Chypre : vers l’agonie du système de banque à réserves fractionnaires ?

Rétrospectivement, il se pourrait que la crise de Chypre apparaisse un jour comme l’un des tournants décisifs de l’histoire monétaire contemporaine.

Rétrospectivement, il se pourrait que la crise de Chypre apparaisse un jour comme l’un des tournants décisifs de l’histoire monétaire contemporaine.

Par Joseph T. Salerno(*), traduction Henri Lepage.

Un article du Mises Institute, via l’Institut Turgot.

Les trente dernières années ont été marquées par la récurrence de crises financières et monétaires dans le déroulement desquelles le mécanisme des réserves fractionnaires a joué un rôle essentiel : Russie, Mexique, crise Asiatique, Argentine… L’effilochage du système est devenu de plus en plus apparent avec le krach financier de 2008 et le déclenchement d’un mouvement de paniques bancaires qui a touché quelques unes des plus grandes et des plus vénérables institutions financières mondiales. L’effondrement final n’a été évité que grâce au gigantesque sauvetage de l’industrie bancaire organisé à coups de multi-milliards de dollars par la Fed et les autres grandes banques centrales mondiales.

Ceci dit, plus encore que l’extraordinaire ampleur de la crise de 2008, il se pourrait bien que les récents événements de Chypre apparaissent dans l’histoire comme l’un des tous derniers épisodes lui ayant porté le coup final. Un système à réserves fractionnaires ne peut en effet exister et fonctionner que pour autant que les déposants ont une confiance totale dans la capacité des banques qui reçoivent leurs dépôts à les rembourser à tout moment en espèces monétaires au pair, et cela quelles que soient les difficultés financières qui les assaillent.

Depuis la seconde guerre mondiale, l’assurance publique des dépôts appuyée sur le pouvoir de création monétaire de la banque centrale donnait le sentiment que cette confiance était fondée sur du roc. De fait, le système bancaire à réserves fractionnaires était perçu par les gens comme étant équivalent à un régime de réserves à 100% offrant une garantie totale de remboursement des dépôts. Tous les déposants se comportaient comme s’ils étaient assurés qu’à tout moment leur argent « était à la banque », et cela grâce à la capacité des banques centrales d’émettre à tout moment, et à partir de rien, autant de monnaie que nécessaire pour assurer la liquidité du système.

Paradoxalement cette croyance des déposants n’a cessé de se renforcer au fil des crises qui ont marqué l’histoire financière depuis la fin des années 1980 parce que, à chaque fois que des banques et des institutions financières étaient en difficulté, on a toujours volé avec empressement à leur secours – surtout lorsqu’il s’agissait des banques les plus importantes et financièrement les moins solides. C’est ainsi qu’est née la doctrine du « Too Big To Fail » (trop gros pour faire faillite). Selon ce principe, il paraissait normal que, dans le cas des plus grandes banques, les gros déposants non-assurés et les créanciers privés soient protégés de toute perte dans la mesure où il était entendu que la confiance dans le système bancaire était par définition une chose fragile et évanescente que la faillite d’un seul gros établissement pouvait à tout moment briser et dissiper.

Il est clair que, d’un point de vue libéral, l’accord de Chypre est loin d’être un arrangement idéal. Dans un véritable système d’économie de marché, on ne saurait envisager une solution qui limite autoritairement les retraits de comptes bancaires, qui impose tant aux résidents nationaux qu’aux investisseurs étrangers des contrôles de capitaux de type fascisant, et contraigne les contribuables de l’ensemble de la zone euro à participer au sauvetage pour un montant d’au moins 10 milliards d’euros.

Il n’en reste pas moins que cet accord, aussi imparfait soit-il, adresse un message salutaire à l’ensemble de la communauté mondiale des déposants et des créanciers des banques. Il le fait en contraignant les déposants non assurés et les porteurs de dette senior des banques chypriotes qui étaient jusque là intouchables à supporter par eux-mêmes une grande partie du coût de l’opération de sauvetage.

L’heureux résultat sera que les déposants, aussi bien ceux couverts par l’assurance que ceux qui ne le sont pas, tant en Europe que dans le reste du monde, deviendront beaucoup plus prudents, et même beaucoup plus méfiants lorsqu’ils s’adresseront à des banques pratiquant le mécanisme de la couverture partielle. Au moindre signe ou à la moindre rumeur de difficulté ils seront désormais tout prêts à sauter sur leur argent et à le retirer de la banque. Ce qui incitera celles-ci à changer radicalement les sources de financement auxquelles elles s’adressent pour financer leurs prêts et leurs investissements. Elles abandonneront la quête des dépôts et feront davantage appel à l’apport de fonds propres ainsi qu’à l’endettement. Ainsi qu’une dépêche de Bloomberg l’expliquait récemment, c’est déjà ce qu’anticipent de nombreux analystes :

L’une des retombées potentielles de l’accord du 26 mars concerne l’effet induit que celui-ci aura sur le mode de financement des banques, y lit-on. Traditionnellement les banques se financent en combinant le recueil de nouveaux dépôts, la levée de nouveaux fonds propres ainsi que l’émission d’effets de premier rang, de billets subordonnés ou d’obligations sécurisées adossés à un portefeuille d’actifs de très haute qualité qui restent dans le bilan du prêteur. La conséquence pourrait ainsi être que, lorsqu’elles auront besoin d’augmenter leurs ressources, et que leur capacité d’émettre de simples obligations sécurisées atteindra les limites réglementaires autorisées, les banques s’orienteront vers une émission croissante de Cocos (contingent convertible bonds) dont la spécificité est d’être ensuite automatiquement convertis en actions en cas de nécessité (lorsque la banque atteint par exemple un certain niveau de capitaux propres ou que le régulateur l’estime nécessaire).

« Nous nous attendons à une fuite des dépôts et à ce que les sources de financement évoluent vers une combinaison d’obligations sécurisées, de fonds propres et de quasi fonds propres », explique ainsi Chris Bowie d’Ignis Asset Management Ltd. à London, qui supervise la gestion d’un portefeuille de plus de 110 millliards de dollars.

Si cela se concrétise, cela représentera un formidable pas en avant vers un système financier de type réellement libéral où le désastreux déséquilibre des échéances entre actif et passif se trouvera éliminé une fois pour toutes. Quelques crises bancaires de plus en Europe – surtout si on fait participer à leur résolution les déposants, même les petits -, et il est vraisemblable que la foi dans le système d’assurance public des dépôts s’évanouira complètement, entraînant simultanément la ruine de la confiance dont bénéficiait jusque là le système de banque à réserves fractionnaires.

Pourrait alors émerger naturellement un système où capitaux propres, obligations et véritables dépôts à terme qui ne peuvent pas être remboursés avant le terme de leur échéance deviendraient la seule source de financement exclusive pour les activités de crédit bancaire et d’investissement. Les dépôts à vue, adossés ou non à un compte chèque, seraient regroupés au sein d’établissements spécialisés, véritables banques de dépôts astreintes à 100 % de réserves et assurant toute la gamme des services de caisse (services de guichet et retraits sur cartes).

Même si cette perspective peut encore paraître comme outrageusement optimiste, il n’en reste pas moins qu’on est aujourd’hui infiniment plus proche d’un tel résultat que ce n’était assurément le cas avant que n’intervienne « l’accord de Chypre ». Bien sûr, nous en serions encore bien plus proches s’il n’y avait plus de « bail out » et si le coût des faillites cessait d’être partiellement pris en charge par le contribuable, et était intégralement supporté par l’ensemble des créanciers et des déposants . La véritable nature du système de réserves fractionnaires apparaîtrait alors au grand jour et ne ferait plus aucun mystère pour personne.

(*)Joseph T. Salerno est un économiste américain de l’école autrichienne d’économie, actuellement professeur d’économie de l’université Pace et est également chercheur au Ludwig von Mises Institute.

Article original en anglaisArticle sur le site de l’Institut Turgot

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