la fourmilière de fanatiques glaciaux et ardents, la secte idéologique encore souterraine, que l’on nommera bientôt « le Parti »‘. Afin d’accéder au pouvoir, les dandies communistes ont toujours besoin de criminels qu’ils chargent des basses œuvres. Un intellectuel ne se salit pas les mains, il laisse Staline se débrouiller.

Arrivant à l’âge adulte, Joseph est très petit, il a un bras plus court que l’autre, les pupilles des yeux jaunes, un accent géorgien risible et le visage vérolé. Déjà, on lui prête un cœur de pierre, des intentions troubles. Son regard rieur et illisible inquiète les observateurs les plus lucides. Il se choisit pour surnom « Staline » : l’homme d’acier. Excusez du peu. Une réputation est née. Mais l’on voit moins que Staline continue à lire, comme quand il était petit : énormément. Privé du statut d’intellectuel de facto réservé aux aisés ayant étudié à l’Université, il s’immerge dans le marxisme-léninisme avec une assiduité, un sérieux, un perfectionnisme qui auront des répercussions titanesques tout au long du XXème siècle, jusqu’à nos jours.

Staline croit sincèrement en Marx et en Lénine. Il se penche sur leurs œuvres comme sur la science des sciences. Pour rattraper son retard et faire oublier son absence d’études, il s’imprègne de l’idéologie, plus sans doute qu’aucun de ses concurrents. Il en apprend par cœur tous les labyrinthes, toutes les anfractuosités. Pour eux, ces gosses de notables, c’est un jeu sincère, un role playing game à haute tension qui donne accès au pouvoir ; pour lui, c’est une fierté, un travail sur soi, une discipline, un devoir. Staline n’est compréhensible qu’à condition de l’envisager comme le plus structuré idéologiquement de tous les leaders communistes – le plus cultivé, au sens où l’idéologie est une culture. Tout au long de sa carrière, il écrira des traités d’économie et de politique dans la langue de bois la plus pure et la plus dense. Ses archives montrent qu’il raturait lui-même, précisait, reformulait sans cesse ses textes, obsédé par la nécessité d’être exact. Exact au beau milieu de nulle part, puisque tout est faux dans le marxisme-léninisme ? Oui, au milieu de nulle part, mais exact : impeccablement conforme aux mécanismes du matérialisme dialectique et aux objectifs du communisme. Ce personnage à l’aspect médiocre, dénué de charisme, passant volontiers pour un banal homme de main, est un théoricien communiste de haut niveau. Acquérir patiemment les cartes-maîtresses et cacher son jeu jusqu’au bout est le métier de Staline.
« La conception marxiste est scientifique. Elle se confond avec la conception scientifique. Le révolutionnaire reste toujours un apôtre et un soldat, mais il est surtout un savant qui va dans la rue », écrit Henri Barbusse dans son apologie de Staline. On ne saurait mieux schématiser le Petit Père des Peuples : un tankiste aux commandes du matérialisme dialectique, un idéologue pour lequel toute pensée est un assaut militaire. En cela, Staline est la réalisation du militant telle que le rêvait Netchaïev : le dogme a remplacé son âme.

Lénine sous méthamphétamines

Il est impossible de définir la pensée de Staline, car elle n’est rien d’autre que la pensée de Lénine érigée en religion d’État.

Janvier 1924. À peine Lénine est-il mort et embaumé que Staline invente le léninisme. Il réifie les écrits de Lénine, les codifie, les systématise et les sanctuarise. Quiconque se prétendra communiste devra se proclamer léniniste. C’est la première grande œuvre de Staline : d’une pensée accumulée dans mille livres, discours et directives, il fait un seul bloc, un cube monumental, opaque et sans failles, immarescible. Comme il fait enterrer Lénine dans une pyramide de marbre rouge sur la Place de la même couleur, évident symbole d’immortalité, il métamorphose les idées du défunt en une Torah révolutionnaire, à laquelle devront se référer les générations collectivistes à venir. Lénine, de fait, devient un dieu. Et Staline, qui instaure son culte, se change en grand-prêtre.

Le marxisme-léninisme, ce fanatisme aux allures de formule mathématique, n’est pas une invention de Lénine, mais de son successeur. C’est exactement le même marxisme-léninisme qui sort aujourd’hui de la bouche de Mélenchon, après être passé par les cervelles de Mao, Pol Pot, Kim Il sung, Arlette Laguiller et Olivier Besancenot. Pour que l’idéologie parte à la conquête de la Terre, il fallait que Marx la pense, que Lénine la mette en pratique, et que Staline en fasse un produit universel, adaptable à n’importe quel contexte et justifiant n’importe quel crime. Il n’y a donc pas à proprement parler de « stalinisme » : ce dernier n’est que l’accession de l’idéologie à son stade de maturité. Depuis Staline, elle n’a pas évolué d’un millimètre ; le lifting que lui a fait subir Mao est une anecdote à laquelle seuls les maoïstes accordent de l’intérêt.

Et comme le léninisme est parfait, tout ce qui en découle l’est aussi. Staline peut bien faire toutes les erreurs qu’il veut, puisque ces erreurs n’existent pas dans la théorie. Ce qui n’est pas conforme à l’idéologie est une illusion. Ce qui résiste à l’idéologie est passé, cadavre, décomposition : l’exterminer est une formalité. D’où l’aveuglement caractéristique de Staline et des staliniens : ils ont cette fabuleuse capacité à ne pas comprendre qu’on les contredise. En cela, ils rappellent la vision musulmane orthodoxe, selon laquelle nous naissons tous musulmans, seuls les plus pervers d’entre nous refusant de reconnaître l’évidence – prouvant par là leur soumission volontaire à Satan.

L’antifascisme : échec et mat

Oui, Staline est intelligent, extrêmement. D’une intelligence amorale, certes, mais l’intelligence est une qualité, pas une vertu : elle se marie au Mal aussi volontiers qu’au Bien. Examinons un de ses plus beaux coups de génie, sinon le plus important, l’antifascisme.

De 1917 à 1935, les partis communistes et les partis socialistes sont ennemis. Pour la ligne bolchévique, appliquée à la lettre par les partis-frères opérant dans les démocraties, les communistes considèrent les socialistes comme des « social-traîtres » : de faux esprits de gauche secrètement au service des pires incarnations de la droite. Tout ce qui n’est pas léniniste est capitaliste, et les vaches dialectiques seront bien gardées.

Mais en 1935, observant avec inquiétude le crescendo fasciste en Italie et en Allemagne, Staline a une idée qui va révolutionner le monde : il ordonne à tous les partis sous sa coupe de s’allier aux socialistes en prétextant l’union des forces démocratiques contre le fascisme. Apercevez-vous le stratagème ? Cet immense déplacement de la tranchée idéologique a pour objet de déconsidérer les droites. Le voici en image-par-image : 1. l’univers politique est divisé en deux camps irréconciliables : les fascistes d’un côté, les antifascistes de l’autre ; 2. donc, tout ce qui n’est pas dans le camp antifasciste est soit fasciste, soit l’allié du fascisme ; 3. or, le fascisme est le centre de gravité de ce qui n’est pas antifasciste ; 4. donc, tout ce qui n’est ni communiste, ni socialiste, ni social-démocrate, tout ce qui ne s’additionne pas à gauche lors des élections, est fasciste.

Le tour est joué. En un coup de dés, Staline vient de bouleverser pour très longtemps et sur les cinq continents, la pensée politique. On retrouvera ce « Si tu n’es pas de notre bord, tu es un facho ! » jusque dans votre existence quotidienne. Car vous l’avez, n’est-ce pas, vécue cent fois, cette scène, et entendue mille fois, cette accusation. Vous l’avez subie en tant que libéral, en tant que non-socialiste, en tant que non-gauchiste, en tant qu’électeur de Sarkozy (quand bien même vous répétiez sans cesse que vous n’aviez pour lui ni admiration, ni sympathie), en tant que défenseur de la finance, en tant que critique du mitterrandisme, en tant que critique du ségolénisme, en tant que critique du hollandisme, etc. Vous la subirez probablement encore longtemps. Vous êtes pris dans la nasse du camarade Staline, dans son schéma théorique, sa fiction aux dimensions de la planète. Staline a superposé une deuxième lutte des classes à la première : Hitler est dans le camp des capitalistes, il n’y a plus de différence de fond entre un commerçant et un indic de la Gestapo.

La seconde guerre mondiale, la prise de Berlin par l’Armée Rouge et la découverte de la Shoah par l’opinion mondiale vont conférer au partage fasciste / antifasciste une légitimité idéologique définitive : pour la vox populi, les crimes des SS sont l’indubitable preuve que Staline avait raison. L’idéologie a gagné et vous avez perdu : elle vous fait une mauvaise réputation a priori, de collabos à la petite semaine. La France de 2013 n’est stalinienne ni dans ses fins, ni dans ses moyens, mais elle l’est dans le regard qu’elle pose sur vous. N’avez-vous pas le sentiment, parfois, ô libéraux et gens de droite, que l’on veut littéralement vous terroriser, à force de vous taxer de salaud – actuel ou potentiel- sous le seul prétexte que vous détestez Jack Lang ? Certains d’entre vous, nés ou évoluant dans des milieux de gauche, y sont tellement habitués qu’ils oublient la violence dont ils sont l’objet. Big Joseph is watching you.

Vous saisissez peut-être mieux, maintenant, pourquoi nous vous proposons de respecter Staline : il vous tient à la gorge à chaque discussion que vous avez avec des inconnus de gauche. « Vais-je encore me faire traiter de lepéniste ? »

Vous partiez du principe que Staline ne valait rien, cher lecteur, et il vous a laissé faire, car tel est son genre, tel est son masque. Il a joué avec votre prétention intellectuelle et vous a planté un pic à glace dans le crâne en temps voulu. Vous vous mouvez dans un décor planté par lui. Le fameux mantra social-démocrate, « En disant cela, tu fais le jeu du Front National ! », est une déclinaison de la stratégie ourdie dans le bureau sombre et enfumé du camarade Djougatchvili.

La création de SOS Racisme, et ses effets empoisonnants sur l’ensemble de la politique française depuis des décennies, sont une application très habile de la ligne Staline. Sans elle, pas de Le Pen. En hissant l’antifascisme déclaratif au rang d’un héroïsme à la portée du premier votant, Staline fait du fascisme l’ennemi idéal, le Joker du Batman communiste. Il le popularise, le fait monter sur un pilori qui est un piédestal, l’installe à jamais dans le rôle de l’autre pôle, le mauvais. Songez maintenant à la cartographie électorale de la France de 2013, à la crainte quasi unanime chez les braves gens de voir grimper les extrêmes, songez à la peur que les démocrates se trouvent pris en tenaille, et demandez-vous qui a forgé cette tenaille. Non, vous n’êtes pas en 2013. Vous êtes bloqué en 1935, dans les neurones d’un fumeur de pipe.

Pas si victorieux que ça

Le stalinien, de nos jours, existe en mille versions, du maoïste à Georges Marchais en passant par Aragon, Jean Ferrat, le théâtraux révolutionnaire, le LGTB du PCF, la philosophe bobo, le fonctionnaire à la retraite et le permanent cégétiste. Mais tous ont en commun, tel un héritage hors de prix, ce qui constitue à leurs yeux la gloire idéologique, politique et militaire par excellence : l’URSS a vaincu le IIIème Reich. La toupie stalinienne repose sur cette pointe historique. Attention : c’est un mensonge éhonté, pour deux raisons essentielles.

D’abord, si Barbarossa est la plus grande offensive jamais vue, la vitesse phénoménale de sa pénétration sur le territoire soviétique est à mettre au débit de Staline bien plus encore qu’au crédit d’Hitler. Dans les années 30, Staline a purgé l’armée de tout ce qu’elle comptait d’expérimenté : ses officiers prennent en masse le train pour la Sibérie. Pourquoi ? L’égalitarisme a ses raisons que la raison militaire ignore. Ainsi, l’Armée Rouge qu’attaque l’Allemagne en 1941 est-elle incompétente de la base au sommet, désorganisée, mal répartie, mal équipée – impréparée à un point qui paraît démentiel aux historiens, car Staline a été prévenu à maintes reprises, et par maintes sources, des intentions agressives du Reich. Il met des semaines à encaisser le choc initial et à préparer une première riposte digne ce nom. La Wehrmacht et la SS s’enfoncent dans le monde communiste avec aisance. Retranché dans sa datcha, hirsute et ivre, le maître de l’idéologie est désemparé. Il ne sait que faire des réalités de la guerre. Un char n’est pas un concept. Hitler semble inarrêtable, mais l’hiver russe le plus rude depuis des lustres va lui administrer une leçon. Ce n’est pas le communisme, qui sauve l’Union Soviétique : c’est la météo.

D’autre part, l’aide apportée à l’URSS par les USA pour résister à la poussée nazie prend des dimensions à la hauteur du conflit. Lisons attentivement la liste des livraisons, elle laisse rêveur.

  • Avions 14 795
  • Chars d’assaut 7 056
  • Jeeps 51 503
  • Camions 375 883
  • Motos 35 170
  • Tracteurs 8 071
  • Pièces d’artillerie 8 218
  • Mitrailleuses 131 633
  • Explosifs 345 735 tonnes
  • Équipement de construction pour une valeur de 10 910 000 dollars
  • Voitures de fret de chemin de fer 11 155
  • Locomotives 1 981
  • Navires cargo 90
  • Escorteurs chasseur de sous-marins 105
  • Vedettes lance-torpilles 197
  • Moteurs de bateaux 7 784
  • Nourriture 4 478 000 tonnes
  • Machines et équipement 1 078 965 000 dollars
  • Métaux non-ferreux 802 000 tonnes
  • Produits pétroliers 2 670 000 tonnes
  • Produits chimiques 842 000 tonnes
  • Coton 106 893 000 tonnes
  • Cuir 49 860 tonnes
  • Pneus 3 786 000
  • Bottes 15 417 001 paires

Cela permet de relativiser la description dantesque de l’effort soviétique pendant le conflit, produite à longueur de palabres par les staliniens.

Le stalinien est prompt à vous narrer une Armée Rouge et un peuple russe surhumains, seuls capables de terrasser le monstre hitlérien. Il ne cite jamais les errances de Staline et de ses armées dans les premiers temps de Barbarossa, comme il oublie soigneusement l’existence de l’aide américaine. Certes, les soldats soviétiques ont pris Berlin et, de ce fait, poussé Hitler au suicide et mis fin au nazisme. Toutefois, la prise de Berlin est inenvisageable sans l’avancée américaine à l’Ouest du Reich.

Oui, camarades, Staline est un des vainqueurs de 45. Oui, le peuple russe a déployé des trésors de courage et d’inventivité pour résister à la folie nazie. Oui, le communisme a démontré sa supériorité effective sur le nazisme. Cela ne fait pas de Staline un talent militaire, ni de l’Armée Rouge une entité aux pouvoirs surnaturels. Non, camarades, Staline n’est pas le principal héros de cette guerre. Il en est – c’est déjà beaucoup – un des acteurs majeurs, et un des bouchers les plus sanguinaires. Churchill a bien d’autres arguments à faire valoir pour occuper le fauteuil de l’homme providentiel.

Le stalinien ne recule pas

Sa victoire-sur-le-nazisme, croisée avec la vision antifasciste élaborée par Staline, permet donc au communiste de vous traiter de nazi. Bastiat, Hayek, Rand, combien de divisions ? Où étaient-ils, vos libéraux, quand le moujik de seize ans enjambait les barbelés sous le feu des SS ?

Le stalinien se considère comme un Transformer antifasciste, un clone de Joseph équipé d’une armure idéologique infaillible. Il veut bien, à la rigueur, conchier la personne de Staline et le Goulag, puisque vous en faites une affaire d’honneur et que cela lui permet de se poser en humaniste, mais il ne se séparera en aucun cas de l’incomparable médaille acquise par le communisme sur le front de l’Est. Elle l’encouragera, le nourrira, le soutiendra, elle sera son rempart et son bombardier. Le stalinien croit en 1945 comme Staline croit en l’idéologie.

Le Stalinien s’autorise à être bête, car Staline feignait la bêtise. Mimétisme. Et il se croit intellectuel, car Staline était idéologue. Admiration. D’où ce mix de barbarie décomplexée et de prétention culturelle, omniprésent dans ses développements.

Le stalinien fait ce qu’on lui dit. Le 28 juillet 1942, Staline dicte la directive n° 227, adressée à toutes les forces armées : « Plus un pas en arrière ! » Elle signifie deux choses. 1. Ni les soldats, ni les officiers n’ont le droit de battre en retraite, même pas d’un mètre : toute esquisse de reculade vaut la peine de mort avec effet immédiat. 2. Les dits soldats seront désormais suivis par des « unités de barrage » ayant ordre de leur tirer dessus s’ils cessent d’avancer. L’Armée Rouge passe en mode Orwell : elle atteint un niveau de terreur interne que même les unités allemandes les plus totalitaires ne peuvent égaler. Le stalinien contemporain, consciemment ou non, a en tête la directive 227 tatouée à l’intérieur du crâne. « Pas un pas en arrière ! », c’est ainsi qu’il engagera la discussion, après les « Mais je suis le premier à dire que Staline est un monstre et que le Goulag est impardonnable ! » d’usage dans les milieux bourgeois. Une fois accordées les deux ou trois concessions destinées à vous anesthésier, il va faire ce qu’il fait le mieux : frapper, et fort. Car le stalinien est un violent verbal. Il sent derrière lui le monolithe soviétique, la Grande Muraille de Gauche composée de prolétaires révoltés, de posters du Che, de fantasmes d’AK-47, de guérillas au Viet-Nam, de grèves générales, d’acquis sociaux, de bâtiments officiels pris d’assaut, de statues princières mises à bas et d’accordéons sous les lampions. Le stalinien embrasse la gauche entière, le siècle, l’Histoire. Chaque paysan de chaque jacquerie du Moyen-Âge est son protégé. Chaque esclave de l’Antiquité est son filleul. Robespierre est son jumeau. La Commune est sa résidence secondaire. Il surplombe le prolétariat et il le porte. Il l’endosse et est certifié par lui. Le stalinien est Communistus Imperator. Il se reconnaît tous les droits. Il ment tant qu’il veut et ne prend même pas la peine de le cacher – contrairement au trotskiste, plus prudent : entriste, donc plus furtif. Le stalinien s’autorise à haïr au grand jour, à injurier par rafales, à pratiquer le déni de réalité dans des proportions psychiatriques, à truquer les chiffres et à les inventer s’il n’y en a pas, à faire passer les saints pour des ordures et inversement, à taper du poing sur la table au restaurant, à gueuler, gueuler plus fort que vous, vous intimider, vous prédire une fin atroce, vous accuser d’avoir troué la couche d’ozone et parqué les Indiens d’Amérique. Un stalinien en pleine forme qui s’adresse à un libéral épuisé, cela donne ça :

Et l’on est vite épuisé, face à un stalinien. Que faire ? Battre en retraite ? L’insulter à votre tour ? Dans un cas comme dans l’autre, ce serait porter gravement atteinte à l’image du libéralisme. Il vous faut une solution simple, qui vous permette de faire front sans plier ni rompre, et sans devenir le reflet de votre contradicteur enragé. Nous étudierons les argumentations anticollectivistes plus précisément dans la suite de cette série d’articles, mais commençons par vous indiquer une tranchée où vous pouvez à tout instant vous réfugier, reprendre des forces et mitrailler la tranchée d’en face.

La barricade des 100 millions : plus un pas en arrière

Dix-sept Shoah. Voilà ce que représentent les cent millions de morts (civils et innocents) du communisme. Dix-sept fois l’abomination nazie, elle-même considérée comme la pire abomination possible (idée que nous ne remettons pas en cause, si ce n’est concernant les Khmers Rouges).

Il se trouve que, contrairement à ceux de la Shoah, les morts du communisme n’ont pas droit de cité dans le discours public : ni en politique, ni dans les média, même pas dans les chaumières. Votre mission, si vous l’acceptez, sera de les prendre en charge. De faire d’eux votre cause, aussi importante que votre liberté ou vos biens. Les morts du communisme, toutes et tous, enfants et vieillards, sont des victimes de l’anti-libéralisme. Ils sont votre cimetière intime. Votre famille spirituelle. Vos martyrs. Il vous appartiennent. Il vous appartient de vous tenir droit en leur nom.

De Staline, il y a tant de mal à dire, et tant dans de domaines ! L’agonir est une entreprise sans fin. Vous pourriez parler au stalinien de « Mieux vaut arrêter dix innocents que de laisser un coupable en liberté », ou de « 2+2=5 », ces slogans de l’ère stalinienne qui résument si bien l’absurdité et la toxicité de ce règne. Comme vous pourriez lui parler de la passion sans mélange éprouvée par Mao, Pol Pot et Kim Il Sung pour Staline. Vous pourriez lui dire que les morts du communisme oriental sont les produits dérivés du stalinisme. Mais le stalinien n’entendra rien de tout cela. Contentez-vous de votre tranchée et vos cent millions de supporters. Ne reculez pas d’un millimètre. Figez le front. Nous nous efforcerons de vous fournir très bientôt en nouvelles munitions, d’un genre inédit sur ce champ de bataille mille fois labouré par la haine. En attendant, faites honneur au libéralisme : prenez la belle liberté d’être le porte-parole de cent millions de crânes blanchissant au soleil du XXème siècle. Et si vous avez besoin d’actualité pour vous motiver, dites-vous qu’à ces cent millions, le régime nord-coréen ajoute chaque jour de nouveaux corps inertes. Si vous ne le faites pas pour les morts, faites-le pour les agonisants.

En vous plaçant dans la perspective des fosses communes sans fin, en greffant cent millions de cadavres à votre idéal, vous acquérez une énergie et une profondeur particulières. Il n’est plus question ici de PIB, ni de propriété, ni de droit. Ni même de philosophie. Vous accédez à une sphère où la tragédie donne le la. Et dans cette sphère, l’idéologie ne peut entrer qu’à condition de s’autodétruire. Quoi qu’il dise, quoi qu’il fasse, même s’il vous menace avec un couteau à beurre, répétez calmement et amicalement au stalinien : « Cent millions. Pas un de moins. Et pas un seul n’est mort pour une bonne raison. Pas un seul. Je ne te concéderai aucun d’entre eux. Je suis le gardien de leur mémoire. Je suis prêt à mourir pour eux. La conscience et la profondeur que met un juif à se souvenir de la Shoah, je les mets à me souvenir des dix-sept Shoah du communisme. Je ne reculerai jamais. Et toi, si d’aventure tu ne reconnais pas l’innocence de ces cent millions de civils, tu me mettras en situation de ne te trouver crédible sur rien d’autre. Je continuerai à discuter avec toi, mais je ne pourrai plus te croire sur rien. C’est toi qui vois. Moi, j’en fais une affaire d’hommes et je n’aurai qu’une parole. » Et qu’il se débrouille.

Ça, c’est une tranchée. Certes, de l’autre côté du no man’s land, le stalinien est lui aussi dans sa tranchée : on n’avance pas, c’est Verdun. Mais il ne s’attend pas à ce que le libéral creuse un bunker large comme le siècle dernier. D’ordinaire, notre cher libéral bondit d’un barbelé à l’autre en chantant la liberté.

Ce bunker résiste à tous les bombardements. Il fait office de camp de base et de QG. C’est à partir de lui que vous pourrez lancer vos attaques et vers lui que vous vous replierez.

Le parti est mort, vivent les partis

Ces dernières années, le stalinisme, autrefois contenu dans les strictes limites du Parti Communiste Français, a suivi l’exemple du trotskisme et s’est adapté à la diversité de l’extrémisme léniniste. Le Front de Gauche réunit huit partis communistes différents, la plupart issus de scissions entre trotskistes, sans oublier l’invraisemblable Parti Communiste des Ouvriers de France, maoïste de manière fière et assumée, appelant à la révolution par les armes et à la dictature du prolétariat pour les siècles des siècles. Ainsi Jean-Luc Mélenchon est-il le porte-parole d’un conglomérat de toutes les formes de communisme totalitaire : y sont représentés Lénine, Staline, Trotsky et Mao, sans honte ni pudeur. Le visqueux FN paraît un peu pâlichon, comparé à ces bataillons d’idéologues prêts à tout pour vaporiser le secteur privé.

Si vous êtes en région parisienne, demain à 14 heures, allez donc faire un tour Place de la Bastille. Habillez-vous laidement, ne vous coiffez pas, saisissez-vous du premier autocollant rouge qu’on vous tend, collez-le au revers de votre veste, cherchez les plus extrémistes, sympathisez et faites-les parler. Vous en apprendrez autant sur le totalitarisme que dans Hannah Arendt – les deux savoirs sont indispensables l’un à l’autre. Le must étant d’aller discuter au stand maoïste du PCOF : là sont les spécimen les plus intéressants de possession idéologique. Nous avons toutes les chances de nous y croiser.

Ne les provoquez pas. Le stalinien n’aime pas se battre autrement que par voie orale, mais à cinquante mille contre un, l’idée peut lui effleurer l’esprit. Attendez une autre occasion pour arracher les cent millions de morts à l’oubli. Questionnez, étudiez, comprenez. L’idéologie qui est en eux veut votre peau. Regardez-la dans les yeux, elle a de beaux jours devant elle.

Culture stalienne express