Bienvenue sur le champ de bataille

Léon Trotsky & Edwy Plenel

Première étape de notre parcours du combattant libéral : apprends à connaître ton ennemi mieux qu’il ne te connaît. Nous commençons par du super-coriace : le trotskiste. Port du casque obligatoire.

Première étape de notre parcours du combattant libéral : apprends à connaître ton ennemi mieux qu’il ne te connaît. Nous commençons par du super-coriace : le trotskiste. Port du casque obligatoire.

Par Pascal Avot.

Léon Trotsky & Edwy Plenel

– C’est dégueulasse…
– Qu’est-ce que ça veut dire, « dégueulasse » ? C’est la guerre. Il savent la faire, les fumiers.
La 317e Section, film de Pierre Schoendoerffer

Passez sous les barbelés

Vous arrivez à un dîner plutôt de gauche, tout se passe bien, les jupes sont jolies et l’alcool généreux. Mais voilà que la discussion dévie vers la politique : la température monte d’un cran. Fidèle à vos idées, vous défendez le libéralisme et, aussitôt, un convive vous agonit de railleries discrètes, de critiques voilées, voire même de menaces en filigrane. De votre capacité à vous adapter à la situation dépendent votre réputation et celle du libéralisme.

« Je le vaincrai, car j’aime la guerre plus que lui », disait Winston Churchill au sujet d’Adolf Hitler. On est en droit de se demander si les libéraux aiment suffisamment la guerre verbale pour vaincre le socialisme. C’est ce que nous allons très prochainement vérifier, à la faveur d’une crise économique majeure : les débats, publics comme privés, vont se tendre, les extrémismes s’ébrouer, et tout porte à croire que le libéralisme sera mis en accusation. Les plus craintifs d’entre vous peuvent d’ores et déjà se préparer à se taire. Les autres sont bons pour le choc frontal avec l’idéologie, et ni l’humour, ni la lecture de Hayek ne seront des boucliers suffisants. Il vous faut aimer le combat : on n’a jamais vu une mauviette étendre un boxeur professionnel.

Reconnaissance, identification, analyse : votre première mission, si vous l’acceptez, sera de comprendre vos adversaires. Et non en bloc, car ils sont différents les uns des autres : un par un, en fonction de leurs croyances, de leur passé idéologique, de leurs espérances étatistes, égoïstes ou révolutionnaires. Nous allons donc les examiner séparément. Commençons par un ennemi juré du libéralisme, et l’un des plus compétents : le trotskiste. Ne ricanez pas, cet homme sait ce qu’il fait.

La foi trotskiste

Chaque école collectiviste a sa vision propre, laquelle détermine ses stratégies et ses tactiques. Le trotskisme est, en France, une des plus influentes.

Inconditionnel de Lénine et principal challenger de Staline – qui l’exilera et le fera assassiner –, Léon Trotsky est un auteur de bonne tenue et un homme d’action performant. Ses talents d’orateur, sa plume alerte, son goût pour les échafaudages intellectuels, sa volonté d’obtenir des résultats concrets, son courage dans l’adversité, le font très tôt remarquer comme un leader. On célèbre sa capacité à discipliner la toute nouvelle Armée Rouge. On parle moins de sa propension à fusiller les révolutionnaires non conformes à la perspective bolchévique. Les communistes libertaires de Krondstat, mutins pacifiques et désespérés, sont sauvagement massacrés : Trotsky fait le ménage. Des milliers ce morts. De nos jours, il serait bon pour le Tribunal Pénal International.

La thèse communiste préférée de Trotsky est la « révolution permanente », qu’il fait sienne en 1904En quelques mots : la révolution n’est pas un événement mais un process, elle ne saurait rester confinée aux limites d’une nation. Elle doit être continue et mondiale, sans quoi elle se résumera à un simulacre bourgeois. La révolution bolchevique ne deviendra LA révolution que lorsqu’elle aura conquis l’Univers entier, et cela doit advenir séance tenante.

Disant cela, Trotsky se condamne, car il envoie le bolchévisme dans une direction plus chimérique encore que les prophéties léninistes. En effet, dès 1918, les bolchéviques sont isolés : les autres peuples d’Europe rechignent à suivre la voie tracée par Lénine, la révolution mondiale risque de se faire attendre. Pour contrer le délire de Trotsky, Staline aura la partie facile : il lui suffira de taxer son concurrent d’irréalisme, et de lancer le mot d’ordre contraire à celui de la révolution permanente : « l’édification du socialisme dans un seul pays ». Dans sa volonté d’aller trop vite et trop loin, Trotsky a quelque chose d’hitlérien. Staline l’a repéré et le condamne à passer pour un dangereux rêveur.

Trotsky meurt en 1940 au Mexique, un pic à glace enfoncé dans le crâne, et laisse derrière lui un sentiment d’inachevé, un air de romantisme. Trotsky a perdu contre Staline, donc il est cool. Staline a tué tout le monde, donc Trotsky avait raison. Le barbichu à la vue basse entre dans la légende collectiviste sous le label des losers magnifiques, des poètes rock de la révolution, sur la même étagère que le Che.

Le trotskiste, cet amphibie

Les trotskistes ont un joker dans la manche : jamais, dans aucun pays, à aucun moment de l’histoire, leur mouvement n’a accédé au pouvoir suprême. Contrairement au léninisme et au stalinisme, le trotskisme est resté théorique : il n’y a pas eu et il n’y aura sans doute jamais de pays trotskiste comme il y a eu des pays léninistes ou staliniens. Certes, Trotsky fut l’organisateur de l’Armée Rouge et un des acteurs les plus emblématiques – un des assassins les plus glaciaux – de l’utopie bolchévique, mais ni lui, ni ses innombrables admirateurs n’ont réussi à prendre les commandes centrales d’un État. Léon a une trajectoire fulgurante, mais marginale. Le trotskisme produit des livres, des partis, des groupuscules, des tracts, des grèves, de l’entrisme, de la logorrhée, des motions, des scissions, des congrès, des Internationales, des manifestations, mais toute cette magnifique agitation est lovée sur elle-même, autosuffisante, autarcique : elle n’a de contacts avec la réalité que de manière sporadique. De nos jours, le trotskisme n’essaye plus de prendre le pouvoir collectivement. Il le prend individuellement : nombre de trotskistes s’entendent à grimper haut sur l’échelle institutionnelle, à devenir fort célèbres, voire fort riches, et ce sans jamais en éprouver la moindre mauvaise conscience.

L’idéologue businessman

Pour justifier sa médiatisation et l’épaisseur de son compte en banque, le trotskiste showbiz bénéficie de deux deux alibis : l’entrisme et l’irréversibilité.

L’entrisme consiste à infiltrer une structure de pouvoir dans le but de la déstabiliser de l’intérieur et de la rendre compatible avec la révolution future. Cette stratégie relevant de la conspiration, de l’hypocrisie et du parasitisme, permet au trotskiste d’envisager tous les milieux professionnels, tous les CV, toutes les carrières comme des champs de bataille, et de présenter l’égoïsme de son ascension personnelle comme un sacrifice à la Cause. « Oui, je suis trotskiste et chef d’entreprise, oui je suis collectionneur d’objets bolchéviques et richissime. Oui, c’est paradoxal. Mais c’est que le monde capitaliste doit être pénétré en profondeur par les révolutionnaires, seul moyen de lui faire perdre le contrôle de lui-même ! On ne peut changer la pyramide du pouvoir sans gangréner son sommet ! » Ainsi le trotskiste plaide-t-il devant son miroir que ses nuits chez Castel sont des préfigurations du Grand Soir. Il est la taupe du Komintern chez les happy few.

L’irréversibilité, quant à elle, complète l’entrisme : elle permet au trotskiste de maintenir en toutes circonstances son lien à Trotsky, via la pratique.

Un ami de Mélenchon dit, et il n’est pas le seul : « Quand on a été trotskard, on le reste toute sa vie ». L’énoncé est vrai, comme des énarques, car le trotskisme est une école au sens propre du terme. Dans les groupuscules de fanatiques dévoués au message de Léon l’Implacable, la formation est essentielle. On doit, pour devenir un vrai trotskiste, lire beaucoup d’idéologie et d’histoire, connaître son Marx et son Lénine sur le bout des doigts, savoir organiser une réunion publique, écrire un tract, recruter, espionner les partis ennemis, faire courir des rumeurs, menacer, désinformer, faire basculer une majorité lors d’un vote étudiant, déclencher une grève, négocier, prendre la parole à une tribune, créer SOS racisme à la demande de Mitterrand dans le but de favoriser le FN, voire même lancer des cocktails Molotov ou séquestrer un patron. Toutes choses que Tocqueville ne savait pas faire. Le trotskiste est un spécialiste de l’organisation révolutionnaire et du passage à l’acte. Il est dévoué, méthodique, consciencieux. Et s’il sait se montrer explosif devant les caméras de télévision, il sait également être discret, furtif, transparent, en attendant la prochaine occasion d’exploser.

Tant de trotskistes parviennent à des postes de responsabilité dans des entreprises publiques et privées ! Leur méthodologie, patiemment apprise dans l’ombre des stages de formation révolutionnaires, fonctionne à merveille dans le cadre d’une carrière individuelle très intéressée. Les cours du soir du parti rendent apte à organiser, structurer, commander, diriger : le monde du management accueille ces talents avec enthousiasme. Souple comme le roseau, le trotskiste ne cesse nullement d’être trotskiste lorsqu’il s’assied dans le fauteuil du grand patron : dans son role playing game idéologique, l’ardeur égoïste est un camouflage. Une ruse de la Tchéka. Incluez là-dedans toutes les nuances de la mauvaise foi.

Abandonnant parfois officiellement son idéal extrémiste pour des motifs tactiques (il faut bien cela, si l’on veut devenir Pierre Moscovici à Bercy), le trotskiste ne prendra cependant pas la peine de faire son mea culpa.

Pourquoi diable prendrait-il cette peine, alors que les techniques trotskistes, la praxis groupusculaire qui constitue son armature mentale, sont les clés de sa prospérité ? S’il veut se dédouaner, pour la forme, il se contentera de lâcher qu’il a été d’extrême-gauche, oui, mais que c’était une « erreur de jeunesse » et qu’il « ne regrette rien ». Il omettra de préciser que sa jeunesse ne connaît pas de fin ; le gauchisme permet de rester ado ad libitum. Ainsi notre camarade se considèrera-t-il éternellement comme un héros, et non comme un vendu, quand bien même il balancerait par-dessus bord le dogme, l’envie de bouleverser la société et les Œuvres Complètes de l’homme aux petites lunettes rondes. Lui jeter à la figure qu’il est « hypocrite » ou « pas cohérent » n’aura guère d’effet : il se trouve cohérent d’un point de vue idéologique, et ne l’est pas moins que le professeur libéral en université d’État.

Le casse-tête

Dans ces conditions, pour un libéral, convaincre un trotskiste qui a réussi – c’est-à-dire : le déprogrammer – relève de la quasi-impossibilité. Comment voulez-vous faire sincèrement et exhaustivement condamner le trotskisme par Edwy Plenel, alors que la filière de formation trotskiste l’a mené à l’argent, à la notoriété, au respect quasi-unanime et aux dîners en ville avec les grands de ce monde ? Une chose est certaine, au moins : Plenel juge Hollande « trop à droite » et veut bien le faire trébucher. Preuve que le confort et les sunlights n’ont pas tué en lui l’envie de mordre les modérés et de faire basculer les situations. Trotsky approuve, même si Plenel dit avoir abandonné les idées de Léon.

Évidemment, si vous tombez sur un pauvre gars hypnotisé, un trotskiste de la base, du genre qui rate la première marche et reste à jamais confiné à l’antenne Lutte Ouvrière d’Aulnay-sous-Bois, des coups gagnants peuvent être tentés pour le ramener à la réalité et sauver sa liberté. Mais la première saison de notre école d’arts martiaux libéraux concerne les types d’adversaires ; les types d’argumentations viendront en deuxième saison. Contentons-nous pour l’instant de la leçon que nous donne le trotskiste.

D’abord, l’ennemi a de bonnes écoles de combat idéologique. On ne peut pas en dire autant des libéraux. D’où notre série d’articles, en espérant que vos commentaires, vos expériences et vos analyses viendront nourrir l’arsenal proposé. Ensuite, et c’est le plus important, nous devons apprendre à respecter l’adversaire pour ce qu’il est : un bon, voire un très bon politicien, bénéficiant du « pilote automatique » du diamat, quand nous sommes contraints à la vérité et à ses doutes.

L’erreur originelle du libéralisme, sur le champ de bataille idéologique, est de croire que la vérité l’emporte nécessairement. C’est sous-estimer de manière dramatique les chausse-trappes à tiroirs et les oubliettes en réseau du mensonge assumé, de l’esprit de complot, de l’hypocrisie tactique, de la souplesse stratégique, de l’efficacité argumentaire et de la foi vraiment religieuse, ardente, tous éléments livrés, prêts à l’emploi, dans le pack léniniste.

Partir du principe que ces gens sont des crétins est une faute grave. Partir de celui qu’ils nous sont intellectuellement inférieurs est une témérité coupable.

Le professeur

Avant-hier soir, 23 heures 15, dans l’émission marathon que Pujadas lui consacre, Jean-Luc Mélenchon explique que Robespierre a donné l’égalité aux Juifs. Ten points. Depuis plus de deux heures, le maître du Parti de Gauche se montre plus intense que ses contradicteurs. Il les boxe tous un par un, il encaisse et il frappe, fort. La cérémonie pourrait durer toute la nuit, il ne baisserait jamais la garde. Il ment avec énergie, exhibe son aisance, zigzague tel le cobra, frappe par derrière, amadoue, humilie, salit, élève, inspire, et balance quelques vérités bien senties comme des grenades à fragmentation. Autour de lui, progressivement, ils se rendent, ils s’éteignent. Ils ont mal partout. Ils ne le critiquent plus que sur la forme. Ils lui tendent même des perches. Mélenchon en profite pour se payer la Corée du Nord, avec une émotion parfaite – celle dont Copé serait incapable. Ce soir, comme cinq nuits plus tôt chez Ruquier, il a écrasé le souvenir de Georges Marchais. Il est enfin le personnage télévisuel le plus doué de l’histoire du communisme français.

Il est temps pour toi, ami lecteur, d’entrer dans le dur. Si tu perds des batailles, c’est d’abord parce que tu méprises ton adversaire.

Et si tu le méprises, c’est parce que tu ne te concentres pas suffisamment sur lui. Des qualités, il en a, mais tu ne les regardes pas. Tu les snobes. Or, elles t’ont pour proie. Aussi te proposons-nous de mettre de côté trois heures, ce week-end ou dans les jours qui viennent, pour regarder ce show : tout bonnement le meilleur spectacle communiste jamais offert en France à la télévision. Tu ne pourras pas, à la fin, ne pas dire : « L’école trotskiste, c’est pas rien, quand même… » Au long de son excellente biographie parue chez Robert Laffont, on nous rappelle de nombreuses fois que Jean-Luc le Cogneur tient sa maestria de ses classes chez les lambertistes, les plus comploteurs des trotskistes français, où il a débuté et tout appris – Lionel Jospin vient de la même écurie, mais lui est bien inférieur stylistiquement et culturellement. Mélenchon est un rouge parfait.

Un esprit libéral digne de ce nom se doit de reconnaître au socialisme en général et au communisme en particulier une expertise dont le libéralisme est dénué. L’expertise du néant ? Oui. Mais c’est en la prenant en considération que nous pourrons la viser et la détruire. Bon appétit. Le week-end prochain, le stalinien. Si tu as peur des cégétistes, viens en armure.

À lire aussi :